La maladie menace dans les villages irakiens inondés par les activistes

Les inondations causées par la fermeture forcée d’un important barrage de l’Euphrate ont détruit les villages et les fermes situés dans un périmètre de 200 km2 à l’ouest de Bagdad, délogeant sur leur passage plusieurs dizaines de milliers de personnes aujourd’hui sévèrement exposées au risque de contracter des maladies d’origine hydrique de type choléra.

Les organisations humanitaires – qui peinent déjà à faire face aux besoins des 434 000 personnes déplacées par les affrontements dans la province agitée d’Anbar – mettent tout en œuvre pour fournir de la nourriture, un abri et des kits d’hygiène aux quelque 40 000 familles touchées par les inondations ayant frappé Abu Ghraib et ses environs en avril.

L’eau comme arme de guerre
Ce n’est pas la première fois que l’eau sert d’arme de guerre en Irak.

Dans les années 1990, Saddam Hussein – le président irakien de l’époque – assécha délibérément les marais du sud de la Mésopotamie (présentés dans la bible comme le jardin d’Éden, et d’une biodiversité riche) pour punir les habitants de la région de s’être rebellés contre le gouvernement.

Stephen Wicken, un analyste indépendant spécialiste de l’Irak, a dit que Saddam Hussein avait également fait usage de l’eau dans les conflits l’opposant à l’Iran. Mais les inondations du mois d’avril provoquées par un groupe d’activistes irakiens constituent une première, et il se pourrait qu’il y en ait d’autres.

« Il est très probable que l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) provoque de nouvelles inondations », a dit Ahmed Ali, le responsable de l’équipe irakienne de l’Institute for the Study of War, à Washington.

« Le gouvernement a pratiqué des ouvertures pour permettre l’écoulement d’une partie de l’eau, mais c’est l’EIIL qui mène le jeu là-bas, et le barrage est devenu un atout stratégique pour eux, dans le sens où ils peuvent s’en servir pour entraver la mobilité des forces de sécurité irakiennes », a-t-il dit à IRIN.

Bien qu’il s’agisse d’une première en Irak, d’autres activistes ont déjà eu recours au même stratagème dans la région, notamment les rebelles syriens à Alep. « C’est une situation extrêmement préoccupante, qui met en exergue la vulnérabilité d’une grande partie de la région face à ce type de tactiques », a dit M. Wicken.

De retour d’Abu Ghraib, où il s’est rendu plus tôt ce mois-ci, Nickolay Mladenov, le représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour l’Irak, a dit : « Ceux qui ont actuellement le contrôle du barrage de Fallujah doivent comprendre les conséquences de leurs actes sur la vie de dizaines de milliers d’Irakiens ».

Les affrontements à Anbar opposent les forces de sécurité irakiennes à un front complexe d’activistes sunnites, qui affirment avoir été mis sur la touche et maltraités par le gouvernement majoritairement chiite, et d’activistes islamistes de l’EIIL, autrefois affiliés à Al-Qaïda.

Des pourparlers ont été organisés, dans une volonté de parvenir à une solution politique, mais jusqu’à présent peu de progrès ont été obtenus, et l’EIIL poursuit ses bombardements aériens sur Ramadi et Fallujah.

L’eau - qui n’aurait arrêté sa progression qu’à quelques kilomètres de l’aéroport international de Bagdad au plus fort des inondations - se retire lentement d’Abu Ghraib, permettant à certaines familles de réinvestir leur domicile. Mais il semblerait que le barrage de Nuaimiyah, dans la ville de Fallujah (province d’Anbar), soit toujours sous contrôle des activistes de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), et l’on peut craindre qu’ils provoquent de nouvelles inondations à tout moment.

« Le gouvernement n’a pas encore repris le contrôle total de la région ou du barrage », a dit Eliana Nabaa, la porte-parole de la Mission d'assistance des Nations unies en Irak (MANUI). « Il n’y a aucune raison de relâcher la pression, car ça [les inondations] pourrait se reproduire. »
En dépit du risque, certaines familles ayant trouvé refuge sur des terrains en hauteur ou dans les gouvernorats voisins commencent à retourner dans les zones sinistrées pour évaluer les dégâts et retrouver ce qui subsiste de leurs maisons et de leurs fermes.

Le nombre exact de personnes demeurant sans abri reste indéterminé, car les routes bloquées par l’eau et la situation sécuritaire à Abu Ghraib entravent l’accès humanitaire. Les Nations Unies estiment toutefois qu’entre 12 000 et 20 000 familles ont été contraintes au déplacement au plus fort des inondations.

« C’est un gigantesque chaos, une vraie tragédie. Tout est endommagé, rien ne fonctionne et les problèmes sont nombreux », a dit à IRIN le maire d’Abu Ghraib, Othman Adil Al Ma’dhidi.

« Les inondations se sont produites de manière très soudaine, en l’espace d’une journée. Les gens étaient totalement effrayés, ils ont dû quitter leurs maisons à cause de toute cette eau et parce que c’était dangereux », a-t-il ajouté, en expliquant que les inondations avaient sinistré 49 villages et endommagé plus de 10 000 maisons.

Il a dit que cinq personnes avaient péri, certaines après s’être fait mordre par des serpents vivant dans l’eau. Il en a appelé à l’aide de la communauté internationale.

« Reconstruire tout ça va prendre énormément de temps, les dégâts sont nombreux et nous avons besoin d’aide », a-t-il dit.

