Grand revirement de la politique antidrogue mondiale

Alors que l’enthousiasme des États-Unis concernant la guerre contre la drogue faiblit, cette dernière ayant coûté cher pour peu de résultats, les experts observent un véritable revirement à l’échelle de la politique mondiale.

Ce virage s’est caractérisé par de fortes pressions exercées par certains pays d’Amérique latine et d’Europe et des associations oeuvrant dans le domaine de la politique antidrogue pour l’adoption d’une nouvelle politique mondiale relative à la drogue. Cette question devrait en effet être abordée lors d’une session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies en 2016.

Les États-Unis en ont assez de voir leurs prisons engorgées de toxicomanes et de petits trafiquants et certains États du pays expérimentent de nouvelles approches de dépénalisation du cannabis. Les pays partisans d’une ligne dure risquent donc de n’obtenir qu’un maigre soutien à leur cause. D’autant plus que l’opinion publique réclame de plus en plus l’adoption d’une nouvelle politique mondiale accordant plus de liberté aux pays afin que ceux-ci puissent décider de leurs propres stratégies et notamment privilégier la santé publique plutôt que des politiques de prohibition et d’interdiction.

La dernière initiative en faveur d’une révision de la politique en la matière est la publication, cette semaine, par le Projet international de politique antidrogue de la London School of Economics et l’Open Society Foundation, d’un rapport de grande portée intitulé Ending the Drug Wars (Mettre un terme aux guerres contre la drogue). Soutenu par cinq économistes titulaires du prix Nobel, le rapport sera utilisé par le gouvernement guatémaltèque dans les négociations internationales concernant la politique antidrogue.

Le rapport appelle à l’adoption de nouvelles stratégies de lutte antidrogue basées sur des preuves scientifiques plutôt que sur des arguments moraux. Il recourt au langage économique des analyses coût-bénéfice pour étudier les conséquences importantes des efforts de prohibition et d’interdiction sur les pays producteurs de drogue et les pays de transit – en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Il analyse également les bénéfices des approches de « réduction des méfaits » appliquées aux toxicomanes, davantage axées sur la santé publique, par opposition aux arrestations et aux mises en détention. Les résultats du rapport sont nuancés et parfois contradictoire, preuve peut-être qu’il n’y a non seulement pas de réponse facile, mais surtout pas de solution universelle à cette épineuse question qu’est la politique antidrogue.

Selon John Collins, éditeur du rapport, les informations ne manquent pas sur les conséquences désastreuses de la guerre contre la drogue – des violentes guerres de cartels aux incarcérations de masse, en passant par les déplacements de population et la hausse des taux d’infection au VIH - mais l’heure est venue pour les pays de mener leurs propres expériences et recherches sur ce qui fonctionne ou non.

Voir : La politique antidrogue n’améliore pas le sort des victimes de la guerre

« De nombreux pays s’accordent sur le fait que la guerre contre la drogue repose sur la supposition fondamentalement erronée que lorsque l’on s’attaque à l’offre, on s’attaque à la demande, alors qu’en réalité cela entraîne seulement une inflation des prix de la drogue », a dit M. Collins. Les interdictions ont perturbé les flux sur le marché de la drogue, entraînant une montée en flèche des prix de la drogue et une escalade des guerres de cartels, car les produits de contrebande comme la cocaïne et l’héroïne ont acquis une valeur méritant d’être défendue pour les barons de la drogue et les trafiquants.

L’une des études présentées dans le rapport analyse « l’effet ballon », qui veut que lorsque l’offre de drogue est interdite et supprimée dans un pays, le problème ne fasse que se déplacer aux dépens d’un autre.

Voir : Ballons et saucisses – comprendre le trafic de drogue mondial

Selon Peter Reuter, auteur d’un chapitre du rapport intitulé The Mobility of Drug Trafficking (La mobilité du trafic de drogue), la répression de trafiquant par les autorités néerlandaises à l’aéroport de Schiphol au début des années 2000 pourrait avoir poussé les cartels à trouver d’autres itinéraires, en passant par exemple par l’Afrique de l’Ouest pour atteindre l’Europe.

