La course à l’adaptation

Momina Ali, une adolescente, vit dans une région parmi les plus inhospitalières et les plus chaudes de la planète – la région d’Afar, en Ethiopie, où les températures annuelles moyennes tournent autour de 35 degrés Celsius. Son village, Anderkelo, connait des pluies de plus en plus irrégulières et Momina manque une journée d’école tous les trois ou quatre jours pour aller chercher de l’eau. Il y a de fortes chances pour que les trajets effectués par Momina pour aller chercher de l’eau s’allongent, en fonction de l’impact de la hausse des températures sur les précipitations dans son village et aux alentours et donc sur l’eau potable.

En 2015, les décideurs mondiaux souhaitent prendre des décisions qui peuvent affecter l’avenir de personnes comme Momina. L’issue de la réunion de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) qui sera organisée en décembre 2015 à Paris, les nouveaux objectifs de développement et le cadre successeur au cadre de Hyogo pour la prévention des catastrophes naturelles seront des éléments clés.

L’accord sur le climat ne sera appliqué qu’en 2020, conformément à l’engagement pris par les pays participants à Durban en 2011. Ce sera l’apogée de près de 20 ans de négociations internationales. Mais avant cela, un projet d’accord doit être élaboré en vue de l’avant-dernière conférence de la CCNUCC (COP20) qui se tiendra à Lima, au Pérou, en décembre 2014.

« Dans un monde idéal, l’accord reposerait sur le postulat que les plus gros pollueurs doivent faire plus d’efforts en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial et s’engagent à fournir des financements pour soutenir les pays les plus affectés par le changement climatique – même si les gouvernements sont encore loin de s’accorder sur quelque chose d’aussi ambitieux ou juste », a dit Sven Harmeling, chargé de plaidoyer de CARE international pour le changement climatique.

Les discussions relatives au montant des sommes qui seront versées par chaque pays développé afin d’aider les pays les plus pauvres - comme l’Ethiopie - à s’adapter à la hausse des températures et à pallier à l’irrégularité des précipitations revêtent une importance cruciale. Si les pays les plus pauvres parviennent à leurs fins, l’accord devrait permettre au village de Momina d’accéder aux technologies qui permettraient : de faciliter la découverte d’eau plus près du village ; de donner l’alerte précoce de la sécheresse ou d’autres alertes ; et d’établir de nouvelles structures de soutien pour s’attaquer aux pertes liées au climat, par exemple, si les populations doivent migrer.

Un élément clé est l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre que chaque pays est prêt à se fixer afin de limiter la hausse des températures mondiales à moins de 1,5 degrés à la fin du siècle.

« Il est fort probable que Momina devra se déplacer », a dit Saleemul Huq, scientifique et agrégé supérieur de recherche à l’Institut international pour l’environnement et le développement (IIED), et membre du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). « Une hausse des températures au cours des 20 à 30 prochaines années est déjà prévue, quelle que soit l’issue de la réunion de Paris sur la réduction des émissions. Les personnes qui vivent sur le fil du rasoir, comme Momina, devront migrer dans moins de dix ans ».

Mais la famille de Momina peut espérer obtenir une compensation pour les « pertes et dommages » subis suite à la hausse des températures, si une décision appropriée venait à être prise à Paris, a dit M. Huq. La décision concernant le niveau de réduction des émissions aura un impact à long terme pour la planète, « pendant plus de 50 ans, jusqu’à 100 ans », a-t-il dit.

IRIN examine les progrès accomplis jusqu’à présent en matière de changement climatique et pour les communautés vulnérables.

Aide à l’adaptation

La question de la nécessité d’un apport régulier de financements appropriés et d’un soutien technologique pour l’adaptation a fait l’objet de vives discussions.

Certains pays en développement envisagent d’inclure un engagement sur leurs mesures d’adaptations planifiées dans leurs contributions décidées à l’échelle nationale (Nationally Determined Contributions, iNDCs) et dont l’élément clé est le niveau de réduction des émissions partir de 2020. Plusieurs pays soulignent l’importance des programmes nationaux d’adaptation (PNA) qui seront des outils pour lever des fonds auprès des pays riches.

La proposition du Groupe africain de fixer un objectif d’adaptation global qui permettrait de garantir que l’aide à l’adaptation serait allouée en fonction du niveau prévu de réchauffement mondial constituerait une avancée positive, a dit M. Harmeling.

« La promesse de fonds destinés au financement de l’adaptation est comme la carotte que l’on agite devant les pays en développement mais qu’ils ne pourront jamais saisir, quoi qu’ils fassent. Les pays riches qui ont réclamé des politiques, des programmes et des actions d’adaptation et qui n’ont pas tenu leur promesse de les financer les font passer pour des ânes », a dit Harjeet Singh d’ActionAid.

Agriculture

Le soutien à l’agriculture, qui est vue à la fois comme une victime et comme une cause du changement climatique, est une autre question controversée.