Les activistes de l’EIIL auraient fermé le barrage de Nuaimiyah - à environ 5 km au sud de la ville de Fallujah - au début du mois d’avril, après avoir pris le contrôle de différentes zones d’Anbar en janvier lorsque les forces de sécurité irakiennes se sont retirées de la ville. Les forces gouvernementales ont battu en retraite face aux menaces proférées par des groupes tribaux sunnites à leur encontre en réponse au démantèlement d’un campement de protestataires sunnites hostiles au gouvernement à Ramadi, la capitale de la province d’Anbar.

Les analystes ont dit à IRIN que l’intention première de l’EIIL avait été de couper les réserves en eau du sud du pays, dont la population est majoritairement chiite et soutient le gouvernement. Mais la fermeture a engendré un trop-plein du canal d’irrigation d’Abu Ghraib, provoquant des inondations massives dans cette région essentiellement sunnite.

Des témoins oculaires ont décrit aux travailleurs humanitaires comme le raz-de-marée s’était engouffré à une vitesse de 5 km/heure dans les maisons et à travers champ, submergeant les écoles, emportant le bétail sur son passage et forçant les familles à fuir sur des radeaux improvisés à partir de morceaux de meuble.

Le 6 mai, une ouverture a été creusée en aval du barrage de Nuaimiyah pour permettre le drainage, privant du même coup plusieurs dizaines de villages de toute alimentation en eau ; l’approvisionnement s’y fait désormais par camion.

« Ce n’est pas comme s’il suffisait d’ouvrir une porte pour que tout rentre dans l’ordre », a dit Mme Nabaa, de la MANUI. « Les inondations sont toujours là, et même une fois que l’eau se sera retirée, on peut craindre des impacts négatifs à long terme pour la région et pour l’agriculture. C’était la saison des récoltes et de nombreuses cultures ont été perdues. »

Risques de maladies

Mohammed Al Bahbahani, le responsable de l’information publique du Programme alimentaire mondial (PAM) à la capitale, Bagdad, s’est rendu à Abu Ghraib plus tôt ce mois-ci. Il a dépeint un paysage de bâtiments endommagés et de cultures dévastées.

« La plupart de ces gens-là sont agriculteurs ; ils vivent de leurs terres ; ils cultivent leur propre nourriture et vendent le surplus pour se faire un peu d’argent. Les inondations ont détruit leurs moyens de subsistance et les ont privés de nourriture. »

« [Les personnes déplacées] sont confrontées au manque d’eau potable, et tombent malades ; certaines souffrent d’irritations cutanées, d’autres de diarrhée », a ajouté le maire M. Al Ma’dhidi.

M. Al Bahbahani a dit que les risques d’épidémies liés à la quantité d’eau stagnante, à la pollution en général et aux chaleurs estivales étaient source de préoccupation croissante. Toutefois, aucune poussée n’a été signalée jusqu’à présent.

D’après le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), un certain nombre de familles touchées par les inondations étaient déjà des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays ayant fui la violence à Anbar avant la catastrophe.

« Elles étaient déjà extrêmement vulnérables, et voilà qu’elles ont été déplacées à nouveau », a dit Natalia Prokopchuk, la responsable des relations extérieures du HCR. Bon nombre de déplacés campaient dans des poulaillers et des bâtiments de ferme, et ont été doublement exposés lorsque les inondations ont frappé, a-t-elle rapporté.

« On nous signale des personnes atteintes de maladies d’origine hydrique, en particulier chez les populations de déplacés ayant fui Anbar », a-t-elle ajouté. « Ils n’ont pas d’argent pour prétendre à des soins médicaux, et la situation sanitaire s’annonce mauvaise. »

Zach Thomas, responsable adjoint de projet auprès de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a dit à IRIN : « L’eau recule mais il subsiste de nombreuses zones marécageuses et les conseils locaux nous ont signalé que les eaux usées se mélangeaient à l’eau d’usage agricole et à l’eau stagnante, ce qui explique que les gens tombent malades ».

Récoltes perdues

« Des récoltes entières de tomates, de pommes de terre et de gombos ont été perdues et les personnes dont le bétail n’a pas été emporté sont aujourd’hui contraintes de vendre leurs animaux, car elles ont besoin d’argent pour acheter de la nourriture et n’ont nulle part où les garder. »

Dans le cadre d’une réponse coordonnée, des équipes du HCR, du PAM, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) ont distribué des matelas, des bidons, des réchauds, des colis de nourriture, des kits d’hygiène et des fournitures médicales.

UNICEF a également approvisionné des villages en eau salubre par camion, et mené des campagnes de sensibilisation sur le thème de l’hygiène ; l’OIM a distribué des denrées non alimentaires ; et le HCR a récemment commencé à verser des espèces aux familles les plus vulnérables. Pourtant, le volume de l’aide reste inférieur au nombre de personnes affectées.

Les inondations et le déplacement surviennent alors que l’Irak ploie sous la pression d’un regain de violence sectaire, laissant craindre que le pays s’enfonce à nouveau dans la guerre civile.

La capacité à intervenir est menacée par la recrudescence des violences et de l’insécurité qui entrave l’accès des travailleurs humanitaires, et par le manque de financement.

En mars, les Nations Unies ont lancé un appel de fonds d’urgence d’un montant de 103 millions de dollars US pour la nourriture, l’hébergement, les fournitures médicales, l’eau et l’assainissement pour venir en aide au PDIP d’Anbar, mais seuls 10 pour cent de cette somme ont été levés à ce jour. Plusieurs équipes de pays ont averti que faute de nouveaux financements, elles allaient devoir réduire leurs services.

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