Fournir de l’aide humanitaire, un défi au Yémen

Les besoins humanitaires sont énormes au Yémen, l’un des pays au monde où les acteurs humanitaires rencontrent le plus de difficultés. Que faire ?

Le Yémen est le pays le plus pauvre du Moyen-Orient. Il produit seulement 20 pour cent de la nourriture consommée par ses habitants, subit des pénuries d’eau et présente l’un des taux les plus élevés de malnutrition chronique pour les enfants au monde. Selon les estimations, la moitié de la population a besoin d’une aide humanitaire. En outre, les combats tribaux qui se déroulent dans le Nord et la rébellion sécessionniste dans le Sud ont provoqué la fermeture d’une large partie du territoire et poussé des centaines de milliers de personnes à quitter leur domicile ; l’organisation Al Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA) est active dans le pays et menace la sécurité du personnel étranger.

Les coutumes locales constituent parfois une difficulté. Les Yéménites portent systématiquement des armes et les prises d’otages sont devenues un commerce, ce qui aggrave le niveau de risque et limite l’accès humanitaire. « Au Yémen, un Qita – un barrage routier tenu par des groupes tribaux qui arrêtent des voitures ou prennent en otage des personnes pour satisfaire diverses demandes – est souvent considéré comme un acte non-violent et courant. Etre menacé par des hommes armés est perçu comme moins grave qu’une gifle », a écrit Micheal Neuman dans une étude récemment rendue publique par Médecins Sans Frontières (MSF).

La communauté humanitaire ne peut pas quitter le pays, notamment parce que les bailleurs de fonds sont désireux de soutenir la transition politique pour arriver à une forme de gouvernement plus démocratique, un processus chaotique, déclenché par le Printemps arabe et la chute d’Ali Abdallah Saleh, président corrompu qui a tenu les rênes du pouvoir pendant 33 ans.

Le Réseau des pratiques humanitaires (Humanitarian Practice Network, HPN) – de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) basé à Londres – a offert quelques conseils sur la marche à suivre dans un numéro spécial de son journal, baptisé 'Humanitarian Exchange'.

Lors d’une rencontre organisée à Londres à l’occasion du lancement de la publication, Trond Jensen, responsable du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) au Yémen, a estimé que, en dépit de toutes les difficultés rencontrées, il fallait continuer à soutenir le processus politique.

« Je pense qu’il y a eu des progrès remarquables dans le processus politique et la transition au Yémen », a-t-il dit. « Pour la première, les jeunes yéménites et les femmes disposent d’une tribune pour exprimer leurs points de vue. Ceci étant dit, la principale difficulté réside dans le fait qu’il est peu probable que la population continue de croire dans le processus de transition politique s’il n’y a pas d’amélioration tangible dans la vie quotidienne des Yéménites ».


Risque politique

En même temps, le fait de trop s’impliquer dans la transition, lancée après le départ de M. Saleh en 2012, comporte également des dangers. « L’un des problèmes rencontrés est que beaucoup d’organisations non gouvernementales (ONG) de développement et d’organisation non gouvernementales qui ont plusieurs missions ont été associées au processus de transition de manière transparente, consciente et stratégique. Elles organisent des réunions publiques et travaillent avec les organisations communautaires afin d’alimenter le processus. La question est donc de savoir ‘comment cela est-il perçu par les Yéménites ?’ », a demandé l’auteur principal du rapport du HPN, Steve Zyck.

« Quel impact cela va-t-il avoir sur l’accès humanitaire, car quelques-unes des organisations qui s’efforcent de fournir de l’aide humanitaire de manière raisonnée et impartiale sont aussi associées à un processus politique que beaucoup de factions qualifient de lent, d’injuste ou d’inacceptable ».

La communauté humanitaire marche sur des œufs au Yémen : elle essaye de ne froisser aucun des groupes qui sont en mesure de les expulser des zones où les populations sont dans le besoin. Elle a donc dû garder ses distances non seulement par rapport aux factions yéménites, mais aussi par rapport aux bailleurs de fonds, une ligne défendue par M. Jensen lors de la réunion organisée à Londres.

« Nous sommes confrontés à un environnement très complexe et hautement politisé », a-t-il dit, « et je pense qu’il est très important pour nous, les acteurs humanitaires, de ne pas prendre parti. Nous avons notamment décidé qu’aucun bailleur de fonds ne fera partie de l’équipe humanitaire nationale, un organisme qui met au point les politiques et les stratégies au Yémen … pour bien faire comprendre notre message - toute l’aide est basée sur le besoin - dans un environnement où il y a beaucoup de méfiance à l’égard des acteurs étrangers ».

