L’aide d’urgence n’est pas la réponse à la sécheresse

Brad Sagara

Research and Learning Manager at Mercy Corps 

Note de l'auteur

This reporting is part of a special project that explores the impact of climate change on the food security and livelihoods of small-scale farmers in Kenya, Nigeria, Senegal and Zimbabwe

Pour ceux qui sont condamnés à les subir, les sécheresses ne sont pas des événements inhabituels. Il s’agit plutôt d’un mode de vie qui met constamment à l’épreuve leur résilience et leur ingéniosité.

En Éthiopie, où mon organisation, Mercy Corps, travaille depuis plusieurs années, les agriculteurs et les éleveurs de bétail doivent se montrer innovateurs pour faire face aux régimes climatiques en constante évolution.

Pourtant, les sécheresses provoquées par El Niño en 2015 – les pires en 50 ans selon certaines mesures –, ont mis à l’épreuve cette population endurcie. Un éleveur aguerri a récemment dit à des membres de notre personnel qu’il « n’avait jamais vu une sécheresse comme celle-là ».

Cette sécheresse, qui a plongé quelque 10 millions de personnes dans l’insécurité alimentaire, n’est pourtant pas une surprise. Les crises liées au climat sont en effet devenues de plus en plus fréquentes dans cette région du monde au cours des dix dernières années.

Confrontées à ces régimes climatiques extrêmes, de nombreuses organisations de développement ont reconnu que « la séparation entre les activités de soutien humanitaire et les activités de développement » ne fonctionnait plus dans ces contextes, comme l’avait déclaré l’ancien administrateur de l’USAID Rajiv Shah.

Des changements s’imposent

Il faut aujourd’hui mettre en place des interventions soigneusement séquencées, superposées et intégrées qui, ensemble, permettront de développer la capacité des ménages et des communautés à apprendre, à résister, à s’adapter et à se transformer pour faire face aux chocs et aux stress au lieu de dépendre d’une aide d’urgence directe – et coûteuse – après coup.

Pour y parvenir, Mercy Corps a adopté une nouvelle approche fondée sur la résilience au lieu de privilégier la méthode traditionnelle de l’aide humanitaire, soit la distribution directe de vivres, de médicaments ou d’autres équipements. L’objectif est d’assurer le maintien ou l’amélioration du bien-être des individus et des populations – leur sécurité alimentaire, leur statut économique et leur santé – en dépit des chocs récurrents.

Pour mettre en pratique cette approche, toutefois, il faut élaborer des stratégies à plus long terme et tenir compte des nombreux facteurs qui influencent la résilience et la vulnérabilité à divers niveaux de la société : des ménages aux régions en passant par les communautés.

Le programme PRIME (Pastoralist Areas Resilience Improvement through Market Expansion), mené en Éthiopie et financé par l’USAID, est l’un de nos projets de développement de la résilience. Le programme vise essentiellement à renforcer les systèmes de marché auxquels les ménages participent. Il a notamment recours à des subventions stratégiques destinées à soutenir les individus et les entreprises locales dans l’élargissement de leurs moyens de subsistance. Les subventions leur permettent par exemple de développer et d’adopter de nouvelles technologies, d’acquérir des habiletés et d’améliorer leur accès aux ressources naturelles.

En même temps, des liens se créent entre les producteurs et les consommateurs ; entre les employés et les employeurs potentiels ; entre les fournisseurs et les détaillants ; et entre les communautés et les institutions gouvernementales. En fournissant ensuite du soutien par le biais de recherches continues, de démonstrations et de formations, ces individus et ces communautés obtiennent l’aide dont ils ont besoin pour accéder au marché mondial et pour conserver leurs acquis.

Des données prometteuses

Les programmes axés sur la résilience semblent être une bonne idée, mais fonctionnent-ils vraiment ? Jusqu’à récemment, il existait peu de preuves permettant de répondre à cette question. Une nouvelle recherche de Mercy Corps offre cependant quelques observations prometteuses quant à l’efficacité de l’approche.

