Les ressortissants de pays tiers fuyant la RCA sont encore en difficulté

Alors que des milliers de réfugiés de la République centrafricaine (RCA) se sont installés dans des villages du Cameroun voisin après avoir fui les violences, bon nombre de ressortissants de pays tiers avec lesquels ils se sont échappés sont encore bloqués dans les zones frontalières et survivent grâce à l’aide qui leur est attribuée de manière ponctuelle. Ils ressentent de la frustration, car les promesses de rapatriement n’ont pas été tenues.

Contrairement aux réfugiés qui sont protégés par les conventions internationales, les ressortissants de pays tiers (RPT), qui n’appartiennent ni à leur pays de refuge ni au pays qu’ils ont fui, ne sont protégés par aucune convention internationale relative aux droits de l’homme. Il revient souvent à leur gouvernement de s’occuper d’eux et d’organiser leur rapatriement. Mais 13 571 ressortissants de 12 pays africains vivent dans une situation incertaine à l’est du Cameroun depuis plusieurs mois.

« Le principal problème créé par cette situation réside dans la confusion qui entoure ces deux questions [réfugiés et RPT]. Les RPT se considèrent souvent comme des réfugiés, mais ils ne bénéficient pas des droits des réfugiés », a dit Roger Charles Evina, responsable du bureau de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) au Cameroun.

Bon nombre de RPT vivent dans des maisons qu’ils louent dans des petites villes camerounaises proches de la frontière, dans des villages ou des camps de transits mis sur pied par l’OIM, qui a participé au rapatriement d’anciens migrants vers leur pays d’origine. Mais ces opérations sont coûteuses. Ainsi, l’organisation a déboursé 500 000 dollars cette année pour rapatrier quelque 700 Maliens chez eux. Bon nombre de gouvernements africains n’ont pas les moyens de financer et d’assurer la logistique, notamment en ce qui concerne les moyens de transport de masse, a expliqué M. Evina.

Aliou Djakité, 85 ans, a dit à IRIN qu’il avait été informé par le consul du Mali au Cameroun - qui paye les loyers d’un groupe de Maliens installés dans la ville de Kentzou, à l’est du pays, et leur donne de l’argent - que le consul arrêterait de payer les loyers à la fin du mois de mai en raison de contraintes financières qui ont également entraîné le report, pour une durée indéterminée, de leur rapatriement.

« Nous nous sentons abandonnés. Le gouvernement est incapable de nous fournir de la nourriture ou un toit. Nous ne savons pas vers où ou qui nous tourner », a dit M. Djakité qui a fui la RCA au mois de février pour s’installer à Kentzou.

Manque de fonds

L’OIM, qui a déjà rapatrié des Tchadiens et des Soudanais depuis le Cameroun, prévoit de rapatrier quelque 5 000 autres Tchadiens au cours des trois prochains mois, lorsque le Fonds central d’intervention pour les urgences du Bureau pour la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) et les Etats-Unis lui auront versé 850 000 dollars. Au mois d’avril l’organisation a suspendu ses opérations en raison d’un manque de fonds. Les Tchadiens représentent l’essentiel des RPT au Cameroun.

Les organisations d’aide humanitaire travaillent au maximum de leur capacité suite à l’afflux de réfugiés et de migrants arrivés de la RCA depuis l’escalade de la violence en fin d’année dernière. Sur les 274 millions prévus par le plan de réponse régional établi par les organisations d’aide humanitaire, seulement 12 pour cent des fonds ont été versés, a indiqué le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) qui a lancé un nouvel appel de fonds pour venir en aide aux quelque 85 000 réfugiés arrivés à l’est du Cameroun depuis le mois de janvier. L’agence a relogé plus de 25 000 réfugiés installés dans les zones frontalières dans des villages, où ils sont hébergés sur des sites municipaux.

Le Cameroun accueille actuellement près de 200 000 réfugiés de RCA et du Nigeria, où les insurgés de Boko Haram ciblent de plus en plus les civils lors des raids sanglants qui se poursuivent malgré les déploiements militaires dans le nord-est du pays.

