CÔTE D’IVOIRE : De réfugiés à sans-abri

Des dizaines de milliers de résidents de l’ouest de la Côte d’Ivoire qui avaient fui la crise post-électorale meurtrière d’il y a trois ans sont rentrés chez eux. Plus de la moitié d’entre eux sont toujours sans domicile et doivent lutter chaque jour pour assurer leur survie.

Le programme de rapatriement volontaire du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a permis le retour de 33 702 personnes depuis le Liberia voisin depuis 2011. Environ 400 personnes sont aussi rentrées de la Guinée et un nombre inconnu d’Ivoiriens sont rentrés au pays par leurs propres moyens. Le conflit post-électoral de 2010-2011 avait poussé quelque 220 000 personnes à quitter l’ouest de la Côte d’Ivoire pour se réfugier au Liberia.

Serge Ruso, le représentant adjoint du HCR en Côte d’Ivoire, a dit à IRIN que 52 pour cent des anciens réfugiés n’avaient pas de foyer. Les violences provoquées par l’élection présidentielle contestée de novembre 2010 ont d’abord éclaté dans l’ouest du pays, où des groupes armés soutenant Alassane Ouattara, le président actuel et le candidat de l’opposition de l’époque, ont attaqué des villages, tué et chassé des gens qu’ils considéraient comme des partisans du président sortant Laurent Gbagbo.

Les anciens réfugiés qui doivent recommencer une nouvelle vie sans un toit au-dessus de leur tête sont nombreux à avoir trouvé refuge chez des amis ou des parents. Ceux dont les terres n’ont pas été illégalement saisies par leurs ennemis politiques ou ethniques reconstruisent lentement, mais ceux qui ont perdu leur foyer ou leur ferme aux mains de leurs rivaux sont la proie d’un profond désespoir et d’une rancune tenace.

Selon le Projet d’assistance post-conflit (PAPC) du gouvernement, 2 243 maisons doivent être reconstruites ou rénovées dans l’ouest du pays, qui a été durement touché par la crise. L’organisation a déjà reconstruit ou rénové 687 maisons en 2012 grâce aux fonds accordés par la Banque mondiale.

« Chaque soir, nous allons nous coucher la peur au ventre. Nous craignons que les vents forts qui soufflent pendant la saison des pluies n’emportent les toits de paille ou détruisent nos maisons de terre », a dit Georges Nonzi, 66 ans, qui vit maintenant dans un petit village situé à proximité de la ville de Duékoué, dans l’ouest du pays.

Litiges fonciers

La terre est au cœur du conflit dans la région. À l’approche des élections de 2015, les tensions qui persistent autour de l’accès à la terre pourraient déclencher de nouvelles violences.

M. Nonzi et sa famille ont survécu à l’attaque menée en juillet 2012 contre un camp situé en périphérie de Duékoué. Le camp accueillait environ 5 000 personnes qui avaient été déplacées par les violences électorales de 2010-2011. L’attaque a été imputée à des hommes armés Malinkés et à des chasseurs traditionnels, les Dozos, qui soutiennent Ouattara, et considérée comme motivée par des considérations ethniques. Le camp accueillait en effet surtout des membres de l’ethnie Guéré, qui, pour la plupart accordaient leur soutien à l’ancien président Laurent Gbagbo.

« La question de l’hébergement est assez critique, mais il y a aussi des problèmes sous-jacents qui doivent être résolus rapidement », a dit un haut responsable d’une organisation non gouvernementale (ONG) qui a demandé à garder l’anonymat. « Tous ces gens qui reviennent n’ont nulle part où aller. Les problèmes de propriété de la terre persistent. Chaque déplacé ou réfugié qui rentre chez lui crée un nouveau problème foncier qui doit être résolu. »

La propriété foncière en Côte d’Ivoire est régie par la loi et par la coutume. Quatre-vingt-dix-huit pour cent des terres rurales sont détenues en vertu du droit coutumier. Le système légal s’applique seulement lorsque la terre est enregistrée. En 1998, le gouvernement a passé une loi sur le domaine foncier rural visant à faire reconnaître et à officialiser les droits fonciers coutumiers en mettant sur pied des procédures et des conditions pour les transformer en titres de propriété. Les accords fonciers demeurent toutefois surtout verbaux, ce qui explique en partie les litiges récurrents.

Les litiges fonciers viennent s’ajouter aux rivalités politiques, qui ont souvent une dimension ethnique. Les observateurs ont critiqué le gouvernement pour n’avoir pas réussi à mettre en œuvre un véritable processus de réconciliation et de justice à la suite de la crise électorale de 2010-2011. L’ouest de la Côte d’Ivoire est sans doute la région ayant été la plus affectée par la crise qui dure depuis le renversement du président Henri Konan Bédié, en 1999.

L’analyste politique ivoirien Lamine Kourouma a dit que les autorités s’intéressaient seulement à l’ouest du pays lorsque des raids armés avaient lieu. Ces raids sont plus fréquents dans l’ouest que dans n’importe quelle autre région du pays depuis les troubles post-électoraux.

« Les problèmes de propriété foncière, de réhabilitation communautaire, d’amélioration des infrastructures, de développement et de réintégration des anciens combattants que nous connaissons aujourd’hui ne sont pas une priorité [pour les autorités] », a dit M. Kourouma.

Plus de retournés

De nombreux réfugiés ivoiriens souhaitent pourtant rentrer chez eux. Le HCR prévoit de rapatrier, cette année, 16 000 réfugiés vivant actuellement au Liberia voisin. En mars, l’agence des Nations Unies et le gouvernement libérien ont fermé le troisième camp de déplacés, situé dans le sud-est du Liberia, à la suite du départ de nombreux Ivoiriens.

« Tous ces gens qui reviennent n’ont nulle part où aller. Les problèmes de propriété de la terre persistent. Chaque déplacé ou réfugié qui rentre chez lui crée un nouveau problème foncier qui doit être résolu »

M. Ruso, du HCR, a dit que l’agence avait l’intention de réhabiliter 380 maisons dans l’ouest de la Côte d’Ivoire pour faciliter la réinstallation des réfugiés.

« Ceux qui rentrent au pays n’ont pas de foyer. Certains ont pu bénéficier de projets communautaires mis sur pied par des groupes d’aide, mais cette aide ne représente pas grand-chose lorsque l’on considère les pertes encourues pendant toutes ces années de crise », a dit Albert Gbahou, chef du village de Yrozon, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire.

« Tout le monde se tourne vers le gouvernement pour qu’il trouve des solutions aux problèmes. Les réfugiés, les déplacés qui ont été dépossédés de leurs terres doivent les récupérer pour pouvoir s’y installer. Depuis le début des retours, nous travaillons en collaboration avec les familles pour aider ceux qui reviennent, mais c’est loin d’être suffisant », a ajouté M. Gbahou.

Selon un rapport de Human Rights Watch (HRW) publié en octobre 2013, la dépossession de terres a privé des familles de leurs moyens de subsistance dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, une région traditionnellement riche sur le plan agricole.

« L’atmosphère préélectorale actuelle ne favorise pas le retour paisible des réfugiés. Tant que les problèmes auxquels ils sont confrontés ne sont pas résolus, il y aura toujours un risque de crise », a dit Julien Kouao, un avocat et analyste politique ivoirien.

« Nous savons que nous répétons nos erreurs politiques et nos malheurs depuis 2000. C’est ce qui confirme les craintes d’une nouvelle crise. »

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