Élections mauritaniennes : promesses et boycott

Le président Mohamed Ould Abdel Aziz fera face à quatre autres candidats lors des élections du 21 juin en Mauritanie. La principale coalition de l’opposition a décidé de boycotter le scrutin, l’accusant d’être truqué. Selon les sympathisants de cette coalition, le résultat est couru d’avance.

Le cheik Sidi Ahmed Ould Babamine, chef du Forum national pour la Démocratie et l’Unité (FNDU), coalition de 17 partis d’opposition, a qualifié les élections de « mascarade ». Des milliers de Mauritaniens ont suivi les appels de l’opposition à manifester contre les élections le 4 juin et sont descendus dans les rues de Nouakchott, la capitale.

« Nous voulons assister à des élections libres, transparentes et consensuelles permettant un changement pacifique à la tête de l’État », a dit Jemli Mansour, président du parti islamique d’opposition, Tawassoul, deuxième parti le plus puissant du pays depuis sa performance aux élections municipales et législatives de novembre 2013.


Se présenter ou non ?

Selon la seule candidate féminine, Lalla Mariam Mint Moulaye Idriss, des élections réellement transparentes sont impossibles. « Le rôle des chefs tribaux et la réalité politique et sociale de ce pays transcendent tout programme ou idéologie politique », a-t-elle dit.

Tout en soulignant qu’elle comprenait les raisons de l’opposition de boycotter, elle a mis en garde contre le risque que cela mène à une « crise encore plus grave que celle dont la Mauritanie a été le théâtre en 2008 et ce n’est pas ce dont le pays a besoin. »

La Mauritanie avait à l’époque sombré dans une longue période de querelles politiques qui avaient conduit à la chute du président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi lors d’un coup d’État militaire en août 2008.

Un autre prétendant à la présidence, Ibrahima Moctar Sarr, de l’Alliance pour la justice et la démocratie/Mouvement pour la rénovation (AJD/MR), assume sa candidature. « Nous avons nous aussi nos doutes quant à la transparence de cette élection, car le système actuellement défendu par l’État est raciste, féodal et approuve l’esclavage », a reconnu M. Moctar. « Mais nous allons participer quand même, car il est nécessaire de jouer le jeu politique pour, au moins, pouvoir marteler notre message à l’échelle nationale. »


Voter ou non ?

« Pourquoi voter lorsqu’on connaît déjà le résultat d’avance ? Quelle crédibilité croyez-vous que les autres candidats auront lorsque le triomphe de [M.] Aziz sera annoncé ? » a demandé Messaoud Ould Abderahmane, commerçant à Nouakchott et sympathisant de l’Union des forces démocratiques (UFD), un parti d’opposition.

D’autres ont cependant bien l’intention de voter. « Je vais voter », a dit Boubacar, jeune vendeur dans une entreprise d’appareils électriques. « C’est le seul outil que j’ai pour influer sur le destin de mon pays, même si l’effet de ma participation est dérisoire à l’échelle nationale. Je fais simplement mon devoir. »

Boubacar ne montre pas beaucoup d’enthousiasme à l’égard des candidats. « Je pense que je vais voter blanc, car je crois qu’aucun des candidats ne saura apporter les changements structurels dont ce pays a besoin, notamment pour résoudre une bonne fois pour toutes la question de la cohabitation entre Mauritaniens noirs et Maures. »


Les questions ethniques ne vont pas s’évaporer

L’histoire complexe des relations entre les races en Mauritanie occupe une place importante dans les programmes d’au moins deux candidats à la présidentielle, qui abordent ainsi un sujet souvent considéré comme tabou.

Depuis l’indépendance en 1960 et plus particulièrement depuis le coup d’État de 1984, les autorités militaires et administratives ont été dominés par les Maures, au détriment des « Mauritaniens noirs ». En 1989, les questions de propriété foncière dans la vallée du fleuve Sénégal ont déclenché des violences interethniques au Sénégal et en Mauritanie. De milliers de Mauritaniens noirs ont été forcés de s’exiler. Birame Ould Abeid, ardent défenseur de la lutte contre l’esclavage, se présente aux élections. Son programme s’étend avec insistance sur les griefs historiques des Haratines.


Les électeurs veulent une réponse à la question de l’alimentation

Outre les problèmes ethniques, de nombreux électeurs s’inquiètent de leurs besoins quotidiens, notamment alimentaires. Au marché SOCIM, où la plupart des habitants de Nouakchott achètent leurs principales denrées de base, les consommateurs se plaignent de la hausse des prix de ces cinq dernières années, malgré les conseils du Fonds monétaire international (FMI) pour contrôler l’inflation.

