La politique antidrogue n’améliore pas le sort des victimes de la guerre

L’assouplissement de la politique de prohibition des drogues ne va pas remédier à la situation dramatique des milliers de personnes déplacées par les guerres de la drogue en Colombie, au Mexique et dans d’autres pays.

Nombreux sont ceux qui ont détecté l’amorce d’un revirement politique mondial dans la lutte contre la drogue. De plus en plus de pays réalisent que s’intéresser davantage aux consommateurs, plutôt que réprimer sans cesse – et en vain – les fournisseurs pourrait donner de meilleurs résultats. Cela ne peut cependant résoudre les multiples dommages provoqués par les guerres de la drogue : l’existence de réseaux établis de trafiquants et de cartels impatients de se lancer dans la contrebande d’autres produits, même s’ils sont moins rentables ; l’érosion des structures gouvernementales et de l’ordre public ; et, dernier point mais non des moindres, le sort des milliers de personnes qui ont fui leurs terres, leur maison et leur travail pour échapper à la violence.

Dans un article intitulé Addressing the Costs of Prohibition: Internally Displaced Populations on Colombia and Mexico (Faire face aux coûts de la prohibition : les populations déplacées à l’intérieur de leur propre pays en Colombie et au Mexique) du rapport Ending the Drug Wars (Mettre un terme aux guerres contre la drogue), publié la semaine dernière par le Projet international de politique antidrogue de la London School of Economics, Laura Atuesta Becerra soutient que si « la plupart des discours actuels concernant la manière de corriger les dommages causés par la guerre contre la drogue mettent l’accent sur les questions de consommation et de traitement, il faut reconnaître que ces changements auront un impact limité dans des pays comme le Mexique et la Colombie, qui subissent des violences systémiques, des homicides et des [déplacements de populations à l’intérieur de leur propre pays] liés aux drogues illicites ». Tenter de reconduire chez elles les milliers de personnes déplacées est un coût supplémentaire causé par la politique de prohibition qui n’est pas encore pris en compte, a-t-elle affirmé.

La Colombie, qui comptait le plus grand nombre de personnes déplacées après le Soudan (de 2000 à 2010), a pris des mesures concrètes pour résoudre ce problème, se réjouit le rapport. Le Mexique, en revanche, est toujours ébranlé par les conséquences des violences actuelles liées à la drogue. Le gouvernement mexicain ne reconnaît pas encore l’ampleur de la crise et n’a donc pas encore adopté de politiques publiques efficaces pour y remédier. Il existe peu de recherches universitaires sur le nombre de personnes déplacées et encore moins sur les programmes et les stratégies pouvant leur venir en aide, a dit Mme Becerra.

La Colombie a adopté une loi sur les victimes visant à protéger ses populations déplacées, mais les groupes rebelles continuent de contrecarrer les efforts de ces dernières pour rentrer chez elles.

Au Mexique, la population a connu trois vagues de déplacements : la première pendant la révolution mexicaine du début du XXe siècle, qui a déplacé un nombre indéterminé de personnes ; le soulèvement zapatiste au Chiapas dans les années 1990, qui a conduit 35 000 personnes à fuir ; et enfin la vague actuelle, qui a poussé entre 160 000 et 1,5 million de personnes, voire plus, à quitter leur maison à cause de la guerre contre les cartels et entre ces derniers et les civils et les forces de sécurité. L’estimation la plus prudente provient du Centre de surveillance des déplacements internes et du Conseil norvégien pour les réfugiés et le deuxième chiffre est celui de Parametria, un organisme de recherches privé.

« Comme le Mexique ne dispose pas de registre officiel pour apporter de l’aide aux PDIP [personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays], personne ne connaît le nombre exact de foyers déplacés ni les causes de leur déplacement », a écrit Mme Becerra.

Le Mexique doit reconnaître le problème des déplacements

Selon les experts, le problème est en partie dû à l’incapacité ou au refus du gouvernement de faire face à cette question. Maureen Meyer, spécialiste du Mexique au Bureau de Washington pour l’Amérique Latine, estime qu’il est bien plus facile pour le gouvernement mexicain de reconnaître le problème des déplacés d’il y a 20 ans plutôt que de « faire face au grand nombre de déplacés de ces dernières années ».

Selon Mme Meyer, le gouvernement d’Enrique Peña Nieto est réticent à l’idée d’utiliser le terme de « personnes déplacées », car cela reviendrait à « reconnaître le conflit armé dans le pays ».

Le nombre de Mexicains en demande d’asile aux États-Unis a triplé ces dernières années, a-t-elle remarqué. D’autres sont entrés sur le territoire américain avec un visa de touriste. Bien plus nombreux sont cependant ceux qui ne peuvent pas quitter le Mexique et ont migré vers d’autres régions du pays qu’ils espèrent être plus sûres. « Mais aucune donnée probante ne permet de déterminer l’ampleur du problème », a-t-elle ajouté.

Mme Becerra a remarqué qu’outre les déplacés, d’autres peuvent être qualifiés de « migrants économiques » : ils ont fui à cause de la violence et sont prêts à travailler pour un salaire bien inférieur.

