Une activiste dénonce l’horreur de la traite infantile

Plus d’un siècle et demi après l’abolition de l’esclavage, Amely-James Koh Bela vient rappeler que la traite et la prostitution infantiles sont plus que jamais d’actualité en Afrique, un continent où les enfants sont frappés de plein fouet par l’épidémie du sida.

Dans son livre intitulé «La prostitution africaine en Occident» (édition Ccinia communications), publié en 2005, l’activiste camerounaise a dénoncé l’horreur de cette traite humaine qu’elle a découverte presque par hasard il y a 15 ans, alors qu’elle était étudiante à Paris, la capitale française, où elle enquêtait sur les difficiles conditions de vie des immigrés africains clandestins en Europe.

Aujourd’hui, Amély-James Koh Bela s’apprête à lancer une grande campagne de sensibilisation à travers l’Afrique sur cette forme d’esclavage moderne, une initiative qui devrait lui permettre de recueillir des données chiffrées aussi précises que possible sur le phénomène.

Rencontre avec cette militante, âgée aujourd’hui de 40 ans qui, depuis la rédaction de «L’enfer au paradis», son premier ouvrage sur la prostitution infantile africaine en Europe, n’a de cesse de lutter contre ce fléau qui la révolte et de le dénoncer, en dépit des menaces qui pèsent sur sa vie.

Question: Vous avez longuement enquêté sur la prostitution infantile en Afrique, notamment en Afrique de l’Ouest, qu’avez-vous découvert?

Réponse: En Afrique de l’Ouest, la principale caractéristique de la prostitution infantile est qu’elle est familiale et qu’elle est très souvent faite dans les maisons. Tout le monde est au courant. Les familles encouragent, cherchent les clients… Toute la famille travaille à trouver le meilleur client, celui qui paiera le plus cher. Pour les petites filles, ça commence par l’inceste et le viol en famille, par des cousins qui découvrent le sexe et s’exercent sur leurs cousines, leurs petites sœurs, et ça finit par la prostitution dehors.

En milieu urbain, la prostitution des enfants se fait moins dans les maisons, à part dans les villas des quartiers aisés. Elle se déroule plutôt dans les hôtels, où les enfants sont directement amenés aux gens dans les chambres. C’est tout un processus. Ça dure déjà depuis très très longtemps mais ce n’est que maintenant qu’on commence à [en parler].

Q: Peut-on parler de réseaux familiaux ?

R: Tout à fait. Certaines familles sont championnes : on passe par elles pour louer une place dans tel hôtel, on sait que tel hôtel est pour telle famille et que les personnes qui travaillent dans tel hôtel sont celles qui peuvent aller dans telle ville d’Europe. C’est très bien organisé et ce sont essentiellement des femmes qui tiennent ces réseaux.

Q: Que sait-on de la propagation du VIH/SIDA parmi ces enfants?

R: Alors là, c’est très grave parce que pour les enfants, il n’y a aucun contrôle. Des personnes infectées au VIH ont des relations sexuelles avec les enfants sans prendre de précautions. Des enfants déjà infectés sont envoyés en Europe où ils sont souvent violés sans protection. Au point de vue du sida, c’est une catastrophe. Une véritable catastrophe.

Il ne faut pas non plus oublier la vague de viols de petites filles qui est partie il y a environ cinq ans d’Afrique du Sud et qui est remontée jusqu’au Maroc: elle a traversé pas mal de pays parce que des gens avaient décrété que l’hymen des petites filles guérissait du sida.

Des ONG ont tenté de convaincre les hommes que cela était faux mais beaucoup n’ont rien voulu entendre, les filles ont continué d’être enlevées à l’école par exemple, pour être violées. Vous imaginez bien que, dans ce contexte, il vaut mieux ne pas porter de préservatif pour vraiment être en contact avec l’hymen.

Q: Existe-il des «commandes» d’enfants vierges pour se débarrasser du sida ?

R: En Europe, je ne sais pas, mais en Afrique, oui : j’en ai trouvées au Cameroun, au Nigeria, au Bénin, au Togo, au Rwanda, en Côte d’Ivoire. Des gens y demandaient des petites filles vierges à cause de ces ‘résidus de croyances’ selon lesquelles l’hymen guérit du sida : les Africaines sont malheureusement les moins chères sur ce marché.

