Irak : chronologie d’une débâcle

Louise Redvers

Freelance journalist and regular IRIN contributor

L’Irak connaît actuellement l’un des plus importants déplacements internes de population au monde.

Depuis le début de l’année, les Nations Unies évaluent à pas moins de 1,2 million le nombre de personnes déracinées par les affrontements opposant les insurgés de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), les tribus sunnites locales, les milices chiites et les forces de sécurité irakiennes.

Selon la Mission d’assistance des Nations Unies en Irak (MANUI), plus de 7 000 personnes ont été tuées dans des actes terroristes ou de violence ces six derniers mois, et plus de 13 000 autres ont été blessées.

La MANUI a recensé 2 417 morts et 2 287 blessés rien que pour le mois de juin.

Il s’agit du taux de pertes mensuel le plus élevé depuis 2007, au plus fort de la guerre civile sectaire qui a suivi l’invasion conduite par les États-Unis en 2003.

C’est à Bagdad, la capitale, que le bilan meurtrier est le plus lourd en raison d’attaques armées et d’attentats suicides visant des marchés et des restaurants très fréquentés, ainsi que des postes de contrôle et des bâtiments officiels. Mais ces 18 derniers mois, les attaques ont gagné le reste du territoire, tout en restant essentiellement cantonnées aux provinces de Nineveh, Salah al-Din, Diyala, Babel et Kirkouk. La province d’Anbar, qui a été le théâtre d’affrontements actifs entre insurgés et forces armées ainsi que de frappes aériennes, a elle aussi enregistré de nombreuses pertes.

Les organisations humanitaires peinent à présent à venir en aide aux nouvelles personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDID), dont la plupart sont prises en étau entre des factions ennemies, et l’accès humanitaire est difficile.

IRIN suit la crise du déplacement depuis qu’elle a commencé dans la province occidentale d’Anbar. Le présent article propose de revenir sur les événements qui ont conduit à l’effondrement du pays.

Décembre 2011

Les troupes américaines quittent l’Irak au terme de plus de huit années d’occupation, en laissant derrière elles un gouvernement dirigé par le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki. Bien que des postes clés soient également confiés à des Kurdes et des Sunnites, ces derniers se disent aussitôt marginalisés.

Les autorités irakiennes lancent un mandat d’arrêt contre le vice-président sunnite du pays, Tarek al-Hachemi, qu’elles accusent de commanditer des escadrons de la mort. D’aucuns dénoncent une décision à caractère politique.

Al-Iraqiya - le bloc parlementaire d’al-Hachemi représentant l’essentiel de la communauté sunnite d’Irak - se retire du Parlement en accusant al-Maliki de monopoliser le pouvoir.

Septembre 2012

Al-Hachemi, en exil depuis de nombreux mois, est déclaré coupable et condamné à mort par contumace. Le verdict attise les tensions sectaires à travers le pays.

Décembre 2012

Les forces antiterroristes irakiennes lancent un raid contre le domicile du ministre des Finances sunnite Rafi al-Issawi à Bagdad et arrêtent cinq membres de sa garde rapprochée. Des manifestations et des sit-ins antigouvernementaux s’organisent dans la province natale d’al-Issawi, Anbar.

Les manifestations antigouvernementales gagnent bientôt les provinces de Salah al-Din et Nineveh.

Juillet 2013

Des affrontements sanglants éclatent entre les manifestants et l’armée irakienne ; les attentats à la bombe se multiplient.

Décembre 2013

Le gouvernement procède au démantèlement de camps de manifestants sunnites à Anbar, qu’il considère comme un vivier d’extrémistes. De violents affrontements s’ensuivent.

Al-Maliki ordonne l’arrestation d’Ahmed Al-Alwani, un influent député sunnite originaire d’Anbar, à la tête du mouvement protestataire. Plusieurs membres de sa famille et de sa garde rapprochée sont tués dans le raid et d’autres sont blessés.

Les chefs de tribus sunnites d’Anbar exhortent les forces gouvernementales et de police à abandonner les villes de Fallujah et de Ramadi. Ces dernières s’exécutent de peur d’un bain de sang.


Janvier 2014

Les rebelles de l’EIIL, actifs de l’autre côté de la frontière en Syrie, profitent de la retraite de l’armée pour pénétrer en grand nombre dans la province d’Anbar. Ils revendiquent le contrôle des villes de Fallujah et de Ramadi, et prétendent libérer les Sunnites du gouvernement chiite.