Certains de ces projets ont déjà été évalués, mais, à notre connaissance, personne n’a rigoureusement étudié l’impact d’un programme en temps réel dans le contexte d’un choc majeur. En menant cette étude pendant une grave sécheresse, nous avons tiré parti d’une occasion rare.

Lorsque le programme PRIME a été mis en place en 2012, nous étions déjà bien établis dans les régions affectées par la sécheresse. Les circonstances uniques qui prévalaient en Éthiopie nous ont permis d’associer les ménages ciblés par le projet PRIME à un groupe statistiquement semblable de ménages non ciblés par PRIME. Cela nous a permis de savoir si cet investissement majeur avait les effets escomptés.

L’étude a montré que les interventions permettaient aux familles de maintenir leur bien-être alors que sévissait la pire sécheresse depuis plusieurs décennies. Pour être plus précis, ces ménages étaient considérablement plus susceptibles de réussir à nourrir leur famille, avaient davantage de ressources et étaient moins vulnérables à la pauvreté. Leur bétail était en meilleure santé et les décès étaient moins fréquents dans leurs troupeaux. Bref, ces communautés étaient mieux à même de prendre soin d’elles-mêmes et moins susceptibles d’avoir besoin d’une aide d’urgence directe sous forme de vivres ou autre.

Nous nous appuyons sur nos découvertes pour recommander aux bailleurs de fonds d’augmenter les investissements permettant de renforcer la résilience dans les environnements confrontés à des crises récurrentes. Les projets doivent avoir des échéances suffisamment longues pour permettre le développement de systèmes économiques, sociaux et écologiques fonctionnels en établissant des liens et en éliminant les obstacles. Les donateurs devraient en outre accroître les financements pluriannuels, plus flexibles, afin que les programmes puissent poursuivre des objectifs de développement à long terme tout en répondant aux besoins d’urgence.

Continuum secours-développement

Le développement de la résilience ne doit cependant pas se faire au détriment des interventions d’urgence rapides (et inversement). Les interventions d’urgence devraient être conçues et coordonnées de façon non pas à simplement atténuer la souffrance jusqu’au prochain choc, mais à la réduire le plus possible en vue de l’éliminer complètement. Dans la pratique, les stratégies varieront en fonction du contexte, mais, fondamentalement, une coordination plus robuste couvrant l’ensemble du continuum secours-développement. Il faut ainsi reconnaître que la résilience n’est pas un objectif spécifique situé quelque part entre la phase des secours et celle des activités de développement, mais qu’elle imprègne l’intégralité du spectre.

Des études comme celle-ci sont vitales pour créer l’ensemble de preuves nécessaires pour soutenir cet effort. Les bailleurs de fonds et les organismes d’exécution subissent des pressions accrues pour démontrer l’efficacité des projets axés sur la résilience, mais aussi le retour sur investissement de ces types d’interventions. Des études préliminaires suggèrent que les coûts initiaux des projets de développement de la résilience, qui sont relativement élevés, sont significativement compensés par leurs avantages. Ces études sont un bon départ, mais des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer plus précisément les interventions et les outils de programmation les plus efficaces et qui permettent d’optimiser les ressources investies.

Si la communauté humanitaire souhaite s’attaquer sérieusement à ces problèmes et créer une plus grande demande pour ce genre de financement, des études supplémentaires devront être menées dans une diversité de contextes. On peut en effet supposer que ce qui fonctionne dans la Corne de l’Afrique ne fonctionne pas dans un centre urbain de l’Asie du Sud-Est. Chez Mercy Corps, cette étude nous a poussés à redoubler d’efforts pour mettre en place une approche fondée sur la résilience et pour parfaire notre programme de recherche sur la résilience afin de pouvoir déterminer ce qui fonctionne et à quel prix.

Alors qu’une crise se prépare dans la Corne de l’Afrique – une crise qui rappelle étrangement la grave sécheresse qui a frappé la région en 2011 –, nous devrions prêter attention à la conclusion de cette recherche, c’est-à-dire que la résilience est importante et qu’elle fonctionne.

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