M. Reuter avertit cependant que si l’effet ballon est une « métaphore convaincante » qui comporte « au moins un brin de vérité », il existe bien d’autres exemples qui montrent que la répression n’a pas toujours entraîné de changements évidents dans de nouvelles régions. Il déplore le manque de témoignages « en l’absence d’entretiens avec les trafiquants ». L’insuffisance de preuves tangibles est en effet l’un des principaux obstacles pour les personnes qui tentent de mener des recherches scientifiques sur l’industrie illégale de la drogue qui se chiffre en milliards de dollars.

M. Collins estime cependant que « les politiques scientifiques commencent à prendre le pas » sur l’idéologie dans les débats sur la question de la drogue.

Rejet des gouvernements latino-américains

Les statistiques sur le trafic de drogue restent floues. Il est plus facile de quantifier les énormes coûts humains et sociaux des guerres de la drogue sur les pays producteurs et de transit comme la Colombie, le Mexique, le Guatemala et le Salvador. Les dirigeants latino-américains se déclarent donc de plus en plus franchement contre les politiques prohibitionnistes.

Dans leur chapitre, intitulé Why is Strict Prohibition Collapsing? (Pourquoi l’interdiction absolue ne fonctionne pas ?), Daniel Mejia et Pascual Restrepo soutiennent que les gouvernements latino-américains rejettent cette politique parce que le coût élevé des tentatives de réduction de l’offre de drogue – qui entraînent des violences, favorisent la corruption et déstabilisent les institutions – est bien supérieur aux 400 à 500 millions de dollars par an d’aide que ces pays reçoivent des États-Unis et d’autres pays pour les efforts menés contre les trafiquants et les cartels. Le pays producteur et de transit ne sont plus disposés à « hypothéquer leur sécurité nationale » à cette fin, affirment-ils.

D’autres déclarent n’avoir rien à reprocher aux nouvelles politiques de dépénalisation de la consommation, qui traitent la toxicomanie comme un problème de santé plutôt que comme un crime et qui s’attaquent davantage au problème de la demande. Ils mettent cependant un bémol en soulignant que pour des pays comme la Colombie et le Mexique, fortement déstabilisés par les guerres de la drogue, une politique progressiste axée sur la santé ne sera pas suffisante pour résoudre le problème de l’érosion de la loi et de l’ordre, de la corruption, du crime organisé, des trafiquants et des déplacements massifs d’habitants hérités de la guerre contre la drogue.

« De nombreux pays s’accordent sur le fait que la guerre contre la drogue repose sur la supposition fondamentalement erronée que lorsque l’on s’attaque à l’offre, on s’attaque à la demande, alors qu’en réalité cela entraîne seulement une inflation des prix de la drogue »

Malgré l’assouplissement de l’interdiction des drogues dures, les réseaux illégaux renforcés par le commerce lucratif de la drogue ne vont pas disparaître – même si leurs marchandises les plus précieuses, comme l’héroïne et la cocaïne, perdent de leur valeur. Dans l’économie illicite mondialisée d’aujourd’hui, les criminels organisés font preuve d’une flexibilité remarquable. Ils sont en effet capables de se reconvertir pour intégrer d’autres marchés lucratifs comme le trafic d’êtres humains, de matières premières, d’animaux menacés d’extinction, etc. Dans l’État du Michoacán, au Mexique, le cartel des Chevaliers templiers s’est lancé dans le commerce de citrons verts, par exemple, en ayant recours à la violence pour prendre le contrôle des entreprises exportatrices légitimes. Les groupes d’autodéfense, qui se sont créés pour lutter contre les cartels en l’absence d’intervention efficace du gouvernement, signalent une autre triste conséquence des guerres de la drogue : l’émergence de groupes paramilitaires qui pourraient bientôt tomber dans le trafic, comme cela s’est produit avec les Forces d’autodéfense unies de Colombie (AUC).