En Asie, aussi il y a une grande demande d’enfants vierges, notamment en Chine et au Cambodge, où selon la coutume, on s’assure longévité et prospérité en ayant des relations sexuelles avec une fille vierge.

C’est aussi pour cela que l’on a des cas de petites filles dont l’hymen a été «reconstruit». On leur recoud l’hymen, dans les villages, pour donner l’impression qu’elles sont vierges et pour qu’elles soient ‘dévirginisées’ plusieurs fois, ce qui rapporte beaucoup d’argent: ça peut aller jusqu’à 10 000 dollars en Italie par exemple.

Cette pratique est très courante parce que, sinon, les filles ne rapportent plus rien une fois ‘dévirginisées’. Si elles le sont à huit ans, il faut attendre quatre ans avant de les mettre sur le trottoir ou dans les camions et pour les trafiquants, ce n’est pas rentable.

Q: Lorsqu’un enfant est contaminé par le VIH, comment cela se passe-t-il pour lui ? Est-il rejeté, soigné ?

R: Le problème du sida est extrêmement complexe. Nous savons déjà que les enfants qu’on trouve sur les trottoirs ou dans les bidonvilles en Afrique sont souvent des enfants abandonnés, certes, mais ce sont des enfants souvent rejetés par la famille justement parce qu’ils sont séropositifs.

A Douala, au Cameroun, j’ai rencontré beaucoup de ces enfants malades dans les rues, environ 150. Ils savaient qu’ils étaient séropositifs, c’est l’une des premières choses qu’ils m’ont dites, et c’est pour cela qu’ils avaient été exclus de chez eux. Une mère m’a dit qu’elle ne pouvait pas payer les médicaments de son fils, et qu’il fallait donc qu’il se débrouille.

Ces enfants qui sont pris et emmenés dans les circuits de trafic à travers le monde sont donc, pour certains, porteurs du virus. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas surveillés. On ne les amène pas à l’hôpital. Ces enfants sont vendus dans les circuits de prostitution sans être dépistés à l’avance.

C’est une source de contagion parce que les gens l’ignorent. Les trafiquants qui sont au courant font sortir les enfants malades du circuit de la prostitution et les utilisent souvent pour les vendre à des sectes sataniques ou pour faire des sacrifices.

Q: Les proxénètes demandent-ils aux enfants d’exiger le préservatif ?

R: Ils font en général une ‘fausse prévention’. Mais si un client revient avec un enfant qui lui a demandé de porter un préservatif et que lui ne veut pas, le proxénète va négocier la passe deux ou trois fois plus cher.

On a toujours, aussi bien dans la prostitution des enfants que des adultes, des gens qui sont fâchés avec le préservatif en raison de barrières culturelles ou religieuses. Ils sont prêts à payer beaucoup plus pour pouvoir ne pas mettre de préservatif.

Q: Si une organisation parvient à libérer un enfant ou s’il s’échappe, est-il dépisté, soigné ?

R: Quand on n’est pas dans un village ou un lieu qui a la chance d’avoir une ONG ou une organisation internationale à proximité pour offrir des soins gratuits, les enfants ne sont pas dépistés. Donc les estimations que l’on a aujourd’hui sont bien en dessous de la réalité. Un médecin d’une fondation au Cameroun m’a dit récemment qu’il avait des familles entières infectées au VIH.

Personne [ne pense à] tester les enfants. On découvre souvent le virus lors des premières maternités de filles qui ont parfois 12 ans et apprennent qu’elles sont porteuses [du VIH] à leur premier accouchement, quand l’enfant est déjà contaminé. On est sur un continent où cette maladie est toujours mal connue, où les barrières culturelles, religieuses, font que les gens n’acceptent pas les préservatifs, les campagnes et tout le reste.

Je voudrais ajouter quelque chose concernant les infanticides qui existent dans certains villages. Même si cela n’a pas encore une dimension internationale, il existe ce phénomène des femmes prostituées qui accouchent d’enfants que les familles tuent ou brûlent directement à la naissance parce qu’elles pensent qu’ils sont atteints par le VIH. Les gens pensent qu’ainsi ils se débarrassent du virus. Ils n’ont pas encore compris que la contamination vient d’ailleurs.

