Les victimes des inondations attendent que les promesses soient tenues

Quatre ans et demi après le glissement de terrain et les inondations subséquentes qui ont fait 19 victimes et déplacé environ 25 000 personnes dans la province de Gilgit-Baltistan, au nord du Pakistan, une solution à la situation des résidents locaux est encore loin d’avoir été trouvée.

La zone, qui abritait autrefois quelques communautés dynamiques, est une retenue d’eau d’une longueur de 22 km, surnommée lac d’Attabad. Depuis les berges, on peut voir les carcasses de dizaines de maisons émerger des eaux bleu-vert.

Au lendemain de la catastrophe qui a touché la vallée de Hunza, les autorités pakistanaises se sont engagées à drainer le lac et à réinstaller les familles déplacées dans une autre zone, mais selon les résidents, rien n’a changé : les indemnités versées sont insuffisantes et le gouvernement accorde la priorité à la reconstruction d’une autoroute de la région qui permet de rejoindre la Chine. Bon nombre de ceux qui ont manifesté ont été jetés en prison ; certains attendent encore de comparaître devant des tribunaux anti-terroristes spéciaux pour des faits d’incendie criminel et de rébellion.

Les signes annonciateurs du glissement de terrain avaient été repérés plusieurs mois avant la catastrophe, a dit Sahib Jan, administrateur de programmes pour Focus Humanitarian Assistance (FOCUS), un groupe international d’agences affiliées au Réseau Aga Khan de développement (Aga Khan Development Network). Trois mois avant le glissement de terrain, elles ont réalisé qu’une catastrophe était sur le point de se produire. « Nous avons même sorti des personnes de leur maison, en leur disant que leur vie étaient en danger », s’est souvenu M. Jan.

Finalement, le glissement de terrain a été plus dévastateur encore que ce que tout le monde avait pu imaginer. « Nous avons évacué plusieurs autres villages jusqu’à 100 km en aval, de crainte que le barrage de boue créé par le glissement de terrain ne cède », a ajouté M. Jan.

Les résidents dont les maisons ont été détruites sont encore hébergés dans des camps temporaires tels que celui d’Altit. Gulfam fait partie de ceux-là. Elle a perdu sa maison dans le glissement de terrain. Elle vit dans le camp et donne des cours dans l’école de fortune qui y a été établie. Les conditions de vie sont extrêmement difficiles. De petits abris d’une pièce de trois mètres sur 4,5 mètres accueillent jusqu’à trois familles – soit plus de 15 personnes. « Il n’y a pas de place ici et la chaleur est étouffante en été », a dit Gulfam.

La vie est non seulement pénible, mais aussi précaire. Une part importante des fonds alloués aux camps provient du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), du Fonds Aga Khan pour le développement et d’autres agences de développement, mais techniquement, le camp d’Altit se trouve sur un terrain privé provisoirement prêté aux autorités pour héberger les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP). « Les propriétaires nous menacent tous les jours, ils disent que nous aurions déjà dû être partis », a dit Gulfam.

Bon nombre de PDIP accusent les autorités pakistanaises de ne pas s’occuper d’eux.

Le profit avant le bien-être des populations ?

« Initialement, il était prévu de drainer le lac et de faire revenir les villageois chez eux. Mais rien n’a été fait en ce sens », a dit M. Jan. Au lieu de cela, les autorités ont donné la priorité à la réouverture de la route du Karakorum (Karakoram Highway, KKH) – la seule route entre le Pakistan et la Chine dans le Nord – bloquée par le glissement de terrain.

Construite par les armées chinoise et pakistanaise dans les années 1970, la KKH est la plus haute route asphaltée du monde. Des centaines de camions l’empruntaient chaque jour pour passer la frontière pakistano-chinoise. Elle était également une route sûre pour transporter des troupes et des armes. Lorsque le glissement de terrain s’est produit, un barrage de boue de deux kilomètres de large s’est formé sur la rivière de la vallée de Hunza - ce qui entraîné le blocage de la KKH – et le lac d’Attabad a inondé des portions de la route. En conséquence, les échanges ont ralenti, car les camionneurs doivent payer plus de 150 dollars pour charger leur cargaison sur des bateaux et des ferries et les acheminer de l’autre côté du lac. Le gouvernement pakistanais a donné la priorité à cette autoroute d’une importance stratégique aux dépends des milliers de déplacés, selon les détracteurs.

Nasrullah Abeer, général de brigade à la retraite et consultant auprès de Frontier Works Organization (FWO), l’organisation militaire et civile retenue par le Pakistan pour la construction et l’entretien de la KKH, a dit à IRIN que ses ingénieurs ont proposé au gouvernement pakistanais de drainer le lac d’Attabad et de reconstruire l’autoroute en respectant le tracé original au lendemain du glissement de terrain, mais que leur offre avait été écartée et que la China Road and Bridge Corporation (CRBC), une entreprise publique chinoise, avait été retenue pour réaligner l’autoroute.

Finalement, la FWO a été chargée de mener à bien une partie du projet qui avait été amputé. « Notre tâche consistait [juste] à faire baisser le lac de manière à permettre la construction d’une route alternative et à réduire le risque d’inondations en aval », a expliqué M. Abeer. Outre la réouverture de la route commerciale entre le Pakistan et la Chine, l’abaissement du niveau du lac devait permettre de réduire le risque d’une inondation potentiellement catastrophique en aval si le barrage de boue venait à céder.

