Les réfugiés irakiens arrivent en Jordanie sans espoir de rentrer

Hyam Hussnie n’en est pas revenue lorsqu’après une fuite éperdue sur une route dans le désert elle est arrivée en Jordanie et que « mes enfants étaient encore en vie et à mes côtés ».

Elle a fui la capitale irakienne, Bagdad, avec son mari et ses enfants il y a six mois de cela. Ils n’avaient que leurs pièces d’identité.

« Notre vie [était] devenue un film d’horreur : viols, meurtres, enlèvements, attentats-suicides », a dit à IRIN son mari depuis la capitale jordanienne, Amman, où la famille s’est installée.

Entre le début de l’année et le 15 mai, 3 100 Irakiens ont déposé une demande d’asile auprès du Haut Commissariat des Nations Unies (HCR), en Jordanie – soit quelque 170 nouveaux réfugiés irakiens chaque semaine. Si l’on inclut les dossiers non traités en 2013, le HCR a enregistré 5 097 Irakiens sur cette même période.

Cela représente une augmentation significative en comparaison des dernières années : le HCR a enregistré 4 060 réfugiés irakiens en 2012 et 5 110 en 2013. Contrairement aux réfugiés des vagues précédentes, les derniers arrivants nourrissent peu d’espoir de rentrer chez eux.

« Ils arrivent avec la quasi-totalité de leurs biens et ils viennent pour s’installer », pour reprendre les mots d’un travailleur humanitaire.

Augmentation du nombre de victimes

Les militants irakiens ont pris de l’assurance depuis le retrait des troupes étasuniennes en 2011 et la montée de l’extrémisme dans la Syrie voisine. L’insurrection qui s’est produite dans la province d’Anbar après la répression violente du gouvernement chiite contre des manifestants sunnites réclamant plus de droits a également contribué à l’augmentation de la violence.

L’année 2013 a été l’année plus meurtrière en Irak depuis le conflit civil de 2006-2008 et les chiffres sont restés élevés en 2014, avec 2 276 civils tués et 4 646 autres blessés au cours des quatre premiers mois de l’année, selon la Mission d’assistance des Nations Unies en Irak (MANUI).

Ces chiffres n’incluent pas les victimes recensées à Anbar, où un conflit localisé entre le gouvernement et des milices islamistes fait rage depuis le mois de janvier. Entre le mois de janvier et le mois d’avril, 471 autres civils ont trouvé la mort à Anbar et 2 587 civils ont été blessés, selon la direction médicale d’Anbar. Les combats ont entraîné le déplacement à l’intérieur du pays de près de 73 000 familles.

Iraq Body Count, une base de données indépendante britannique, indique que le nombre de victimes s’élève à 4 558 cette année.

L’augmentation des violences a provoqué une nouvelle vague de réfugiés. Les nouveaux arrivants se distinguent des autres sur un point :

Selon le HCR, en 2012 et au début de l’année 2013, les chefs de famille amenaient leur famille en Jordanie afin que les enfants puissent poursuivre leur scolarité normalement, par exemple, puis ils repartaient en Irak, où il leur était plus facile de gagner leur vie. Aujourd’hui, les chefs de famille s’installent en Jordanie avec leur famille.

« Autrefois, nous voyions des familles arriver en Jordanie en laissant des membres de leur famille derrière eux », a dit Eman Ismaeel, qui est responsable des programmes de CARE International et qui intervient auprès de réfugiés irakiens en Jordanie. « Mais depuis quelques mois, des familles entières arrivent en Jordanie, sans espoir de rentrer ».


Les raisons de la fuite

Si les violences qui secouent la province d’Anbar ont provoqué d’importants déplacements internes, le HCR indique qu’environ 10 pour cent des personnes récemment arrivées en Jordanie sont originaires d’Anbar, tandis que la majorité vient de Bagdad. Une des explications est que l’insécurité complique l’accès à la frontière jordanienne depuis Anbar. Une autre explication est qu’il est parfois plus difficile d’obtenir un visa pour la Jordanie – délivré soit par l’ambassade de Jordanie à Bagdad ou par les agences de voyage au niveau des gouvernorats – à Anbar.

« Ils citent la violence, l’insécurité, les menaces de mort pour justifier leur départ », a dit Salam Kanaan, directeur pays de CARE en Irak.

Le HCR indique que la majorité des réfugiés fuient les persécutions ciblées ou partent de crainte de subir des persécutions. « Ils n’ont pas forcément subi quelque chose eux-mêmes, mais les circonstances montrent qu’il ne s’agit que d’une question de temps avant que quelque chose ne se produise », a dit un haut responsable de la protection.

Pour M. Zaidaan, propriétaire d’un commerce, ce sont les attaques incessantes perpétrées par des « milices non identifiées » qui l’ont conduit à prendre la fuite. Lors d’une attaque, il a été battu, dit-il, et il a perdu des dents. Il pense que lui et sa famille sont devenus la cible des groupes islamistes, parce qu’ils appartiennent à la communauté sabéenne, une minorité d’Irak et d’Iran adepte du Mandéisme, une religion gnostique.

