Les bonnes pratiques d’apprentissage entre ONG

Le monde de l’humanitaire a vu l’apparition de tout un secteur favorisant l’apprentissage et, dans l’ensemble, les acteurs de l’aide collaborent de plus en plus et sont toujours plus enclins à tirer des leçons des situations d’urgence. Les difficultés persistent cependant. Le secteur se privatise et se montre de plus en plus réticent à prendre des risques et il existe de moins en moins de connexions entre l’apprentissage individuel et institutionnel et formel et informel.

Les organisations humanitaires et les bailleurs de fonds ont rehaussé leurs exigences en matière de rapports officiels et leurs tentatives d’apprentissage se transforment souvent en de lourdes bases de données. Cet apprentissage formel peut cependant occulter la richesse des enseignements informels qui sont toujours source d’importantes innovations humanitaires, a dit Luz Gómez, responsable de la planification humanitaire, du suivi, de l’évaluation, de la redevabilité et de l’apprentissage de l’organisation non gouvernementale (ONG) Intermon. « Une grande partie du véritable apprentissage n’apparaît pas dans les rapports annuels ou les documents officiels. Il s’échange au cours de discussions de parking avant et après les réunions de coordination des groupes sectoriels – ou en soirée autour d’un thé ou d’une bière. »

La question est de savoir comment partager les enseignements tirés de ces conversations sans trahir la franchise et la confiance des personnes concernées, comment transmettre ces messages de parking en parking, a dit Saul Guerrero, responsable de l’apprentissage et de l’évaluation du Start Network, un réseau composé de 19 ONG qui tente de révolutionner les interventions et le financement collectifs des organisations.

Si les individus, comme les équipes, apprennent d’une urgence à l’autre, il est plus difficile de tirer des leçons de ces expériences au niveau institutionnel dans son ensemble, a dit Mme Gómez. « Le plus difficile est [de transmettre les enseignements] du niveau des équipes au niveau institutionnel ».

Pour être bien assimilé par l’ensemble des ONG, l’apprentissage doit attirer l’attention des acteurs du secteur et être efficace. Il a notamment été suggéré d’utiliser des vidéos, d’organiser des webinaires, de promouvoir les présentations de deux minutes au lieu de vingt et d’éviter les PowerPoint. « Nous n’avons pas besoin de plus de données. Nous avons besoin de plus de temps », a dit Dayna Brown directrice du projet d’écoute de l’organisation d’apprentissage à but non lucratif américain CDA.

Selon Benedict Dempsey, spécialiste de l’apprentissage à Save the Children, 70 pour cent de l’apprentissage se fait sur le lieu de travail et 30 pour cent lors de séances de formation officielles. « Jusqu’à présent, on a trop mis l’accent sur les formations officielles externes, mais on reconnaît désormais que la meilleure façon de progresser passe par l’accompagnement et la formation sur le lieu de travail. »

Le personnel du Start Network a par exemple réalisé que les directeurs de programme étaient souvent les premiers à remarquer les erreurs, mais n’avaient pas le temps d’enquêter à leur sujet ni de rectifier les programmes en conséquence. Le Start Network demande donc désormais aux organisations de faire connaître leurs problèmes et de désigner un tiers pour les examiner et trouver des solutions.

Malgré de discrètes tentatives, l’aversion croissante pour la prise de risque dont témoignent, aux dires des personnes interrogées, les organisations humanitaires comme les bailleurs de fonds continue d’entraver la capacité des organisations à admettre leurs échecs. « Elles ne devraient pas être aussi craintives, a dit M. Guerrero. Elles doivent se rendre compte que le ciel ne va pas s’ouvrir et les avaler – elles ou leur argent – si elles admettent s’être trompées. L’échec fait partie intégrante de notre apprentissage : échec, apprentissage, étape suivante, échec, apprentissage, étape suivante – nous avons des progrès à faire à ce niveau-là. »

L’apprentissage des organisations humanitaires doit se faire sans œillères et tirer des leçons des autres secteurs, a dit John Mitchell, responsable du Réseau d’apprentissage pour la responsabilisation et l’efficacité en matière d’assistance humanitaire (ALNAP). M. Mitchell cite le programme Humanitarian Futures comme exemple de réussite en la matière : le groupe travaille en collaboration avec la communauté scientifique, l’armée et le secteur privé pour développer de nouvelles approches.