L’agriculture est une source d’émissions de gaz à effet de serre particulièrement nuisibles, comme l’oxyde nitreux et le méthane. En 2007, le GIEC a montré que l’agriculture produisait 13,5 pour cent des émissions totales de gaz à effet de serre d’origine anthropique. La dernière évaluation du GIEC (en date de 2014) comptabilise les émissions issues de l’agriculture et de l’industrie forestière ainsi que d’autres changements en matière d’utilisation des terres, comme la déforestation, et indique qu’ils représentent 25 pour cent des émissions d’origine anthropique.

Mais le changement climatique menace aussi l’agriculture, dont les populations d’une majorité de pays en développement dépendent pour leur subsistance, et la sécurité alimentaire mondiale.

L’évaluation 2014 du GIEC indique que dans les régions où les températures augmentent de plus d’un degré Celsius, les récoltes des cultures de base comme le blé, le riz et le maïs baisseront jusqu’à deux pour cent par décennie à partir de 2030 ; de plus, la hausse des températures et l’irrégularité des précipitations entraîneront une augmentation des prix des denrées alimentaires jusqu’à 85 pour cent d’ici à 2050. Bon nombre d’agriculteurs pauvres ressentent déjà les conséquences de l’irrégularité croissante des précipitations.

Certains membres des Nations Unies soulignent la nécessité de réduire les émissions liées à l’agriculture.

Cependant, « certains groupes craignent que le fait de mettre l’accent sur la capacité des sols à absorber le carbone de manière temporaire pourrait à nouveau entraîner des ‘accaparements de terres carbone’ de la part d’investisseurs cupides intéressés par l’échange de droits d’émission de carbone. Les pays riches ne peuvent pas transférer leurs responsabilités en matière de réduction des émissions aux petits agriculteurs des pays pauvres, car ils sont les moins responsables du problème et ils ont le plus besoin d’aide pour s’adapter », a dit M. Singh.

Les pays en développement affirment qu’ils ont besoin de plus d’argent et de meilleures technologies pour aider les agriculteurs à s’adapter au changement climatique.

A titre de compromis, un programme agricole séparé a été lancé sous l’égide de l’Organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA) de la CCNUCC. La plupart des conclusions tirées du programme concernent l’adaptation de l’agriculture, a dit M. Harmeling. Elles incluent « la mise au point de systèmes d’alerte précoce et de plans d’urgence liés aux phénomènes météorologiques extrêmes et à leurs effets, comme la désertification, la sécheresse, les inondations, les glissements de terrain, les ondes de tempête, l’érosion des sols et les intrusions d’eau salée ».

Pertes et dommages

Pour les pays pauvres, la question des « pertes et dommages » causés par le changement climatique – avec des populations forcées d’abandonner leur logement ou de compromettre leur identité culturelle et leur dignité humaine – est cruciale.

Un mécanisme a été mis en place à l’occasion de la dernière conférence annuelle sur le climat (COP) organisée à Varsovie en 2013 afin de traiter les pertes et les dommages liés aux impacts du changement climatique, mais les progrès sont lents. Les négociateurs des pays en développement sont inquiets, car le mécanisme ne doit pas être une coquille vide. Il doit bénéficier d’un appui technique et financier pour venir en aide aux communautés vulnérables tout en répondant aux causes et aux conséquences, a dit M. Harmeling.

Il a été demandé aux pays de donner leur avis sur les actions spécifiques que le mécanisme devrait mettre en œuvre l’année prochaine. Trouver un accord sur un plan de travail pour le mécanisme et sur la manière de le développer constituera un élément clé de la COP20. Mais M. Harmeling pense que la question fera l’objet de vives discussions.

« N’oublions pas que les pertes et dommages sont un test décisif de l’efficacité des mesures d’atténuation et d’adaptation. Les décennies d’inaction ont entraîné des pertes et des dommages inévitables auxquels les pays sont confrontés aujourd’hui et auxquels ils seront de plus en plus confrontés si nous n’agissons pas rapidement », a dit M. Singh.

L’argent ne sera pas suffisant pour venir en aide aux personnes comme Momina, a dit Koko Warner, scientifique et responsable de la section de la migration environnementale, de la résilience sociale et de l’adaptation à l’université des Nations Unies. « Quelle que soit l’issue de la réunion de Paris, les conclusions du GIEC indiquent que `il n’y a pas de barrière de sécurité’ pour les systèmes climatiques de la planète »…

La nouvelle évaluation du GIEC indique que « le changement climatique représente une menace modérée pour le développement durable actuel, et une menace sérieuse pour le développement durable à venir », ajoute-t-elle. « Momina ne sera pas sauvée par Paris. La réunion de Paris enverra un signal fort et avec un peu de chance elle sera un tournant décisif en matière de coopération et de volonté au niveau international. Mais cela nécessitera une transformation sérieuse, cohérente et à plusieurs niveaux du système énergétique mondial et une adaptation à une échelle inédite pour éviter des pertes et dommages irréparables ».

Les scientifiques sont de plus en plus nombreux à reconnaitre que, alors que la planète connait un réchauffement qui s’opère à un rythme sans précédent, nous serons, ou nous sommes déjà, exposés à des situations auxquelles nous serons incapables de nous adapter.

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