Travaillant dans des températures pouvant descendre à moins 15 degrés Celsius, les ouvriers de la FWO ont creusé un tunnel dans le barrage de boue et construit un déversoir, ce qui a fait baisser le niveau de l’eau de plus de 30 mètres. Cela a permis aux ingénieurs de la CRBC d’accéder au flanc de falaise qui longe la vallée, où des centaines d’ouvriers construisent une série de tunnels et de ponts sur plus de 22 km pour contourner le lac et relier la KKH.

Une terre abandonnée

Pour les résidents d’Attabad et des autres villages détruits, la décision du gouvernement de contourner le lac revient à un abandon de leur terre. Au total, seuls 5 kilomètres carrés, soit une toute petite fraction de la superficie des terres autrefois occupées par les PDIP, ont été recouvrés.

Le gouvernement a versé une indemnité de 600 000 roupies (6 000 dollars) à chaque famille déplacée. Mais cette communauté d’agriculteurs a perdu ses moyens de subsistance. « Sans autre revenu, cela fait longtemps que nous avons tout [les 6 000 dollars] dépensé », a dit Gulfam.

Zaheeruddin Babar de l’Autorité de gestion des catastrophes de Gilgit-Baltistan a reconnu que le montant des indemnités était insuffisant. « [Suite à l’inondation], 90 pour cent des terres de Hunza sont devenus inhabitables, et seulement 4 pour cent sont cultivables, donc la [perte des] terre vaut bien plus [en termes d’indemnités] que les 600 000 roupies [6 000 dollars] versées aux familles ».

Depuis le glissement de terrain, chaque gouvernement pakistanais – y compris l’actuel gouvernement du Premier ministre Nawaz Sharif – a promis de reloger les sans-abris, mais il y a eu peu d’avancées jusqu’ici.

Le retard est lié à l’insuffisance des fonds versés par le gouvernement fédéral, selon M. Babar. « Nous dépendons entièrement du gouvernement fédéral », a-t-il expliqué. « Il faut une somme énorme pour simplement réinstaller les PDIP ; c’est une somme énorme pour le gouvernement de Gilgit-Baltistan ». Malgré des demandes répétées, aucun responsable du gouvernement central n’a souhaité faire de commentaires.

Répression

Plus difficile encore pour les résidents, le gouvernement a tenté de réprimer leur colère – parfois de manière violente. Le Pakistan et l’Inde se disputent le Gilgit-Baltistan ainsi que deux autres Etats voisins, le Jammu et le Cachemire – l’administration du Gilgit-Baltistan (ou Territoires du Nord avant 2009) a été confiée au Pakistan jusqu’à la tenue d’un vote sur l’avenir du territoire.

La constitution pakistanaise ne s’applique pas dans la province en raison de ce différend. Cela veut dire que des droits vitaux, comme la possibilité de faire appel des décisions de la Cour suprême pakistanaise, ne sont pas accordés aux résidents locaux et aux PDID.

Ne pouvant faire appel à la justice, les résidents ont décidé de manifester. En août 2011, un an après l’annonce du lancement du programme d’aide par le gouvernement, quelques dizaines de familles n’avaient pas reçu d’argent et des centaines d’autres n’avaient pas reçu la totalité de leurs indemnisations. Des centaines de PDIP ont organisé un sit-in devant les bureaux du district à Aliabad pour réclamer une distribution plus rapide des fonds et le drainage du lac. La manifestation a empêché le passage du Premier ministre Yusuf Raza Gilani en visite dans la région. La police a tenté de disperser les manifestants en lançant des gaz lacrymogènes et a fini par tirer à balles réelles, selon des témoins, tuant deux hommes.

« Les tirs [à balles réelles] sont censés être utilisés en dernier recours », a dit à IRIN Iftikhar Hussain, un manifestant de 34 ans. « Il s’agissait d’une manifestation pacifique et les gens n’ont réagi qu’après que la police ait ouvert le feu ».

Ces décès ont déclenché de violents affrontements qui se sont étendus à toute la province. Les manifestants ont incendié des dizaines de bâtiments publics – des commissariats de police, des bureaux de district, des prisons – dans tout le Gilgit-Baltistan. Les autorités ont répondu en faisant appliquer une disposition rarement utilisée du droit pakistanais qui donne des pouvoirs d’urgence à la police, et plus de 100 manifestants, pour la majorité des PDIP mais aussi quelques militants, ont été arrêtés. Bon nombre d’entre eux ont été accusés de crimes - y compris de terrorisme et de rébellion - qui pourraient leur valoir la peine de mort.

Hussain est l’un des 36 hommes toujours placés en détention préventive à la suite des manifestations. Il attend son jugement. Il a dit que lui et deux autres militants avaient subi des tortures physiques durant leur premier mois de détention. La police du Gilgit-Baltistan a rejeté les accusations de torture.

Le désespoir s’est emparé des résidents de la région d’Attabad. Rares sont ceux qui croient pouvoir retrouver leur terre et les espoirs d’une prochaine réinstallation sont minces. Les résidents déplacés de la vallée de Hunza pensent que les décisions prises par les hommes sont tout autant à blâmer que la fureur de la nature pour leur triste sort.

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