Les PDIP du Kurdistan soumis à un traitement sélectif

La manière dont le gouvernement semi-autonome du Kurdistan irakien gère ses frontières est source de préoccupation croissante, suite à des témoignages révélant que les familles vulnérables venues y chercher refuge s’en voient refuser l’accès ou sont conduites de force dans des camps de transit sur la base de critères ethniques.

Dans les jours qui ont suivi la prise de contrôle par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) de la deuxième ville d’Irak, Mossoul, début juin, quelque 500 000 Irakiens d’ethnies variées ont afflué dans la région septentrionale du Kurdistan, pour y trouver refuge dans des hôtels, des mosquées, des écoles ou encore des parcs.

Cependant, ces dernières semaines, les travailleurs humanitaires ont observé un durcissement de la politique d’accès, et une baisse du nombre de déplacés autorisés à entrer.

Selon le personnel des organisations non gouvernementales (ONG) travaillant à la frontière, les postes de contrôle font l’objet de fermetures fréquentes, laissant plusieurs milliers de personnes dans l’attente durant de longs laps de temps – parfois jusqu’à cinq jours – sans la moindre information et avec un accès limité à de l’eau, de la nourriture et un abri.

En outre, d’après les associations de défense des droits de l’homme, différentes règles d’accès s’appliqueraient en fonction de l’ethnie et de la religion des personnes se présentant à la frontière : les Kurdes et les chrétiens – ceux qui bénéficient d’un appui à l’intérieur du Kurdistan – sont généralement autorisés à entrer assez facilement, tandis que les Arabes sunnites et chiites et les Turkmènes sont refoulés ou conduits vers des sites de transit temporaires.

Un responsable humanitaire d’une ONG internationale, qui a souhaité garder l’anonymat en raison du caractère « extrêmement sensible » de la situation, a dit : « Le renvoi de certaines personnes sur la base de critères ethniques est un problème qui doit être examiné ».

Liene Viede, responsable de l’information auprès du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), a dit à IRIN que le gouvernement régional kurde n’avait pas entièrement défini sa politique d’accueil. « Il n’existe pas de politique d’accès générale et commune. […] D’après les constatations de nos observateurs, les politiques d’accès mises en œuvre aux postes de contrôle sont de plus en plus imprévisibles. »

Bien que le HCR assure un suivi de la protection et la distribution de denrées non alimentaires aux postes de contrôle, c’est le gouvernement régional kurde qui gère les sites, a ajouté Mme Viede. Des discussions sont en cours entre les autorités et d’autres agences des Nations Unies pour résoudre les problèmes et créer un système d’enregistrement officiel des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP).

Le 11 juillet, lorsque les journalistes d’IRIN se sont rendus au poste de contrôle de Khazair, non loin de la ville de Kalak - à la frontière entre la province de Nineveh, dévastée par la guerre, et la province kurde d’Erbil, à la sécurité relative - les esprits s’échauffaient sous un soleil de plomb tandis qu’une longue file de voitures attendaient dans l’espoir de passer.

Des enfants, des femmes enceintes et des vieillards se tenaient accroupis sous des plaques de matériau épinglées à une clôture barbelée, dans une tentative dérisoire de se protéger du soleil, tandis que les hommes se pressaient en tête de file, se bousculant à la recherche d’eau, de nourriture et d’informations - autant d’éléments indisponibles dans l’immédiat.

Abed*, 41 ans, est un Turkmène chiite originaire de Tal Afar, une ville située à 50 km à l’ouest de Mossoul où ont eu lieu de violents affrontements entre l’EIIL et les forces de sécurité irakiennes. Il a raconté être coincé à la frontière depuis plus d’une journée.

« Nous avons des personnes handicapées et une femme enceinte avec nous, mais ils refusent de nous laisser passer », a-t-il dit. « Nous n’avons pas l’intention d’aller dans un camp ou de rester à Erbil [la capital kurde], nous souhaitons simplement nous rendre dans le sud », a-t-il dit, en faisant allusion à ses projets de prendre l’avion à Erbil pour rejoindre Bagdad ou toute autre ville relativement calme du sud.

Non loin du poste de contrôle de Khazair, du côté de la frontière ouvrant sur la province de Nineveh, se trouve un campement du même nom. Il était bondé, essentiellement de musulmans sunnites des alentours de Mossoul, avec de nombreuses familles partageant une même tente et se plaignant du manque d’ombre et d’assainissement.

D’après un rapport du 3 juillet publié par REACH, une initiative de recherche lancée par les ONG ACTED, IMPACT et le Programme d'applications satellitaires opérationnelles (UNOSAT), près de la moitié des PDIP du campement de Khazair se trouvaient là car l’accès au Kurdistan leur avait été refusé.

Un traitement spécial réservé aux chiites

Mais un tout autre accueil était réservé aux musulmans chiites. Plutôt que d’être conduits au camp de Khazair, ces derniers étaient transférés vers un site de transit proche de la capitale kurde, en attendant de prendre un vol au départ de l’aéroport international d’Erbil. L’avion est désormais le seul moyen de se rendre dans le sud, vers des villes comme Bagdad ou Nadjaf, depuis que les principaux axes routiers sont aux mains des insurgés.