Elle cite des études de cas à Sinaloa, Tijuana et Ciudad Juárez qui démontrent que des familles ont fui en quête de sécurité. À Cuidad Juárez, des familles ont été entassées pendant des mois dans des entrepôts par le gouvernement de Mexico.

Pourtant, lorsqu’il a été demandé au gouvernement de commenter le problème des personnes déplacées, « ce dernier a nié leur existence ou dit simplement qu’il n’y avait pas assez de preuves pour reconnaître les déplacements comme un problème », a-t-elle écrit.

Selon Mme Meyer, M. Nieto a cherché à prendre des distances avec l’approche sévère de « guerre contre la drogue » de son prédécesseur et met davantage l’accent sur les politiques de prévention de la violence. Pourtant, il « poursuit la même stratégie d’arrestation des chefs des cartels. Il est difficile de voir un réel changement dans l’approche de son gouvernement. »

« [Felipe] Calderón [l’ancien président du Mexique], a fait le choix de mener une guerre contre la drogue mal conçue qui a fini par révéler à quel point l’État était corrompu et faible en matière de sécurité », a commenté Sanho Tree, directeur du Projet de politique antidrogue de l’institut d’Études politiques de Washington. « Cela a seulement encouragé d’autres criminels – mais non tous ceux qui étaient impliqués dans le trafic de drogue – à commettre d’autres crimes comme des extorsions et des enlèvements. » La politique du gouvernement actuel, qui consiste à réprimer les barons de la drogue comme El Chapo Guzman, un chef de cartel du Sinaloa arrêté en février, « ne va pas changer les choses de manière significative, mais seulement accroître la violence. La stratégie de poursuivre les grands trafiquants ne réduit en rien les guerres de cartels. Cela crée au contraire un vide de pouvoir qui conduit à des rapports de force et des effusions de sang », a-t-il ajouté. Et malgré la baisse apparente du niveau de violence, les enlèvements et extorsions sont en hausse. Comme le dit M. Tree, « il est trop tard pour remettre le dentifrice dans le tube. »

Besoin d’institutions publiques plus fortes

Tous s’accordent à dire que les problèmes de déchirement du tissu social, de violence organisée et de déplacements de populations au Mexique ne vont pas se résoudre du jour au lendemain. Il n’y a « pas de raccourci pour construire un État sain », a dit M. Tree. Comment peut-on obtenir réparation pour des gens qui ont perdu leurs terres à cause de l’absence d’état de droit, a-t-il demandé, lorsque c’est l’absence même d’état de droit qui a entraîné la perte de leurs terres ?

« Le pays a besoin d’institutions qui puissent faire face à la violence sur le long terme », a dit Mme Meyer. « L’accent ne peut pas être seulement mis sur l’interdiction des drogues ». Selon elle, les États-Unis doivent faire plus d’efforts pour réduire l’afflux d’armes à feu vers le Mexique et revoir sa politique d’asile pour les ressortissants de ce pays. Alors que 40 pour cent des demandes d’asile déposées par des Colombiens ont reçu une réponse positive, seulement deux pour cent des demandeurs mexicains se sont vu accorder l’asile, a-t-elle dit. Cela nécessite bien sûr de revoir les catégories d’asile. Il est en effet impossible pour des gens fuyants les violences liées aux barons de la drogue ou aux gangs de prouver qu’ils sont poursuivis par des individus pour des raisons politiques, par exemple, ce qui est l’un des critères actuels pour obtenir l’asile.

« Le Mexique doit se concentrer sur la réduction de la violence et l’amélioration du système juridique, même s’il faut pour cela renoncer à capturer certains chefs de cartels ou à réduire le flux de drogue à destination des États-Unis », a commenté Daniel Mejia, directeur du Centre d’études sur la sécurité et les drogues de l’université des Andes, en Colombie. « Le grand défi pour le Mexique d’aujourd’hui est de se rendre compte de l’explosion de violence et de réduire le taux de crimes violents. »

Selon Mme Becerra, il n’y a « pas de solution magique » pour les personnes déplacées par les guerres de la drogue en Amérique, mais il est nécessaire de s’attaquer au problème de « l’exclusion sociale et des inégalités ». « Ce que nous devons nous demander, c’est pourquoi les membres des gangs décider de se lancer dans le trafic et la réponse est l’argent facile et le manque d’opportunités. Et cela s’explique par le fait qu’ils ont grandi dans des lieux où l’État est absent et les possibilités d’éducations sont maigres. »

« S’il est difficile pour les personnes qui ont migré de rentrer chez elles, il devient évident que nous avons besoin d’approches plus immédiates et intégrées pour résoudre ce problème tandis que des discussions ont lieu sur l’avenir de la politique antidrogue [...] Il est naïf de s’imaginer que si l’on met fin à la prohibition et que les revenus générés par la vente de drogues illicites baissent ces organisations deviendront légales, que la situation sera moins dangereuse et que les PDIP rentreront chez elles. »

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