Helen McElhinney, conseillère humanitaire du Département britannique pour le développement international (DFID) au Yémen, a dit à IRIN qu’ils avaient pris cette décision après discussion et qu’ils feraient de leur mieux dans le contexte actuel. Elle a cependant ajouté : « Je me demande combien de Yéménites d’Abyan savent ce qu’est l’UNHCT ou si le DFID en est membre ».

Nouvelle façon de penser

Certaines organisations, qui se montrent plus proactives, explorent de nouvelles façons de fournir de l’aide, malgré les difficultés. Le DFID a lui aussi pris la décision d’abandonner les programmes annuels pour se concentrer sur le financement humanitaire pluriannuel. Travailler sur une base annuelle avait un certain sens dans un environnement précaire et en mutation rapide, mais si la recherche de partenaires et les négociations relatives à l’accès prennent du temps, le risque est de manquer d’argent pendant le déroulement du programme. De plus, une vision à plus long terme permet aux agences et aux communautés bénéficiaires de faire des projets et, avec un peu de chance, de construire la résilience qui leur permettrait d’atténuer leur dépendance à l’aide d’urgence.

Lorsque l’accès des organisations internationales est bloqué, la solution logique est de travailler avec des partenaires locaux. Mais cela n’est pas si facile au Yémen, où seules quelques organisations sont en mesure de fournir de l’aide à l’échelle nécessaire et plus rares encore sont celles qui sont perçues comme impartiales. Une étude publiée dans le journal du HPN décrit la façon dont l’Organisation internationale des migrations (OIM) – qui n’a pas accès aux déplacés du gouvernorat d’Al-Jawf, au nord du pays – a créé son propre partenaire. Elle a travaillé avec des chefs tribaux de la région et participé à la création et à l’enregistrement d’une organisation caritative, a établi un bureau dans la capitale et a formé le personnel.

De son côté, MSF poursuit ses opérations dans les zones de conflit, en apportant une aide aux centres de soins de santé publics de Huth et Khamer dans le Nord. Les recherches de M. Neuman sur les menaces et les dangers auxquels le personnel fait face et sur la gestion du personnel mettent en lumière la réalité des interventions au Yémen. Un homme blessé se présente, accompagné d’un homme armé et nerveux qui pointe une arme sur la tête du médecin qui soigne son ami. Des parents qui amènent une fille présentant de graves brûlures menacent et agressent le personnel qui, selon eux, ne la soigne pas suffisamment rapidement. Des travailleurs de MSF sont gardés en otage contre une rançon par une famille qui exige des indemnités pour les frais occasionnés par le transport d’un parent en Egypte après l’échec d’un traitement.

Méfiance

Comme M. Neuman le souligne, ces incidents – très stressants pour le personnel concerné – ne sont pas la conséquence des troubles politiques qui secouent le Yémen ; ils sont plutôt liés à la suspicion et à la méfiance à l’égard du personnel médical et aux attentes irréalistes en matière de niveau de traitement offert dans les établissements yéménites. La fermeture des centres de santé après ces incidents est compréhensible, mais elle n’arrange pas la situation. Elle est perçue comme une punition collective, ce qui exacerbe les ressentiments.

La solution officieuse adoptée par des médecins stressés et qui consiste à refuser des soins aux patients dont les proches pourraient causer des problèmes ou à les transférer vers d’autres hôpitaux est tout aussi inefficace.

M. Neuman dit que MSF doit renforcer son soutien à ses employés inquiets pour leur sécurité. L’organisation doit également améliorer la communication avec les communautés environnantes afin que les populations n’aient pas d’attentes irréalistes en matière de soins qui ne peuvent pas être fournis.

Paradoxalement, dit M. Neuman, la recrudescence du conflit s’est accompagnée d’une baisse du nombre d’incidents violents dans les établissements dirigés par MSF cette année. « C’est peut-être lié au fait que les soins que nous offrons sont plus nécessaires que l’année dernière », a-t-il dit, « et que les gens n’ont plus le temps d’exprimer leur mécontentement, mais il est intéressant de constater que plus la situation politique est violente, plus nos équipes sont en sécurité ! ».

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