Interview du Premier ministre bissau-guinéen Aristides Gomes

Nommé à la tête du gouvernement de Guinée Bissau depuis six mois, le nouveau Premier ministre Aristides Gomes a accordé à IRIN une interview au cours de laquelle il parle de son intention d’améliorer le niveau de vie de ses concitoyens et de restaurer la confiance des investisseurs dans un pays longtemps en proie à des crises et à l’instabilité politiques.

Question : Peut-être pouvons-nous commencer par parler de vos priorités. En tant que chef de gouvernement, quelles sont vos visions ? Vos priorités ?

Réponse : Notre priorité est l’amélioration des conditions de vie des Bissau-guinéens. Il faut régler les problèmes sociaux, les problèmes de l’éducation, de la santé, de la pauvreté des populations.

Pour ce faire, il faut en priorité résoudre les problèmes financiers et trouver une solution au déficit budgétaire. Il faut faire des réformes, changer beaucoup de choses. Revoir le budget consacré aux forces de sécurité et le réduire. Le budget doit être utilisé de façon plus efficace. Il faut aussi améliorer la qualité des services, dégraisser la fonction publique en réduisant les effectifs, moderniser l’outil et nos méthodes de travail, assainir les dépenses publiques.

Q : Savez-vous déjà dans quelle proportion vous comptez réduire les effectifs de la fonction publique ?

R : Nous devons ramener le ratio fonctionnaire/habitant aux normes en vigueur dans la zone économique à laquelle nous appartenons. Nous sommes bien au-dessus des normes.

Q : Et cela représente quoi par rapport à la norme en vigueur ?

R : Je pense, par exemple, qu’il va falloir se débarrasser d’au moins un tiers des effectifs de la fonction publique, d’ici deux ans.

Q : Quelles alternatives proposerez-vous aux jeunes fonctionnaires qui perdraient leur emploi ?

R : Il faut moderniser le pays. Il faut davantage d’infrastructures pour permettre aux entreprises d’investir.

Il faut moderniser les routes, régler le problème de l’électricité et des communications, d’une manière générale. Les entreprises pourront ainsi investir et redonner espoir aux personnes qui quitteront la fonction publique.

Voilà notre stratégie. En résumé, il s’agit de réduire les effectifs de la fonction publique, de garder les fonctionnaires les plus compétents et les mieux formés, de moderniser les méthodes de travail. Nous devons construire davantage de routes, améliorer la qualité des services de santé et l’éducation. Cela permettra aux investisseurs d’accroître leurs investissements, de créer davantage d’emplois et de former les personnes licenciées de la fonction publique.

Q : Cela fait deux ou trois mois que les fonctionnaires n’ont pas perçu leur salaire …

R : Deux mois seulement : avril et mai.

Q : Avez-vous l’argent pour les payer à la fin du mois ?

R : Oui … Nous avons connu quelques difficultés, que nous pensons passagères. Actuellement, nous remboursons les prêts qui ont été contractés par le gouvernement précédent. Mais ces prêts seront remboursés en totalité d’ici quelques jours et nous pourrons alors reprendre le paiement régulier des salaires.

Q : La semaine dernière, j’ai entendu parler d’une augmentation de la solde des militaires. Cela est-il exact ?

R : C’est un malentendu. On n’a pas promis d’augmentation. En fait, dans la structure des salaires des militaires, il y a une différence énorme entre, par exemple, le salaire des officiers supérieurs et celui des officiers subalternes et des soldats.

Nous voulons restructurer le salaire des militaires, c'est-à-dire, rehausser la solde des soldats de sorte qu’il n’y ait pas de différence trop importante entre les hauts et bas salaires. La masse salariale ne va pas changer, ce n’est pas une augmentation de salaire mais une restructuration interne.

Nous augmenterons les bas salaires et réduirons sensiblement les hauts salaires, mais tout cela a été négocié au sein des forces armées.

Q : Qu’entendez-vous par bas salaires ?

R : Actuellement, le salaire mensuel d’un soldat est de 30 000 francs CFA (60 dollars américains). Il s’agit de l’augmenter sensiblement, après approbation du projet de budget par l’Assemblée nationale. La masse salariale ne va pas augmenter. Le budget reste le même, il s’agit d’une redistribution.

Q : Quand vous parlez de réduction du nombre de fonctionnaires, cela vaut-il également pour les enseignants ?

R : Cette mesure ne touchera pas les enseignants et les personnels des services de santé. Bien entendu, les moins qualifiés seront remplacés par des personnes plus compétentes.

Q : Les militaires sont considérés comme des fonctionnaires, par conséquent seront-ils eux aussi touchés par cette mesure ?