M. Mejia maintient cependant que l’assouplissement de l’interdiction des drogues représente au moins un début de solution : « Oui, ce trafic sera en partie substitué par d’autres activités illégales, mais si la [politique de] prohibition est abandonnée, les rentes exorbitantes obtenues par ces organisations criminelles diminueront de manière non négligeable. »

« Avec la prohibition, les drogues ont atteint une valeur astronomique »

Sanho Tree, directeur du Projet de politique antidrogue de l’institut d’Études politiques de Washington, partage l’avis de M. Mejia. Selon lui, les cartels participent au trafic de stupéfiants « parce que les drogues sont les fruits les plus accessibles » – le narcotrafic est le moyen le plus facile de gagner d’importantes sommes d’argent de manière illégale, car il suffit de transporter la drogue d’un pays à l’autre. « La prohibition de drogues équivalait à offrir aux criminels des distributeurs automatiques de billets », a-t-il dit. « En faisant simplement pousser quelques mauvaises herbes et en les transformant, on peut faire fortune rapidement ».

La marche à suivre est complexe et il n’y a clairement pas de solution facile. Cependant, comme le dit M. Tree, « avec la prohibition, les drogues ont atteint une valeur astronomique. L’idée que l’on puisse maîtriser ces organisations en s’attaquant à l’offre est fausse et dangereuse. L’effet sur les prix des drogues est inverse. »

M. Tree préconise d’abandonner le discours opposant les drogues licites aux drogues illicites. Selon lui, cela crée une fausse dichotomie. « Nous devons disposer de tout un éventail de réglementations et de sanctions. Nous avons besoin de différentes catégories », a-t-il dit. Le cannabis pourrait intégrer la même catégorie que l’alcool et les drogues plus dures pourraient faire partie d’un groupe différent, soumis à davantage de restrictions. « Il n’y a pas de solution universelle », a-t-il ajouté.

« Nous n’essayons pas de présenter cela comme un problème unique avec des solutions simples, a dit M. Collins. Nous soulignons la complexité de la question tout en affirmant que nous pouvons améliorer considérablement la politique mondiale en matière de lutte antidrogue. Des sommes trop importantes ont été dépensées pour appliquer des politiques préjudiciables et trop peu de fonds ont été alloués à des politiques prouvées efficaces. Nous affirmons qu’il faut expérimenter de nouvelles méthodes et les évaluer. La plupart des États ont évité cette stratégie. »

Bien que les experts aient détecté un « profond revirement » politique maintenant que les États-Unis ne sont plus aussi déterminés à contraindre d’autres pays à les suivre dans la guerre contre la drogue, de nombreux pays continuent à défendre une ligne dure. C’est le cas de la Russie, de la Chine et de l’Iran, par exemple, mais aussi de plus en plus du Canada, d’après certains. Avec le « gel diplomatique » actuel entre la Russie et les États-Unis au sujet de la crise ukrainienne, la coopération en matière de lutte antidrogue semble cependant lointaine. Selon le média Russe RT, le directeur par intérim de l’Agence antidrogue américaine, Michael Botticelli, aurait refusé une invitation à une rencontre pour discuter de la lutte antidrogue à Moscou plus tard ce mois-ci et l’un de ses homologues russes, Viktor Ivanov, a été interdit d’entrée sur le territoire américain, car il fait partie des personnes frappées par les sanctions américaines.

Mais en l’absence de consensus mondial, comment les pays vont-ils établir ensemble une politique antidrogue ?

Les Nations Unies doivent laisser leur rôle de responsable de l’application des traités internationaux pour endosser celui de facilitateur, soutient M. Collins. Cependant, rares sont ceux qui s’attendent à ce que la session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies de 2016 débouche sur une nouvelle convention. Le slogan de la session extraordinaire de 1998, « Un monde sans drogue – c’est possible ! » et la déclaration faite alors en faveur du développement de stratégies visant à éliminer la culture illégale de pavot à opium, de cocaïers et de cannabis avant 2008 semblent ridiculement naïfs aujourd’hui et ont peu de chance d’être repris dans la prochaine déclaration mondiale relative à la lutte contre la drogue.

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