Dans un rapport daté du 11 juillet, le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) - qui a récemment installé des bureaux à Erbil en réponse à l’afflux massif de PDIP – rapporte qu’environ 3 000 personnes, essentiellement des Turkmènes chiites originaires de Tal Afar, ont été transférées du poste de contrôle de Khazair au camp de Baharka, à 5 km au nord d’Erbil, dans le courant de la semaine passée.

Ces personnes ont rejoint d’autres régions du pays par avion, indique le rapport, mais les Nations Unies n’ont pas participé à l’organisation de ces vols.

« Le renvoi de certaines personnes sur la base de critères ethniques est un problème qui doit être examiné »

Les journalistes d’IRIN se sont rendus au camp de Baharka il y a quelques jours. Ils y ont trouvé 6 000 personnes environ, transférées là par la police kurde et des soldats la veille au soir, dans des camions venus les chercher au poste de contrôle de Khazair.

Cet ancien site agricole perdu au beau milieu des champs compte quelques tentes (initialement déployées en 2013 pour accueillir les réfugiés syriens), mais la plupart de ses occupants s’abritaient du soleil dans un entrepôt de béton caverneux. Le bâtiment, ouvert sur les côtés, était encombré de vieux outils agricoles et les familles avaient installé leurs couchages dans des périmètres grillagés aux allures d’enclos.

Abu Azzam, un fonctionnaire turkmène chiite de 43 ans, a raconté à IRIN être resté deux jours au poste de contrôle de Khazair avec sa femme et ses cinq enfants, avant d’être transféré à Baharka par des officiers armés.

Comme bon nombre des habitants de Tal Afar ayant fui l’EIIL, sa famille s’est d’abord rendue à Sinjar, près de la frontière syrienne. Mais après plusieurs semaines passées à dormir à la dure, dans la rue ou des entrepôts, M. Azzam a décidé de rejoindre Erbil pour tenter d’y prendre l’avion pour Bagdad ou une autre ville irakienne.

« Nous espérons pouvoir nous rendre dans le sud, à Bagdad ou Nadjaf, mais nous n’avons pas d’argent alors nous espérons qu’un avion sera affrété par le gouvernement irakien », a-t-il dit, en ajoutant qu’il avait quitté Tal Afar avant d’avoir reçu son salaire et qu’il ne savait pas quand il serait payé à nouveau.

Sa’ad Hassan, 30 ans, a fait part d’un même sentiment de désolation. « Nous sommes ici, avec les vêtements que nous portons pour seules affaires. Nous n’avons rien emporté avec nous », a-t-il dit. « Ils sont nombreux ici à ne même pas avoir leurs papiers d’identité avec eux. »
Malgré plus de 10 jours de tentatives, IRIN n’a pas réussi à obtenir de réponse de la part du gouvernement régional kurde concernant sa politique d’accueil.

« Des questions méritent d’être posées »

Dans un entretien du mois dernier, Dindar Zebari, adjoint au ministre des Affaires étrangères du gouvernement régional kurde qui dirige l’intervention du gouvernement auprès des PDIP, a dit qu’il revenait aux services de contrôle du Kurdistan de surveiller ses frontières et qu’il était trop tôt pour établir une politique en matière de PDIP.

Donatella Rovera, conseillère d’Amnesty International pour les situations de crise, estime qu’une stratégie plus globale est nécessaire.

« Des questions méritent d’être posées au gouvernement régional kurde quant à la gestion de ses frontières, mais également aux agences des Nations Unies quant à leur intervention », a-t-elle dit. « Pour l’heure on ne sait pas exactement qui fait quoi, qui est responsable des camps, où les conditions sont mauvaises… Les personnes vulnérables fuyant la violence et la répression devraient se voir accorder l’asile ou l’accès. »

Sheri Ritsema-Anderson, spécialiste des affaires humanitaires chez OCHA, est également d’avis que l’accès au Kurdistan est sujet de préoccupation. « Nous discutons des problèmes d’accès avec le gouvernement régional kurde », a-t-elle dit. « Nous travaillons avec le gouvernement sur ce sujet et de nombreuses liaisons ont lieu à différents niveaux », a-t-elle ajouté en soulignant que les personnes qui étaient refoulées bénéficiaient toujours de l’aide humanitaire.

« Le gouvernement régional kurde a fait preuve d’une formidable hospitalité envers les personnes déplacées ces dernières semaines et depuis des années. Cependant, les communautés et les autorités locales s’inquiètent de savoir combien de personnes supplémentaires elles peuvent accueillir », a-t-elle dit.

Le 1er juillet, l’Arabie Saoudite a annoncé vouloir contribuer à l’intervention des Nations Unies en Irak à hauteur de 500 millions de dollars US. Cette somme considérable offre un coup d’accélérateur bienvenu pour les équipes de pays des Nations Unies aux prises avec un manque de financement depuis plusieurs mois. Selon une source humanitaire, cela devrait rassurer le gouvernement kurde qui craignait de devoir supporter seul le fardeau financier que représente l’accueil des PDIP, et se traduire par un assouplissement de la politique d’accès.

*Certains noms ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes interviewées.

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