« Le problème c’est que les commerçants ne sont pas contrôlés et font ce qu’ils veulent », estime Binta Camara, une femme au foyer faisant ses courses hebdomadaires au marché. « C’est l’anarchie totale. »

« Si je devais poser une question à tous les candidats, ce serait sur le coût de la vie ici. Il est de plus en plus difficile de manger, car les prix ont grimpé en flèche. »

Selon le sociologue à l’université de Nouakchott et écrivain Sass Bouh Kamara, les habitants de la ville souffrent. « La pauvreté endémique est en hausse à Nouakchott. L’exode rural devient de plus en plus important. Dans les districts les plus peuplés de Nouakchott, on observe actuellement une crise alimentaire grave qui n’existait pas il y a sept ans. » M. Kamara attribue la responsabilité de ces hausses de prix à ce qu’il appelle « une oligarchie commerciale ».

La Mauritanie fait partie des pays les moins développés en déficit alimentaire. Il se trouve au 155e rang sur 187 dans l’indice de développement humain 2013 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Le Programme alimentaire mondial (PAM) estime qu’entre 20 et 30 pour cent de la population mauritanienne est en situation d’insécurité alimentaire sévère.

À Sélibabi, dans le sud-est de la Mauritanie, l’inquiétude est encore plus manifeste.

C’est actuellement la période de soudure et les besoins alimentaires sont criants. Ici, les gens n’ont pas le temps de s’intéresser au faste et aux dépenses liés aux élections. « Nos enfants ont besoin de manger, notre bétail a besoin d’eau », a dit Souleymane Diabira, qui travaille pour l’entreprise agricole étatique SONIMEX.


Candidats et promesses de campagne

Le président Ould Abdel Aziz se présente pour un deuxième mandat. Il est l’un des principaux auteurs du coup d’État de 2008 contre M. Abdallah et a démissionné de son rôle de responsable militaire pour se présenter aux présidentielles en 2009. La « guerre contre la pauvreté » était alors le message clé de sa campagne. Pour 2014, il s’est davantage concentré sur la jeunesse et met ce thème en avant dans les débats et les discussions depuis plusieurs mois en répétant son slogan « un nouvel élan pour la Mauritanie ».

Le chômage des jeunes reste cependant une source majeure de revendications. Lors de sa « rencontre avec la jeunesse », organisée il y a plusieurs mois, M. Abdel Aziz a vu des centaines de jeunes se présenter pour participer au débat avant de finalement se rendre compte que la plupart venaient déposer leur CV.

La candidate Lalla Mariam Mint Moulaye Idriss, âgée de 57 ans, qui dirigeait le conseil d’administration de l’Agence publique d’information mauritanienne (AMI) jusqu’à ce qu’elle déclare se présenter aux élections a mis en garde contre « l’appauvrissement croissant du pays et la hausse des prix » et cherche à instaurer une identité nationale plus forte et à désamorcer les clivages interethniques et tribaux.

Elle a également appelé à une diversification de l’économie et estime que la priorité doit être donnée aux ressources issues de l’agriculture et de l’élevage plutôt qu’à l’exploitation minière « dont les Mauritaniens ne voient pas les bénéfices dans leur assiette ».

Bodiel Ould Houmeid, candidat de 61 ans du Parti pour la démocratie et l’entente, affirme qu’il est le seul à pouvoir sortir la Mauritanie de la crise, faisant valoir son expérience au sein du gouvernement et de l’administration publique.

Connu principalement pour son activisme dans la lutte contre l’esclavage et en tant que directeur de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), Biram Ould Dah Ould Abeid défend dans sa campagne la cause de l’égalité raciale. L’Esclavage a été criminalisé en Mauritanie en 2007, mais la loi s’est montrée difficile à faire respecter.

« L’égalité entre les Mauritaniens est au coeur de mon engagement et de ma candidature », a-t-il dit à IRIN. « La question de la survie passe avant les questions économiques et politiques dans ce pays où les différentes ethnies ne s’adressent pas la parole, où le racisme d’État est à son paroxysme, où l’esclavage persiste, où les noirs n’ont pas les mêmes droits que les Maures. »

Ibrahima Moctar Sarr, candidat de l’AJD/MR, critique directement le bilan de M. Abdel Aziz et soulève des arguments concernant les relations de races. « La question de la cohabitation entre noirs et Maures ne peut être résolue que par le biais de la démocratie », a-t-il avancé.


Un résultat couru d’avance ?

Il semble très peu probable que l’un des quatre autres candidats pose des difficultés au président sortant.

« Ces élections sont jouées d’avance », a dit Ahmed Fall, enseignant en philosophie à l’école Al Baraka de Nouakchott. « Regardez dans les rues, de Nouakchott à Sélibabi, on ne voit que des affiches de [M.] Aziz et des haut-parleurs braillant son nom. Avez-vous déjà vu des “élections transparentes”, avec une “opposition crédible” comme celles qui se déroulent actuellement selon les autorités ? On a l’impression que les autres candidats ont décidé de faire profil bas. »

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