R : Oui, oui, il y en a qui partiront, c’est normal.
Il y aura des départs volontaires aussi. Cela se négociera au sein des forces armées. Ce ne sera pas une décision unilatérale du gouvernement, car ces mesures sont très bien étudiées et un programme est déjà en place. Certains soldats pourront choisir de partir, d’autres, plus vieux, pourront faire valoir leur droit à la retraite. C’est un programme très précis.

Q : Quand le programme démarrera-t-il ?

R : Il a déjà démarré, les choses se font petit à petit.

Q : Parlons à présent du conflit dans le nord du pays. Peut-on dire que le conflit est fini maintenant ?

R : Ce n’est pas un conflit. Nous avons sécurisé notre frontière [avec le Sénégal]. On s’est débarrassé des rebelles qui s’étaient installés sur notre territoire et qui y tenaient des positions très avancées. C’est tout.

Q : Et les mines ?

R : Les rebelles ont laissé les mines. Pour se protéger, ils avaient disséminé des mines tout autour de la zone qu’ils occupaient.

Q : Comment allez-vous procéder au déminage ?

R : Il y a une partie du déminage qui se fait déjà avec le concours des Nations unies. Mais cela va continuer avec l’aide d’autres institutions. Nous sommes en train de voir si d’autres pays peuvent nous fournir une assistance technique, notamment des chars de déminage. L’aide des Nations unies est insuffisante, très insuffisante. Ce qu’il nous faut, ce sont des engins pour retirer les mines.

Q : En général, entretenez-vous de bonnes relations avec la communauté internationale et les bailleurs ?

R : Je pense, oui [rires]. Nous avons de bonnes relations, oui. Nous avons un programme avec le FMI et la Banque mondiale.

Q : Le budget du gouvernement est-il prêt d’être bouclé ?

R : Oui, nous allons en débattre à l’Assemblée dans les jours qui viennent, mais il n’a pas encore été approuvé. C’est un des points inscrits à l’ordre du jour de l’Assemblée. Je vais présenter le budget et les députés vont voter.

Q : Quand aura lieu ce vote ?

R : Je ne sais pas, j’attends que l’Assemblée se réunisse, ce qui devrait se faire dans deux ou trois jours, je pense.

Q : Les agriculteurs se plaignent du prix du kilo de noix de cajou, fixé à 350 cfa (0,60 dollar) le kilo. Que leur répondez-vous ?

R : C’est toujours comme cela. Nous ne fixons pas les prix, mais nous donnons un prix de référence. D’après nos calculs, nous pensons que c’est un prix correct. Mais il n’est pas dans l’intérêt des négociants de payer le prix fort parce que cela réduit leur marge. Donc plus les prix sont bas et mieux les négociants se portent. Ce qui les intéresse, c’est augmenter leur marge. C’est la loi du marché.

Q : Reconnaissez-vous que la vente à des prix très bas des produits non transformés pose un réel problème en Guinée-Bissau ?

R : C’est un problème, en effet, en ce sens que nous dépendons des recettes de la vente de produits qui ne sont transformés avant d’être vendus à l’étranger. Le jour où nous nous transformerons localement les noix de cajou, nous n’aurons plus ce problème.

Lorsque vous vendez un produit sans valeur ajoutée, donc non transformé, forcément, vous avez un prix d’achat est très bas. Mais, si vous transformez ce produit, il prend de la valeur et se vend à un prix plus élevé.

Q : J’ai visité des projets ce matin dont une petite usine de fabrication de biscuits et de sirops de noix de cajou. Le gouvernement a-t-il l’intention d’encourager de telles initiatives, de nouveaux projets ?

R : Notre souhait est d’aider les entreprises à transformer les produits localement. C’est pour cette raison que nous encourageons les banques à prêter de l’argent aux investisseurs afin qu’ils puissent transformer localement nos produits nationaux, qu’il s’agisse de noix de cajou ou d’autres produits.

Encore une fois, en tant que gouvernement, nous n’intervenons pas directement. Comme je l’ai dit plus haut, nous pouvons mettre en place le cadre adéquat avec les infrastructures nécessaires, l’électricité, etc… pour créer un climat propice aux affaires.

Il faut également que la fonction publique soit performante et que les systèmes éducatifs fonctionnent correctement. Si toutes ces conditions sont réunies, les investisseurs viendront et nous aiderons à transformer nos produits agricoles.

Q : Le gouvernement est-il capable de réaliser ces réformes tout seul ?

R : Nous n’avons pas la prétention de les réaliser tout seul. Nous comptons sur l’aide de la communauté internationale. Et nous travaillons dans ce sens avec elle. Chaque bailleur de fonds peut apporter une contribution à la mesure de ses moyens.

Q : Il y a six ans que la Guinée-Bissau connaît une relative stabilité. Pouvez-vous promettre à la communauté internationale que cela va durer ?

R : Je pense, mais aucun pays ne peut donner de garanties dans l’absolu, surtout lorsqu’il s’agit de pays qui connaissent des difficultés économiques et sociales.


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