C’est pour toutes ces raisons qu’il faut impérativement coupler les campagnes contre la prostitution infantile avec la lutte contre le sida : la prostitution est un facteur aggravant de l’épidémie et c’est l’un des meilleurs moyens de propager le virus.

Q: Vous allez mener une caravane à travers l’Afrique pour sensibiliser les populations sur les problèmes de la prostitution. Qu’est-il prévu ?

R: La caravane doit démarrer le 10 juin par le Cameroun. Nous irons de ville en ville pendant 15 jours. L’accent sera surtout mis sur les villages, car c’est là que l’on prend les filles. Nous interviendrons dans les associations de femmes, dans les collèges, les lycées et les universités pour créer le débat, donner des informations sur le trafic, avertir des pièges d’Internet qui a fait exploser le trafic d’enfants et donner d’autres alternatives à la misère que la traite.

Q: Existe-il de bons et de mauvais élèves en matière de lutte contre la prostitution infantile ?

R: Le Bénin, le Togo et le Burkina Faso sont vraiment des pays qui font beaucoup de travail et essayent, depuis environ deux ans, de sensibiliser leurs populations. Au Bénin, où les faux papiers pour la traite sont fabriqués, une loi est sortie: on ne trouve plus les enfants dans la rue. Si on en trouve, on les prend et on les met dans des centres. C’est très bien organisé et ça fonctionne très bien.

Par contre, le Nigeria, avec Benin City qui est une ville transit d’où partent tous les réseaux de traite humaine abrite toujours les trafiquants les plus puissants d’Afrique. Parmi les pays les plus atteints on trouve aussi la Côte d’Ivoire, tout simplement parce qu’on a déjà un phénomène d’enfants domestiques dans les champs de café. Cela favorise énormément la prostitution des enfants parce que les propriétaires des champs mettent ces enfants dans la rue le soir et font venir les gens.

Le phénomène de la prostitution infantile s’est aussi aggravé au Sénégal, parce que ce pays est victime de son tourisme, il est aussi aujourd’hui un point de rencontres sur Internet. Quant à la Sierra Leone et au Liberia, ils sont plutôt victimes de la guerre. Le désordre créé par la guerre a entraîné la prostitution, qui a pris une grosse ampleur.

Q: La démocratisation d’Internet aggrave-t-elle la prostitution des enfants ?

R: D’après le FBI, le trafic des enfants a explosé avec l’Internet. Derrière des sites pour adultes, il y a souvent des «services à domicile» avec des enfants. On vous les livre comme des pizzas ! Et c’est malheureusement un phénomène qui va en s’aggravant car Internet permet de donner libre cours à tous les fantasmes concernant les enfants, des fantasmes que de nombreuses personnes sont disposées à assouvir moyennant finance.

Q: Quelles autres conséquences que le sida la prostitution a sur la santé des enfants ?

R: Personne ne peut quantifier ces choses-là. C’est un traumatisme à vie. Ces enfants sont détruits, ils ont un reniement de leur corps parce qu’ils se considèrent comme des objets. Ils ne savent faire qu’une chose, subir les violences. Ils n’ont aucune ambition, ils ne font rien et, à partir du moment où ils restent dans la prostitution, ils deviennent délinquants et peuvent tomber dans la grosse délinquance. Beaucoup de drogues circulent et certains enfants sniffent de la colle dès l’âge de cinq ans.

Plus ils vieillissent et pratiquent une prostitution difficile, plus ils prennent des drogues dures pour ne pas se rendre compte de ce qu’ils font et pour pouvoir aller jusqu’au bout. C’est toute une génération d’enfants que je peux qualifier de sacrifiée, qui n’a aucun avenir en perspective.

L’idée de la campagne qui démarre le 10 juin est de sensibiliser les populations dans les pays d’origine de la traite. Tous les un ou deux mois, nous irons dans un pays différent pour... [sensibiliser] tout le continent. Si je trouve les financements nécessaires, je partirai avec mon équipe, composée de 10 professionnels, sociologues, médecin et acteurs sociaux.