Des engagements, mais pas de rapatriement pour l’instant

A Kentzou, les délégations des ambassades sont allées à la rencontre de leurs ressortissants, notamment des Maliens, des Nigérians, des Nigériens et des Sénégalais, et leur ont donné de l’argent ainsi que des produits de première nécessité, mais elles ne leur ont pas proposé de vol retour. La majorité des RPT ont passé la plus grande partie de leur vie en RCA. Certains y sont nés de parents de nationalité différente ou sont issus d’un couple mixte, tandis que d’autres ne parlent pas leur langue nationale ou la langue de leur ethnie.

Des familles ont été séparées lorsqu’elles ont fui les attaques des groupes armés luttant aux côtés de la coalition rebelle qui a renversé le président François Bozizé en mars 2013. Les membres d’une même famille sont parfois installés dans les différents camps de transit établis le long de la frontière entre la RCA et le Cameroun. D’autres ont perdu des proches et la majorité ont perdu leurs moyens de subsistance, mais ils espèrent les retrouver après leur transfert dans leur pays d’origine.

« Nous nous débrouillons sans recevoir beaucoup d’aide. Nous empruntons de l’argent ou nous vendons nos téléphones pour acheter de la nourriture », a dit Lawan Bukar Soye, un commerçant nigérian qui a quitté sa région de l’Etat de Borno pour s’installer en RCA en 1992. Il a indiqué que les responsables de l’ambassade les avaient informés que la principale priorité du Nigeria était de combattre Boko Haram et que leur rapatriement depuis le Cameroun devrait attendre.

« Nous vivons par la grâce de Dieu », a dit Aissatou Abdoullahi, qui a expliqué à IRIN que son mari avait été tué durant les attaques et qu’elle avait été séparée d’une partie de sa famille qui vit dans un autre camp de transit à l’est du Cameroun. « Si nous mangeons le midi, nous sautons le repas du soir ».

« La vie est dure ici. Si nous mangeons une fois, ça va, deux fois, c’est bien et trois fois, c’est plus que bien », a dit Abdoul Aziz Ly, un ancien vendeur de diamant originaire du Sénégal, en expliquant que certains de ses compatriotes avaient fui leur maison seuls et qu’il émettait des doutes sur les promesses de rapatriement faites par Dakar. La majorité des RPT aujourd’hui présents à l’est du Cameroun ont fui la RCA au début de l’année, lorsque que le conflit s’est aggravé.

Les Etats responsables de leurs citoyens

M. Evina de l’OIM a indiqué que l’organisation était en pourparlers avec plusieurs ambassades africaines pour organiser le déplacement de leurs ressortissants des zones isolées vers les camps de transit de Kentzou et Garoau-Boulai (une autre ville frontalière camerounaise, située à l’est du pays). L’installation dans les camps est importante pour la reconnaissance du statut de RPT des anciens migrants. Cela facilite aussi la fourniture de l’aide, a expliqué M. Evina.

« Il est très difficile, en particulier pour les ambassades africaines, d’un point de vue technique et financier [d’évacuer leurs ressortissants]. Nous avons contacté les bailleurs de fonds européens et occidentaux, mais ils ont dit que chaque pays était responsable de ces citoyens. La première priorité pour l’OIM est de donner aux RPT la protection et les produits de base dont ils ont besoin », a expliqué le responsable de l’OIM.

Le conflit a également causé une crise pour les RPT qui ont des liens familiaux avec la RCA et d’autres pays, et a plongé ceux qui ont perdu leurs papiers d’identité dans le désespoir. Bintou Touré, qui est née de parents sénégalais en RCA et a épousé un Sénégalais, dont elle a divorcé, a dit qu’elle souhaitait se réinstaller au Sénégal, où son ex-mari est retourné vivre avec leurs sept enfants. Aujourd’hui, elle espère que l’ambassade du Sénégal à Yaoundé, où elle a déposé une demande de papiers, va l’aider.

Faisal Kadir, un étudiant nigérian, a dit qu’il avait des difficultés à obtenir une déclaration de perte de carte d’identité des autorités centrafricaines depuis que le conflit l’a conduit à quitter la ville du sud de la RCA où il a étudié le français jusqu’en février.

« J’essaye de trouver un moyen de rentrer au Nigeria. C’est mon principal problème », a dit M. Kadir, en expliquant que sa mère avait été tuée dans les attaques et qu’il avait perdu contact avec le reste de sa famille.

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