Les ONG et le choc de la modernité

Les grandes organisations humanitaires ont eu du succès. Ces organisations qui, à leurs débuts, n’étaient que de petites actions de la société civile, des groupes d’amis passionnés voulant créer un monde meilleur, comptent maintenant des milliers d’employés, un siège de plusieurs étages et un budget de plusieurs millions de dollars. Mais leur personnel craint qu’elles soient devenues trop grandes et qu’elles aient perdu en flexibilité et en réactivité.

Les employés de ces organisations s’inquiètent pour l’avenir et se demandent si ces grandes structures internationales ont toujours lieu d’être. Il est difficile d’imaginer un monde sans Oxfam ou Save the Children, mais il y a 20 ans, il était difficile d’imaginer un monde sans appareils photo Kodak ou sans les ouvrages en plusieurs volumes de l’Encyclopaedia Britannica. Pourtant, ces objets ont disparu, balayés par des innovations technologiques qu’ils n’ont pas vues venir à temps.

En Grande-Bretagne, le Réseau START (autrefois appelé Consortium des organisations humanitaires britanniques), qui réunit 19 grandes organisations non gouvernementales (ONG) et leurs partenaires internationaux, se remet en question. Le directeur du réseau, Sean Lowrie, trouve que le mode de fonctionnement du secteur est lourd et dépassé. « Les ONG sont coincées dans un modèle victorien, qui nécessite que des gens souffrent et meurent pour être en première page des journaux pour attirer les dons du public qui à leur tour génèrent la volonté politique nécessaire. C’est un modèle réactif », a-t-il dit.

C’est également très lent. Le réseau START recherche explicitement une nouvelle et meilleure manière de travailler. Pour commencer, le réseau a créé le fonds START, une réserve d’argent versée par le ministère britannique du Développement international (DFID) et Irish Aid pouvant être mobilisée immédiatement en cas de crise et reversée à toute organisation internationale ou locale la mieux à même de l’utiliser à bon escient. Le point fondamental est que l’argent est déjà là. Il ne faut pas attendre qu’une crise fasse la une des médias pour le débloquer. Les petites urgences et les crises à évolution lente peuvent en effet ne jamais générer une telle publicité.

Selon Olivia Maehler, directrice administrative du réseau START, l’objectif est de débloquer les fonds dans les 72 heures après réception d’une alerte. « Nous pourrions recevoir une alerte un jeudi et envoyer les fonds dès le vendredi matin », a-t-elle dit à IRIN.

Cela exige un mode de travail collaboratif et un niveau inhabituel de désintéressement de la part des organisations membres qui peuvent par le passé avoir été en concurrence pour des financements et une plus grande notoriété. Le principe est que l’argent est reversé à quiconque peut l’utiliser au mieux immédiatement et, jusqu’à présent, la moitié des fonds ont été distribués directement à des partenaires d’exécution locaux.

Le fonds en est toujours au stade de la conception, mais il a déjà permis de répondre aux violences dans l’État de Rakhine, au Myanmar, et à l’un des pics soudains dans le conflit et les déplacements au Soudan du Sud. Jusqu’à présent, les réunions pour décider de l’allocation des fonds ont eu lieu à Londres. « Nous espérons que pour les prochaines sélections de projets nous pourrons prendre les décisions sur le terrain, à l’échelle locale », a dit Mme Maehler.

Mais les outils qui rendent ce mode de travail décentralisé et collaboratif possible menacent par ailleurs de perturber les rôles traditionnels des grandes ONG et risquent même de les mettre hors jeu. Lors d’un débat public à Londres, dans le cadre de la première conférence annuelle du réseau START, les intervenants ont présenté le genre d’innovations susceptibles de révolutionner l’action humanitaire.

Paul Skinner a créé l’organisation, « Pimp My Cause » (soutiens ma cause), qui fait le lien entre des bénévoles en marketing et des organismes de bienfaisance ou des entreprises sociales ayant besoin de leurs compétences. Il a évoqué la nécessité de maîtriser l’esprit participatif de la population et de « faire de chacun un humanitaire ».

