Les aliments toxiques destinés aux volailles menacent la santé des populations pauvres du Bangladesh

Connues pour leur insalubrité, les tanneries de cuir du Bangladesh exposent les travailleurs et les habitants du quartier environnant à des produits chimiques toxiques. Selon de récentes études, les aliments pour volailles qui sont produits à partir de déchets industriels pourraient également menacer la santé de millions de Bangladais.

« La nation toute entière est menacée, car le poulet est la viande la plus consommée et constitue la source de protéines animales la plus abordable », a dit Abul Hossain, professeur en chimie à l’université de Dacca, qui a récemment réalisé des études sur la façon dont le chrome, un déchet de tannerie, se retrouve dans la viande de poulet. « La situation est extrêmement alarmante ».

Selon le Département de l’Environnement (Department of Environment, DoE) du Bangladesh, les tanneries de Hazaribagh, un quartier industriel de Dacca, la capitale bangladaise, rejettent environ 21 600 mètres cubes de déchets toxiques – y compris du chrome, du sulfure, de l’ammonium et d’autres produits chimiques - chaque jour.

Les tanneries génèrent également jusqu’à 100 tonnes de déchets par jour – des peaux brutes, des chaires et de la graisse animales – qui sont transformés en aliments par des usines de recyclage du quartier et utilisés comme aliments dans les élevages de poulet et les fermes piscicoles du pays.

Si la dose quotidienne maximale recommandée de chrome n’a pas été fixée, une étude réalisée par l’Autorité alimentaire européenne a déterminé qu’une personne de 60 kilos pourrait tolérer jusqu’à 0,25 milligrammes de chrome par jour et a noté que le chrome « hexavalent » (généré par le processus industriel), un cancérigène, devrait être réduit à un niveau « aussi bas que possible » dans tous les aliments.

« Nous avons décelé des teneurs en chrome comprises entre 350 et 4 520 microgrammes [entre 0,35 et 4,52 milligrammes] par kilo dans les différents organes de poulets nourris avec des aliments issus des déchets de tanneries pendant deux mois », a dit M. Hossain.

Le poulet bon marché constitue un élément important du régime de la population d’un Bangladesh exposé à l’insécurité alimentaire. La demande de poulet représente 75 pour cent de la demande nationale de viande et crée des opportunités d’emploi dans les secteurs formel et informel de l’élevage. Selon un rapport établi par l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI) en 2012, l’expansion de l’élevage de poulets se justifie pour des raisons économiques, car les agriculteurs bangladais sont confrontés à un manque de terres.

Les aliments pour volailles fabriqués à partir de déchets des tanneries sont intéressants pour les agriculteurs en raison de leur haute teneur en protéines – et leur coût est abordable. Le gouvernement n’a pas appliqué ses propres règles, même s’il est conscient des risques induits par la présence de produits chimiques cancérigènes dans la chaîne alimentaire.


Hazaribagh, un quartier dangereux

Un rapport rédigé par Human Rights Watch en 2012 documente l’état de santé consternant affiché par les travailleurs des tanneries du quartier de Hazaribagh qui utilisaient des produits chimiques. Il évoque notamment des problèmes de démangeaisons, de pelades, de brûlures dues à l’acide et d’éruptions cutanées ; des doigts transformés en moignons ; des douleurs, des étourdissements et des nausées ; des membres déformés ou amputés.

Mais derrière les murs des tanneries, le commerce informel des aliments pour volailles dépend des sous-produits contaminés issus de cette industrie toxique.

Anwar Hossain, qui est propriétaire d’une usine de recyclage improvisée à Hazaribagh, a expliqué : « Nous achetons des chutes de peaux, des copeaux et de la poussière de ponçage [chrome – déchets imprégnés de teinture] aux tanneries, puis nous les trempons dans du citron avant de les faire bouillir pour obtenir une pâte de couleur noire ».

Selon lui, une soixantaine d’usines identiques comme la sienne produisent jusqu’à 30 tonnes d’aliments pour volailles chaque jour.

« La demande d’aliments fabriqués à partir de déchets est énorme, car avec ça les poulets grandissent vite et c’est abordable par rapport aux autres suppléments disponibles », a-t-il dit, rejetant le fait que le produit puisse être dangereux. « Nous faisons bouillir les déchets, donc il est impossible qu’il y ait du chrome ou tout autre élément toxique ».

Mais selon une étude réalisée en 2013, faire bouillir et sécher les déchets au soleil peut favoriser la transformation du chrome en chrome « hexavalent » cancérigène ou « Cr (VI) ». L’étude estime que jusqu’à 25 pour cent des poulets contiennent des niveaux dangereux de Cr (VI) au Bangladesh.


Infiltration dans le système

Mohammad Kaiser est propriétaire d’un élevage de poulets dans le district de Netrakona, situé au nord du pays. Il a indiqué qu’il avait entendu dire que des éleveurs de son district utilisaient un aliment complémentaire qui permettait une croissance rapide des poulets.

« Je n’ai jamais donné ces aliments à mes poulets », a dit M. Kaiser, en ajoutant qu’il n’avait aucune idée de la manière dont ces produits étaient fabriqués.

Sur un marché aux volailles de Dacca, plusieurs consommateurs ont dit à IRIN qu’ils n’avaient jamais entendu parler d’aliments toxiques donnés aux poulets.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), « l’ingestion de fortes doses de composés Cr (VI) par l’homme s’est caractérisée par de graves effets respiratoires, cardiovasculaires, gastro-intestinaux, hématologiques, hépatiques, rénaux et neurologiques ».

En marge de la légalité

En 2001, la Haute Cour du Bangladesh a jugé que le gouvernement devait s’assurer que les tanneries installent des équipements adéquats pour traiter leurs déchets. Mais le gouvernement n’en a rien fait. En 2009, la Haute Cour a jugé que le gouvernement devait procéder à la relocalisation des tanneries à l’extérieur de Dacca ou à leur fermeture – une décision également ignorée.

Dans les usines de transformation des aliments, les responsables de l’application des règles font face à une difficulté supplémentaire : les usines ne sont pas enregistrées.

« Toutes les usines de recyclage opèrent dans l’illégalité, car elles n’ont pas de permis, il est donc difficile de réguler ce secteur non formel », a dit Mohammad Alamgir, directeur de la surveillance et de l’exécution au DoE.

« Si nous les arrêtons aujourd’hui, ils reviendront et ils reprendront leur activité sans tarder ».

Lorsque les médias locaux ont écrit des articles sur les aliments pour volailles contaminés en mai 2014, le DoE a réagi immédiatement en faisant fermer six usines de recyclage. Cependant, un nombre indéterminé d’usines continuent d’opérer.

« La production et la distribution de ces aliments doivent être stoppées. Des camions plein de ces aliments se déplacent dans les différentes régions du pays », a dit M. Alamgir. « Bien évidemment, nous ne savons pas quels poulets sont nourris avec ça ».

Moshiur Rahman, organisateur du Bangladesh Poultry Industries Coordination Committee, a reconnu que la production des aliments pour volailles fabriqués à partir des déchets des tanneries constituait une « mauvaise pratique », mais il a indiqué qu’il ne savait pas quels élevages utilisaient ces aliments dans le pays.

« Il y a quelque chose de trouble entre les déchets de tanneries et les aliments, mais il faut y mettre un terme », a-t-il dit.

khk/kk/oa – mg/amz