L’apprentissage reste par ailleurs trop centré sur le Nord : « il est toujours difficile pour des organisations dont le siège se trouve dans l’hémisphère nord d’apprendre de celles du Sud », a dit M. Mitchell. « Ce manque d’attention porté au personnel national et aux acteurs locaux est un thème qui revient souvent dans notre travail. »

Pour finir, un apprentissage complexe – ce que M. Mitchell appelle « l’apprentissage en triple boucle » qui passe par la remise en question des raisons qui sont à l’origine d’une approche humanitaire donnée ou de la philosophie d’une organisation, comme le passage d’une aide alimentaire à des bons d’achat, qui est actuellement en train de se produire – prend des années, parfois des décennies et nous devons être patients.

(L’apprentissage en simple boucle consiste à partager des informations sur ce que font les organisations et l’apprentissage en double boucle implique une révision des modes de fonctionnement sur la base de ces enseignements.)

IRIN a interviewé des professionnels du secteur et des spécialistes de l’apprentissage afin de présenter quelques initiatives innovantes :

Apprendre de ses erreurs

Certaines organisations et certains individus osent révéler leurs erreurs. Action contre la faim (ACF) publie chaque année un compte-rendu de ses erreurs et des leçons apprises. L’organisation humanitaire suédoise SIDA a même eu recours à l’humour dans un rapport sur l’utilisation abusive des cadres logiques.

Ces initiatives sont bienvenues, a dit François Grunewald, directeur du groupe de réflexion français URD : « Ce n’est pas un problème de partager ses erreurs, c’est un problème de ne pas les partager », a-t-il souligné.

Les discussions informelles confidentielles peuvent également être hautement bénéfiques : le réseau d’ONG britannique Disasters Emergency Committee en organise souvent après des appels collectifs et des interventions communes. « Nous avons besoin d’un environnement sûr pour partager ce qui ne fonctionne pas », a dit Dayna Brown, du CDA. Cela est plus efficace si une organisation extérieure non concernée par les résultats de ces discussions sert de facilitateur, a précisé un observateur.

Les humanitaires peuvent prendre exemple sur les acteurs d’autres secteurs, a dit Mme Gómez, citant le site Internet Admittingfailure.com, fondé par un citoyen américain qui désirait créer une communauté favorisant une approche plus transparente et collaborative du développement. Parmi les erreurs relevées par le site, on trouve un cas de corruption au sein d’un projet de football pour des jeunes et l’arrêt du financement d’un programme de bourses obligeant des étudiantes à abandonner leurs études.

Les bailleurs de fonds ne laissent pas assez de marge de manoeuvre aux organisations ou ne font pas assez pression pour que ces dernières changent, ont dit les personnes interviewées. « Les bailleurs de fonds veulent un bon rapport coût-performance, nous voulons un bon rapport coût-intelligence », a dit M. Grunewald. Dans certains cas, les ONG prennent donc les choses en main. Le Start Network met de côté un pour cent des financements versés par les bailleurs de fonds à chacune de ses organisations pour soutenir des opportunités d’apprentissage flexibles et décide de l’allocation des fonds en fonction de la manière dont les ONG prennent en compte les leçons tirées de leurs erreurs. « Nous voulions demander : comment vos performances et votre capacité de transparence peuvent-elles être mises en évidence et prises en compte dans les financements futurs ? » a dit M. Guerrero. Après tout, la clé de tout apprentissage est de renforcer les liens entre la création de matériels [rapports, meilleures pratiques] et la manière dont ceux-ci sont utilisés, a dit Mme Brown.