« Alors que l’ONG du passé était peut-être quelque chose que l’on choisissait de soutenir, sans doute d’une manière assez passive, l’ONG du futur sera probablement quelque chose vers lequel on se tournera parce qu’elle nous permettra de réaliser nous-mêmes quelque chose d’utile », a-t-il dit.

Depuis son fauteuil

Luis Morago, de l’organisation de sensibilisation Avaaz, a décrit comment il s’impliquait dans une forme d’activisme international qui contourne les ONG classiques en donnant l’exemple du cyclone Nargis, qui a frappé le Myanmar en 2008.

Le gouvernement bloquait l’acheminement aérien de l’aide humanitaire. Les internautes abonnés à Avaaz avaient donc rapidement collecté deux millions de dollars et les avaient envoyés par le biais d’un réseau de moines bouddhistes qui avaient publié un appel à l’aide en ligne. « Je n’ai pas quitté mon fauteuil, a dit M. Morago, mais j’étais très heureux et cela ne m’a coûté que dix dollars [...] Mais c’est ce qui se produit après les clics qui importe – comment nous utilisons ce soutien. C’est cela qui peut faire changer les choses de manière incroyable. »

Parmi les intervenants au débat se trouvaient Laura Walker Hudson, de Frontline SMS, qui a créé des outils visant à mener des campagnes de masse grâce à une technologie de téléphonie mobile de base, et Harry Wood, d’Humanitarian OpenStreetMap, un projet collaboratif libre de cartographie qui a révélé toute son efficacité lors de catastrophes telles que le séisme de 2010 en Haïti.

Les possibilités présentées étaient enthousiasmantes, mais également troublantes pour de nombreux membres du public. De nouveaux outils puissants de mobilisation comme Avaaz peuvent être utilisés avec de bonnes intentions, a dit Frances Stevenson, d’Help Age International, mais aussi dans un but destructeur. « Imaginez qu’ils aient existé dans les années 1930 », a-t-elle dit. « Ils peuvent être utilisés dans les deux sens, donc j’imagine qu’il vaut mieux que nous nous en emparions avant l’autre camp ! »

John Borton, chargé de recherche au sein du Groupe de travail sur les politiques humanitaires de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), un groupe de réflexion britannique, a été frappé de voir comment toutes ces innovations naissent en marge des ONG humanitaires établies. « Ils créent leurs propres organisations et cela me met mal à l’aise. J’imagine que cela fait partie du processus de dispersion du secteur, qui passe d’une douzaine d’organisations à plusieurs centaines », a-t-il dit. « La façon dont les organisations bien établies utilisent les technologies y est sans doute pour quelque chose ».

Ken Banks, auteur de The Rise of the Reluctant Innovator, qui présente l’histoire de dix personnes qui ont résolu des problèmes de manière inattendue, a balayé ces préoccupations de la main. « L’argent tue l’innovation », a-t-il dit sans détour. « Regardez Ushahidi [une entreprise de développement de logiciels libres à but non lucratif]. Pourquoi la Croix-Rouge n’a-t-elle pas conçu Ushahidi ? Ils auraient dû. La Croix-Rouge a eu besoin de logiciels comme ceux d’Ushahidi à de nombreuses reprises par le passé. Je pense que si des gens proposaient leurs idées aux grandes ONG cela reviendrait à les tuer dans l’oeuf et désespérerait [les innovateurs] ! »

Le message est clair. Le changement – un changement déstabilisateur – est inévitable et le secteur humanitaire doit être prêt pour travailler différemment et pour jouer un rôle tout à fait différent à l’avenir. Ce que nous ne pouvons pas prévoir, c’est si ce changement anéantira leurs activités traditionnelles – comme il a anéanti les activités traditionnelles de Kodak et de l’Encyclopaedia Britannica – ou si, comme pour les éditions numériques – cela donnera une nouvelle vie au secteur.

Quoi qu’il en soit, a dit Luis Morago, des changements vont survenir. « Dans le monde entier, un sens de la démocratie débordant se manifeste. Le secteur de l’humanitaire ne pourra se transformer que s’il en fait partie. Dans le cas contraire, il est condamné. »

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