Sécheresse au Liban : une approche durable s’impose

La ferme de Michel Achkar-Daoud se trouve non loin de la ville de Zahle, à l’est du Liban. S’il a fini par s’habituer aux conditions arides, il craint qu’avec le changement climatique, l’heure soit venue de renoncer tout à fait à l’agriculture.

En temps normal, environ deux tiers de ses terres sont consacrés à la culture de pommes de terre. Lorsque la sécheresse a commencé, il a abandonné ces plans au profit de légumes nécessitant moins d’eau, comme le gombo, bien que ce type de culture réclame plus de soins et se vende bien moins cher.

M. Achkar-Daoud calcule que les recettes de sa ferme, qui emploie 100 cueilleurs au plus fort de son activité, s’élèveront cette année à 6 000 ou 7 000 dollars US seulement, contre 14 000 dollars US en 2013. Il se dit prêt à vendre ses terres et à renoncer à l’agriculture.

Le pays a été gravement touché par la sécheresse cet hiver – avec une pluviosité deux fois moins élevée que l’année précédente, selon les autorités météorologiques libanaises.

Mohammed Qabbani, le député à la tête du Comité de l’énergie et de l’eau au Parlement libanais, pense que les pénuries d’eau s’étendront à l’ensemble du pays dans les mois à venir.

« [L’impact] est très important cette année, et ce serait catastrophique si les mêmes conditions devaient se reproduire l’année prochaine. Nous commencerons à ressentir [la sécheresse] en juillet-août et nous connaîtrons des pénuries d’eau », a-t-il dit. « Ce sera le cas dans tout le Liban. »
À quelques kilomètres en contrebas de la même route, Mohammed Ma’mo, fermier lui aussi, déplore à son tour les conditions météorologiques exceptionnelles qui ont anéanti sa production. Il cultive essentiellement des cerises, mais la sécheresse hivernale a eu raison de ses récoltes et les rares pluies qu’il y a eu ont été d’une violence inhabituelle – avec une averse de grêle insolite ayant entraîné la destruction d’une bonne partie de ses fruits. Ses vingt arbres lui rapportent habituellement 600 kg de marchandises à vendre, mais il estime que la récolte de cette année ne dépassera pas les 200 kg.

Une crise à court terme…

Alors que la production agricole a déjà été sévèrement affectée, les effets de la sécheresse risquent de se faire plus vivement ressentir sur le reste de la population libanaise plus tard dans l’année.

Le fait que ce petit pays accueille actuellement un million de Syriens ayant traversé la frontière pour fuir la guerre civile risque de ne faire qu’aggraver la crise. Le docteur Hassan El Bushra, le responsable de l’Organisation mondiale de la santé au Liban, a dit récemment que la pénurie d’eau salubre rendait « inévitables » les poussées de maladies transmissibles comme la polio ou le choléra.

Pour M. Qabbani aussi, le risque d’une crise de santé publique est élevé. « Nous n’avons pas connu un tel niveau de pluie depuis 1932, et cette année-là, la population était de moins d’un million. Nous sommes quatre millions aujourd'hui [auxquels il faut ajouter] un million de Syriens. Tous ont besoin de boire », a-t-il ajouté.

Il pense que la mise en place immédiate d’une série de restrictions est nécessaire, dans l’objectif premier de réduire la consommation. « On devrait suspendre toute utilisation inutile de l’eau, pour laver sa voiture ou nettoyer les rues par exemple », a-t-il dit. « Ils devraient également envisager de réduire le recours à l’eau pour la culture de légumes. Nous pourrions tenter d’y mettre un terme et importer plus de légumes. » Sans grande surprise, cette mesure est impopulaire auprès des agriculteurs.

…avec des causes à long terme

Si la sécheresse est un problème à court terme, l’incapacité du pays à utiliser ses ressources en eau remonte à plusieurs décennies. Le Liban enregistre le niveau de précipitations par habitant le plus important de tout le Moyen-Orient, avec une moyenne de 8 milliards de mètres cubes par an.

Pourtant la déperdition d’eau – l’eau perdue dans le système en raison de tuyauteries endommagées et du gaspillage – est si répandue que jusqu’à la moitié de l’eau collectée est perdue. Même les bonnes années, les habitants des grandes villes connaissent la pénurie. Blue Gold, un nouvel organe de la société civile militant en faveur d’une réforme des réseaux d’eau du pays, estime que seuls 17 pour cent du total des précipitations du pays sont exploités.

Dans ce contexte, les mesures à court terme comme celle que propose M. Qabbani ne pourraient porter leurs fruits que si elles s’accompagnaient de réformes à plus long terme, disent les analystes. Le projet Blue Gold, auquel ont travaillé plus de 30 experts pendant un an et qui a été lancé par le président Michel Sleiman en décembre, a pour objectif de transformer le réseau d’eau du pays durant les six années à venir.

Le projet contemple un nouveau réseau de barrages et des développements pour un coût total de 5 milliards de dollars US, essentiellement financés par le secteur privé.

Ziad Sayegh, le responsable du Civic Influence Hub qui a lancé Blue Gold, a dit avoir confiance dans la capacité de la crise actuelle à servir de tremplin au changement. « Nous pouvons unifier le peuple libanais à travers l’eau », a-t-il dit, en mentionnant les réformes déjà présentées au gouvernement libanais.

L’espoir réside dans le fait que bien que la pénurie d’eau actuelle promette d’être lourde, les prochaines pourraient être atténuées grâce à une meilleure planification à moyen terme.

Pourtant, M. Qabbani a fait remarquer que l’engagement des classes politiques, ne serait-ce qu’en faveur d’une gestion à court terme de la crise, était faible. Il a rapporté avoir constamment enjoint l’ensemble des parties à intervenir rapidement pour limiter les impacts de la sécheresse, mais que le gouvernement n’avait manifesté que peu d’intérêt. « Il nous faut un sentiment d’urgence plus fort de la part de toutes les parties », a-t-il dit.

Ce manque de planification stratégique n’a pas échappé aux agriculteurs. Simaan Najjar, qui ne possède que quelques acres de terrain sur lesquelles il cultive des cerises et d’autres fruits, pense que le manque d’intérêt politique pour des sujets tels que la durabilité et la réduction du gaspillage a rendu le Liban plus vulnérable aux crises.

Son fils Anthony a émigré en Allemagne, où il travaille au développement de voitures à faible taux d’émission, une ironie qui ne lui a pas échappé. « En Europe, en Amérique, ils s’attelent à la durabilité, mais ici il n’y a rien. »

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