Réseaux de praticiens

Les ONG créent de plus en plus de réseaux d’apprentissage, et parfois des centres dédiés à cet effet, autour de thèmes particuliers – comme le Cash Learning Partnership (CaLP), Communicating with disaster-affected communities (CDAC) ou le Digital Humanitarian Network. Selon les observateurs, l’ALNAP réunit lui aussi des réseaux de praticiens autour de différents thèmes (interventions en cas de catastrophe en milieu urbain, communication avec les communautés) qui commencent à avoir un impact non négligeable sur le secteur.

Des réseaux régionaux comme l’Asian Disaster Reduction and Response Network mettent en priorité l’accent sur l’apprentissage interorganisations. Les programmes d’apprentissage en ligne offrent à leurs membres des possibilités qui n’existaient pas il y a dix ans. Ces réseaux seront peut-être la norme à l’avenir, a dit M. Guerrero, « nous devons donc apprendre à mieux cerner les leçons tirées [de nos actions passées] ». Le premier objectif du réseau Start à ce sujet est formulé ainsi : « que peut-on réellement accomplir lorsque l’on réunit 19 organisations pour travailler ensemble en situation d’urgence ? Comment peut-on réellement être plus efficaces ensemble que séparément ? »

Des partenaires locaux négligés ?

Le secteur de l’aide humanitaire devient de plus en plus complexe et il risque donc d’y avoir « plus d’occasions manquées et de pertes de contact », a dit M. Mitchell, de l’ALNAP. « L’apprentissage n’en sera que plus difficile et plus complexe. »

Les occasions manquées concernent les partenaires nationaux et locaux : ils sont trop souvent négligés par les programmes de formation et sur les milliers de pages de meilleures pratiques, d’évaluations, de normes et d’outils, rares sont celles qui sont traduites en langue locale. Pourtant 90 pour cent des humanitaires sont des employés locaux. « Ce n’est pas cohérent », a dit Mme Gómez. Le Groupe URD traduit tous les documents de son « Observatoire Haïti » en créole et ses formations concernant ce pays ciblent en priorité les employés nationaux du gouvernement et des ONG. M. Grunewald admet cependant que « des progrès restent à faire ».

Évaluations itératives

Le Groupe URD est l’une des premières organisations à avoir mis en place des évaluations en temps réel, en 1994 en Amérique centrale. Depuis, le secteur a beaucoup progressé : les évaluations sont de plus en plus partagées (l’ALNAP compte au moins 2 000 évaluations dans sa base de données, estime M. Mitchell). Elles sont souvent menées par des tiers indépendants tels que le projet de renforcement des capacités d’urgence (Emergency Capacity Building Project) et les leçons qui en découlent sont souvent synthétisées sous forme de méta-évaluations ou de courtes fiches d’information. Le document de l’ALNAP qui fait la synthèse de 30 ans de leçons apprises des interventions en cas de catastrophe a été téléchargé 2 500 fois en quatre heures après le séisme de 2010 en Haïti.

Les évaluations vont même plus loin. Dans ses « observatoires » d’apprentissage concernant le Tchad, l’Afghanistan et Haïti, le Groupe URD réévalue les projets tous les quelques mois pour déterminer si des changements ont été faits depuis les évaluations précédentes. Le groupe organise également des séminaires pour discuter des résultats, cherche des initiatives visant à trouver des solutions si ces dernières ne sont pas évidentes et offre des formations pour combler les lacunes observées.

La Humanitarian and Leadership Academy (HLA, qui attend toujours des fonds pour commencer ses activités) prévoit de faire le lien entre le large éventail de matériels humanitaires disponibles en ligne et le manque de formation, de développement, de renforcement des capacités et d’expertise dans le secteur en y faisant le tri pour sélectionner les informations utiles. « Il y a beaucoup de matériel disponible, mais il est difficile de juger de ce qui est utile et de bonne qualité », a dit Benedict Dempsey, responsable de la section Savoir et Observation de la HLA. L’organisme, qui souhaite créer dix centres à travers le monde, traduira également des documents en langue locale sur demande le cas échéant. « Si suffisamment de praticiens demandent des informations concernant la réglementation en matière de construction en indonésien, nous les traduirons », a dit Mme Dempsey.

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