L’armée irakienne tente de reprendre le contrôle des deux villes, dont elle boucle les principaux points d’entrée et de sortie pour couper les vivres aux rebelles. En semi-état de siège, la population connaît de grandes difficultés d’approvisionnement en nourriture, essence et médicaments.

Les organisations humanitaires peinent à faire parvenir leurs ravitaillements aux personnes dans le besoin, et de nombreux habitants choisissent de partir pour échapper aux pénuries et aux bombardements de l’armée.

Les Nations Unies mettent en garde contre « une escalade de la crise humanitaire » suite à l’exode de 70 000 personnes en l’espace de quelques semaines. La situation se détériore à Fallujah et Ramadi.

Les Nations Unies recensent 140 victimes à Anbar et 733 autres dans le reste du pays pour le seul mois de janvier, auxquels s’ajoutent 1 889 blessés.


Février

Le gouvernement répond à la présence de l’EIIL à Anbar par des frappes et des bombardements aériens. Les familles continuent de fuir Fallujah et Ramadi par milliers. Dispersées à travers toute la province, elles se réfugient dans les mosquées et les bâtiments inachevés.

Les Nations Unies estiment à 220 000 le nombre de personnes déplacées. Celles qui ont des économies rejoignent la région semi-autonome du Kurdistan, où elles s’installent chez des membres de leur famille ou dans des hôtels bon marché .

Le bilan des victimes pour le mois de février s’élève à 298 à Anbar et 703 dans le reste de l’Irak, auxquels s’ajoutent 2 579 blessés.

Mars

Quelque 415 000 personnes sont sur les routes début mars, selon les chiffres des agences des Nations Unies.

Les Nations Unies lancent un appel de fonds d’un montant de 103 millions de dollars US pour soutenir leur action, en alertant des risques d’une hausse du nombre de personnes affectées et déplacées du fait de la propagation des violences en dehors d’Anbar.

L’Irak déplore son premier cas de polio en 14 ans. Une campagne de vaccination est menée à l’échelle du pays, bien que les combats à Anbar entravent l’accès.

À la fin du mois, le bilan des victimes s’élève à 156 à Anbar et 592 dans le reste du pays, auxquels s’ajoutent 1 975 blessés.

Avril

Les activistes de l’EIIL ferment un barrage de l’Euphrate situé juste au sud de Fallujah, provoquant de graves inondations submergeant des terres agricoles à Anbar et jusqu’à Abu Ghraib, à l’ouest de Bagdad, et contraignant des milliers de personnes au déplacement. L’eau détruit des habitations, des écoles, des fermes et des commerces et constitue une grave menace sanitaire.

L’Irak organise ses premières élections générales depuis le départ des troupes américaines. Les tensions sectaires s’enflamment et la campagne est entachée par des attentats suicides et des bombardements quotidiens dans tout le pays, et plus particulièrement à Bagdad. Les analystes craignent que l’Irak ne s’enfonce à nouveau dans la guerre civile.

Al-Maliki remporte la majorité des sièges à l’élection. Bien qu’il n’obtienne pas la majorité absolue, sa victoire est écrasante par comparaison avec les résultats de ses rivaux les plus proches. Plusieurs mois de querelles politiques s’ensuivent, tandis que les coalitions se dessinent.

L’appel financier de la MANUI remporte peu de succès. Faute de financements supplémentaires, les organisations humanitaires annoncent qu’elles risquent de revoir à la baisse les secours apportés aux PDID d’Anbar.

À la fin du mois, le bilan des victimes s’élève à 135 à Anbar et 750 dans le reste du pays, auxquels s’ajoutent 2 066 blessés.

Mai

La situation continue de se détériorer à Anbar. Human Right Watch fait état de civils pris pour cible par les forces gouvernementales, qui utilisent des armes rudimentaires telles que des bombes confectionnées à partir de tonneaux.

Les familles fuyant Anbar disent être trop effrayées pour s’enregistrer auprès des autorités. La protection des populations déplacées - soit 435 000 personnes à ce stade - est source de préoccupation croissante.

À la fin du mois, le bilan des victimes s’élève à 195 à Anbar et 799 dans le reste du pays, auxquels s’ajoutent 1 908 blessés.