« Ils nous ont toujours traité d’infidèles et ils ont dit que nous ne pouvions pas travailler ici. Ils ont dit que nous irions en enfer », a-t-il indiqué. « Personne n’est en sécurité là-bas en ce moment ».

« Rien ne fait plus peur à mes enfants que l’idée de revenir en Irak », a ajouté un autre réfugié qui s’est présenté comme Abu al-Hassan. Il a fui Bagdad pour rejoindre la Jordanie quatre mois après avoir été visé parce qu’il était sunnite. « C’est devenu un cauchemar depuis que nous avons vu tout ce sang ».

Le HCR indique que les professionnels sont encore des cibles.

Pauvreté

Mais bien qu’elles aient l’intention de rester en Jordanie à long terme, certaines familles irakiennes qui ont fui la Jordanie au cours de ces derniers mois sont arrivées avec très peu ou pas d’argent en poche.

« Tous vivent dans des conditions financières difficiles, ils ont peu d’économies ou de biens », a dit M. Kanaan.

Le HCR indique que la majorité des réfugiés irakiens sont issus de la classe moyenne – comme le prouve le fait que la majorité arrive dans le pays par avion. Cependant, les Irakiens ont de plus en plus de difficultés à gagner leur vie en raison de l’augmentation spectaculaire des prix en Jordanie et de l’intensification de la concurrence sur le marché du travail suite à la présence d’au moins 600 000 réfugiés syriens. De plus, le HCR dit qu’il est de plus en plus dangereux de travailler dans le secteur informel, car le gouvernement fait preuve de moins de tolérance en matière d’infractions au droit du travail, ce qui a conduit à des arrestations et à des mises en détention.

Le deux-pièces de M. Zaidaan, qui servait autrefois de local de rangement au sous-sol d’un vieux bâtiment, lui coûte 100 dinars jordaniens (144 dollars) par mois.

Le propriétaire y a installé quatre matelas. Trois petits ours en peluche offerts par une église du quartier sont suspendus aux murs délabrés et à la peinture défraichie.

« Nous nous en servons pour décorer la maison, car nous n’avons pas les moyens de la peindre », a dit M. Hussnie.

La cuisine – trop petite pour accueillir plus d’une personne – donne sur les toilettes. Les deux pièces ne reçoivent pas la lumière du jour et n’ont pas d’aération. Son fils de 11 ans, qui souffre d’une infection pulmonaire, ne se sent pas bien.

Les réfugiés irakiens ont beaucoup de difficultés à trouver un travail légal en Jordanie et les agences d’aide humanitaire les aident de moins en moins chaque année en raison de la diminution du financement de l’aide le de la priorité donnée par les bailleurs de fonds à la crise syrienne.

« Tout le monde sait qu’ils [les Irakiens] ont été oubliés », a dit Abeer Ziadeh, directeur des programmes de Save the Children.

Suite à la baisse des financements consacrés par le HCR aux réfugiés non-syriens ces dernières années, l’agence ne vient en aide qu’aux familles irakiennes les plus vulnérables : elle ne peut verser des aides en espèces qu’à environ 2 500 familles chaque mois.

Bien qu’elle ait reçu une aide d’urgence de CARE, la famille de M. Zaidaan n’a pas pu payer son loyer ces trois derniers mois.

« Est-ce que nous devons nous asseoir dehors et mendier pour avoir de l’argent ?», demande-t-il.


Envie de stabilité

Comme bon nombre d’Irakiens installés en Jordanie, M. Zaidaan n’a pas les moyens d’envoyer ses enfants à l’école. Bien que les Irakiens installés en Jordanie aient accès à l’enseignement gratuit dans les établissements publics, bon nombre de familles n’envoient pas leurs enfants à l’école, car elles n’ont pas les moyens d’acheter des articles de première nécessité, comme des chaussures, un repas ou des vêtements, a dit Sate’ Qudah, responsable des programmes de Save the Children.

« [Il était] trop dangereux de les envoyer à l’école en Irak et ici [en Jordanie] nous n’en avons pas les moyens », dit M. Zaidaan.

Ce n’est que l’une des difficultés rencontrées dans une vie déréglée.

La majorité des réfugiés irakiens de Jordanie – plus de 26 000 ont été enregistrés par le HCR, bien que le gouvernement ait indiqué l’année dernière que la Jordanie accueillait 64 000 Irakiens en 2012 – arrivés il y a dix ans, lors des pires années de violence en Irak, ils se sont depuis installés en Jordanie. Mais même eux cherchent des solutions durables – retour en Irak, intégration en Jordanie ou réinstallation à l’étranger.

Cela ne présage rien de bon pour les derniers arrivants qui rêvent de stabilité.

« La paix est une bénédiction, mais nous espérons mener une vie normale un jour », a dit M. Zaidaan.

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