Le Cameroun doit composer avec l’afflux de réfugiés centrafricains

Des boucheries et des étals en plein air flanquent maintenant la route non pavée qui traverse le village de Lolo, dans l’est du Cameroun. L’installation de quelque 10 000 réfugiés centrafricains dans ce village de 2 000 habitants stimule l’économie locale, mais provoque également des disputes entre la communauté de petits agriculteurs et ses nouveaux résidents éleveurs de bétail.

La recrudescence des violences en République centrafricaine (RCA) voisine a contraint plus de 80 000 personnes à se réfugier dans l’est du Cameroun depuis le début de l’année. Les nouveaux arrivants ont dû surmonter de nombreux obstacles. La plupart d’entre eux ont marché pendant des mois ; certains ont été attaqués – parfois même blessés ou tués – par des bandes armées. La malnutrition et la maladie ont également décimé les mères et les enfants.

Pendant la dernière semaine de mars, quelque 10 000 réfugiés ont traversé la frontière camerounaise. Le nombre de nouveaux arrivants a ensuite considérablement diminué, passant à environ 2 000 par semaine à la fin mai. Les travailleurs humanitaires croient que des hommes armés bloquent les routes vers les points de sortie. Les attaques répétées contre la population en fuite ont entraîné l’émergence de multiples points de passage, ce qui, au départ, a compliqué la fourniture d’aide humanitaire. Mais ceux qui ont réussi à traverser au Cameroun sont maintenant transférés des sites temporaires situés à proximité de la frontière vers des villages localisés plus loin à l’intérieur du pays.

La région de l’Est est vaste, fertile et peu peuplée. L’afflux de réfugiés a donné lieu à des changements drastiques dans la composition des populations locales. Les petites communautés à majorité chrétienne comme Lolo ou Mbilé, le village voisin, sont devenues, presque du jour au lendemain, principalement musulmanes (la religion des réfugiés). Les rares centres de santé, écoles et points d’eau et les autres ressources disponibles sont surexploités en raison de cette explosion démographique soudaine.

La ville frontière de Kenzou fait partie des zones qui ont été particulièrement affectées entre février et mars, au moment du pic des arrivées de réfugiés. Selon Emmanuel Halpha, le préfet de la région de Batouri, dans l’est du Cameroun, la population de Kenzou « a triplé en un temps record ».

M. Halpha a souligné les ajustements inévitables qui ont dû être faits, les coûts encourus et les tensions pouvant apparaître à la suite d’un tel afflux.

« Il y a eu un impact sur le coût de la vie. Les denrées de base coûtent maintenant plus cher et quelques articles sont désormais difficiles à trouver. Des conflits agropastoraux ont également éclaté. La population locale doit composer avec l’arrivée des réfugiés et de leur bétail, et cela entraîne des disputes au sujet de l’utilisation des terres agricoles. »

« Nous avons établi les sites de réfugiés dans des régions où il y avait déjà des services essentiels comme des centres de santé et des écoles, mais lorsqu’un village qui compte normalement 1 500 ou 2 000 habitants doit accueillir d’un seul coup plusieurs milliers de personnes, ces structures sont débordées. »

Bétail, conflits et coûts

Les réfugiés sont surtout des éleveurs nomades Mbororo. L’arrivée des Mbororo a entraîné des conflits avec la population locale en raison de la destruction de certaines cultures, mais les nouveaux venus ont aussi découvert que l’est du Cameroun était essentiellement couvert de forêts et qu’il y avait peu de pâturages pour leurs bêtes. Ayant parcouru de longues distances, les bêtes décharnées sont nombreuses à mourir, entraînant des pertes pour les Mbororo, mais aussi l’apparition de boucheries et d’étals de viande grillée en bordure des routes.