Juin

Le 5 juin, l’EIIL lance une série d’attaques d’envergure sur différents fronts pour tenter de prendre le contrôle de certaines zones et de bâtiments dans les provinces de Salah al-Din, Nineveh et Diyala.

Le lendemain, il est fait état d’affrontements meurtriers à Mossoul, la deuxième ville d’Irak (province de Nineveh), entre l’EIIL et les forces irakiennes. Le 10 juin, suite à la retraite complète de l’armée et des forces de police irakiennes, l’EIIL détient le contrôle total de Mossoul, son aéroport, ses bases militaires et ses bâtiments gouvernementaux.

Les combats engendrent un exode : pas moins de 500 000 personnes quittent la ville en quelques jours à peine.

De longues files de voitures se forment à tous les postes de contrôle d’entrée au Kurdistan. Les organisations humanitaires internationales et locales se précipitent à la frontière pour fournir de l’eau et une aide élémentaire aux personnes qui attendent.

Des camps de transit temporaires sont construits à proximité des postes de contrôle pour offrir un abri aux déplacés cherchant à traverser la frontière.

Dopé par sa victoire à Mossoul, l’EIIL marche sur la province de Salah al-Din et s’empare de Tikrit, où il libère plusieurs centaines de prisonniers et prend le contrôle de plusieurs aéroports et autres bâtiments stratégiques.

Les forces irakiennes ripostent par des frappes aériennes. Le principal hôpital de la ville est touché, ainsi que la clinique de Médecins sans frontières. Partout ailleurs, les hôpitaux sont confrontés à des pannes d’électricité et une pénurie de médicaments. De nombreux membres du personnel médical fuient à leur tour.

Au cours des jours qui suivent, les combats s’intensifient à Samarra et Tikrit dans la province de Salah al-Din, à Tall Afar dans la province de Nineveh et dans toute la province de Diyala. Plusieurs dizaines de milliers de personnes abandonnent leur foyer ; nombreuses sont celles à tenter de rejoindre le Kurdistan, au nord.

Les travailleurs humanitaires s’efforcent de faire face à l’afflux de personnes. La capacité de coordination et les politiques gouvernementales sont mises à rude épreuve.

Des témoignages font état d’exécutions de masse perpétrées par l’EIIL à Mossoul et Tikrit.

En réponse à l’insurrection sunnite menée par l’EIIL, des milices chiites commencent à se mobiliser  et le grand ayatollah Ali al-Sistani – une éminente figure chiite en Irak – enjoint les Irakiens à se porter volontaires pour défendre leur pays contre l’EIIL.

Amnesty International affirme détenir des preuves de l’« exécution extrajudiciaire » de détenus par les forces gouvernementales et les milices chiites dans les villes irakiennes de Tall Afar, Mossoul et Bakouba.

La MANUI lance un nouvel appel de fonds le 26 juin pour venir en aide aux 1,2 million de personnes déplacées depuis le début de l’année.

Le 27 juin, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) se plaint de barrages routiers aux mains des forces gouvernementales et des milices bloquant l’accès de l’aide et réclame la mise en place urgente de couloirs humanitaires pour répondre aux besoins.

À la date du 28 juin, les villes de Mossoul, Tikrit, Tall Afar, Beiji, Quayyara, Sinjar, Suleiman Bek, Rashad, Hawijah, Riyadh, Fallujah et Saqlawiyah sont aux mains de groupes armés de l’opposition.

Le 29 juin, le porte-parole de l’EIIL, Abu Mohammed al-Adnani, annonce la constitution d’un califat islamique par le biais d’un communiqué audio posté sur Internet. Quelques jours plus tard, le chef de l’EIIL, Abu Bakr-Baghdadi, enjoint les musulmans du monde entier à rejoindre le nouveau « califat » et à prendre les armes.

À la fin du mois, le bilan des victimes s’élève à 2 661 dans tout le pays, auxquels s’ajoutent 2 875 blessés, portant ainsi le nombre total de victimes depuis le début de l’année à 7 162, et celui des blessés à 13 292.

Juillet

Le 1er juillet, lors de la session inaugurale du nouveau Parlement irakien, les Chiites ne parviennent pas à élire de Premier ministre, réduisant toute chance d’un gouvernement d’unité nationale susceptible de remettre le pays sur pied rapidement.

Le même jour, l’Arabie Saoudite promet 500 millions de dollars aux Nations Unies pour aider les PDID en Irak.

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