« La viande vendue dans les boucheries vient de nos bêtes qui se meurent », a dit Hodi Aliou, le chef de la communauté de réfugiés de Lolo. « Le prix des vaches est passé de 200 000 francs (500 dollars) à 20 000 francs parce qu’elles sont maigres et que nous sommes forcés de les vendre au rabais. Certains éleveurs sont partis [vers les régions du nord du Cameroun] à la recherche de pâturages. »

Nous avons établi les sites de réfugiés dans des régions où il y avait déjà des services essentiels comme des centres de santé et des écoles, mais lorsqu’un village qui compte normalement 1 500 ou 2 000 habitants doit accueillir d’un seul coup plusieurs milliers de personnes, ces structures sont débordées. 

M. Aliou a dit que les disputes les plus courantes entre les réfugiés et la population locale concernaient l’empiétement sur les terres agricoles. Il a cependant ajouté que les deux camps faisaient généralement leur possible pour trouver une solution à l’amiable afin de prévenir l’aggravation des conflits. Il arrive aussi que des altercations éclatent au sujet des lieux de lavage sur les cours d’eau locaux, mais celles-ci n’ont pas donné lieu à de graves confrontations, a-t-il ajouté.

En dépit des pressions sur les ressources locales, le chef du village de Lolo, Mbogani Nicolas Defer, a dit qu’il était prêt à accueillir jusqu’à 20 000 réfugiés dans la région. « Nous ne manquons pas d’espace », a-t-il précisé.

Selon M. Halpha, le préfet de Batouri, l’installation des réfugiés dans les communautés suppose des gains à long terme pour tous. La population locale et les réfugiés tirent en effet profit des interventions humanitaires dans des secteurs comme l’éducation et la santé. « Si les sites sont situés dans les villages, c’est pour que les investissements réalisés par les groupes d’aide humanitaire aient aussi un impact après le départ des réfugiés, ce qui ne serait pas le cas s’ils étaient établis dans des régions isolées », a-t-il dit à IRIN.

Opportunités et pressions

Selon Babani Aoudou, qui tient un étal de viande grillée à Lolo, les avantages de la présence des réfugiés se font déjà sentir. Il a expliqué qu’avant leur arrivée, il mettait deux jours à vendre la viande d’une seule chèvre, alors qu’il a maintenant besoin de deux chèvres pour répondre à la demande quotidienne.

« La présence des réfugiés peut avoir un impact économique positif sur les villages », a souligné le gouverneur de la région de l’Est, Ivaha Diboua Samuel Dieudonné.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) cherche quant à lui à améliorer les services et à augmenter le personnel dans les centres de santé des villages où les réfugiés s’installent. L’agence des Nations Unies procède également au forage de puits supplémentaires.

M. Dieudonné a cependant signalé que l’accroissement de la surveillance sécuritaire rendu nécessaire par l’arrivée massive des réfugiés coûtait cher et que le budget annuel du gouvernement ne comportait pas d’allocation supplémentaire pour répondre à cet afflux soudain. « Le gouvernement est contraint de dépenser plus pour la sécurité », a-t-il dit à IRIN sans donner de chiffres.

Par le passé, des hommes armés vraisemblablement originaires de la RCA ont attaqué les camps de transit situé près de la région frontalière. En août 2013, les autorités camerounaises ont été forcées de fermer temporairement la frontière avec la RCA à la suite d’un échange de coups de feu impliquant des membres de la Séléka, la coalition rebelle centrafricaine qui a renversé le président François Bozizé. Un policier camerounais a été tué dans la fusillade. 

Récemment, le gouvernement a aussi déployé des soldats à la frontière avec le Nigeria, où une série d’attaques sanglantes menées par des combattants de Boko Haram a également poussé des milliers de personnes à fuir pour se réfugier au Cameroun. 

Les violences en RCA voisine et dans le nord-est du Nigeria ont renforcé l’importance du Cameroun en tant que zone sûre. Le pays accueille en effet près de 200 000 réfugiés originaires des deux pays. La proximité du Cameroun avec les zones de conflit – souvent situées juste de l’autre côté de la frontière – soulève cependant d’autres préoccupations en matière de sécurité, exposant le pays à des risques nouveaux et complexes.

ob/cs-gd/amz