La nouvelle guerre mondiale contre l’aide humanitaire

Paul Currion

Chroniqueur pour IRIN 

Si vous travaillez dans une organisation humanitaire britannique depuis quelques années, vous avez sans doute remarqué l’apparition d’un nouveau risque dans votre cadre logique : « et si le Daily Mail s’en prend à mon projet ? »

Le Daily Mail (et son pendant hebdomadaire, le Mail on Sunday) n’est pas le plus lu, il n’est soumis à aucun contrôle et il n’a aucune connaissance du secteur humanitaire, mais il adore attaquer tout ce qui s’apparente à des pauvres profitant de l’argent des contribuables britanniques. Peu importe qui sont ces pauvres : le Mail est un grippe-sou qui ne fait pas dans la discrimination et cherche à arracher le moindre centime à quiconque ne lui plaît pas.

Ce mois-ci, par exemple, ce sont les Pakistanais faisant la queue aux distributeurs qui ne lui plaisent particulièrement pas. « Juste au moment où vous pensiez que ça ne pouvait pas être pire », glapit le Mail, « VOTRE argent est distribué dans des enveloppes et des cartes de débit bien alimentées ». L’argent en question fait partie du Programme Benazir de soutien aux revenus (Benazir Income Support Programme, BISP), au Pakistan, mais le Mail passe les 4 000 mots suivants à attiser le scandale au sujet des transferts monétaires en général, pour terminer avec LA question : ces transferts sont-ils « une utilisation judicieuse de l’argent public » ?

Une telle attaque peut sembler étrange lorsque l’on sait, d’après les évaluations menées, que les transferts d’argent à visée humanitaire augmentent l’efficacité, la transparence et la redevabilité de l’aide au développement, soit exactement ce que le Mail prétend vouloir.

Tout devient plus clair lorsque l’on réalise que l’objet de l’article n’est pas d’informer les lecteurs, mais de les mettre en rage. En 2016, le Mail a lancé une pétition pour que le Royaume-Uni renonce à allouer 0,7 pour cent de son PIB à l’aide au développement. Le journal a également publié un manifeste en huit points sur l’aide publique au développement, dont la première proposition est de revenir sur cette annonce de contribution de 0,7 pour cent du PIB. Les sept autres points étaient, par contre, étonnamment convaincants. Le point trois, par exemple, appelait à réprimer les prestataires qui s’enrichissent.

Le problème, c’est que ces points sont exposés sans la moindre nuance afin de susciter une indignation maximale. Si vous avez besoin de plus de preuves, il vous suffit de lire un de leurs articles plus récents dénonçant « les patrons de l’humanitaire qui empochent des salaires et des bonus mirobolants ».

Je ne pense pas que beaucoup d’humanitaires tiennent absolument à débattre du salaire de David Milliband (ancien ministre travailliste directeur du Comité international de secours). Ce serait d’ailleurs un exercice inutile, car le Mail n’est qu’un indicateur d’alerte précoce : le Royaume-Uni a maintenant pour secrétaire d’État au développement international une femme qui pense que son département ne devrait pas exister.

De l’autre côté de l’Atlantique, ce n’est pas bien mieux : qui sait ce qui va se passer aux États-Unis, le plus grand bailleur de fonds au monde, après l’investiture de Donald Trump ? Le futur président a à peine parlé de l’aide internationale et seulement dans le cadre de sa vision d’un monde à somme nulle. Interrogé par Fox News sur l’aide humanitaire, il s’est contenté de dire : « Je ferais tout ce que je peux pour maintenir ces pays à flot, mais […] nous sommes une nation endettée ». La raison d’une telle absence de détail semble évidente : il n’est pas au courant et ça ne l’intéresse pas. 

Ce qui est certain, c’est qu’en décembre 2016, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) n’avait toujours reçu aucun appel de l’équipe de transition de M. Trump, ce qui peut s’interpréter de deux manières : soit le gouvernement va ignorer l’USAID pendant les quatre prochaines années, soit l’agence est à la merci du premier républicain qui aura suffisamment d’énergie pour s’en débarrasser complètement. Un indice : selon une enquête menée l’année dernière par Pew Research, 57 pour cent des personnes interrogées estimaient que les États-Unis devaient « régler leurs propres problèmes / laisser les autres résoudre les leurs du mieux qu’ils peuvent. »

Comme l’illustre le manifeste du Mail, la critique de l’aide publique au développement formulée par le journal n’est pas totalement incongrue, mais elle défend une vision dépassée de l’aide humanitaire — celle du Live Aid de 1985 — selon laquelle la seule aide acceptable est celle du sauveur blanc volant d’un continent à l’autre au secours des pauvres. Tout ce qui sort de ce modèle, tous les progrès que nous avons faits ces 30 dernières années pour améliorer l’aide sera de plus en plus remis en question.

La voie prise par les États-Unis et le Royaume-Uni risque en outre d’être suivie par les autres pays à mesure que le multilatéralisme perd du terrain. Face à la perspective d’une guerre d’usure dont les plus démunis de ce monde subiront les dommages collatéraux, il convient de se rappeler que le véritable problème qu’a la droite populiste avec l’aide publique au développement n’est pas la façon dont elle est dépensée, mais son existence même.

La section des commentaires du Mail en est la claire démonstration et, comme on peut l’attendre d’un lectorat vieillissant, c’est un vieux classique. À mesure que le système de santé britannique sombre dans sa propre « crise humanitaire » — en partie à cause des maladies saisonnières, mais surtout en raison de mauvais choix politiques — les populistes plaident en faveur d’une réduction de l’aide internationale pour privilégier les causes nationales.

Dans un tel contexte, défendre les transferts d'espèces ou expliquer la rémunération et les avantages des PDG, quoique nécessaire, ne suffira pas à faire changer d’avis ceux qui sont déjà opposés à l’aide publique au développement. La guerre contre l’aide humanitaire ne pourra être combattue grâce aux stratégies habituelles des ONG, faites de communiqués de presse anxieusement polis et de témoignages habilement montés. À l’ère de la désinformation, c’est comme vouloir se défendre avec un couteau dans une fusillade.

Le secteur de l’aide doit aborder sa cible avec des méthodes innovantes comme GDLive, qui propose aux bénéficiaires une plateforme pour parler des impacts que les transferts monétaires ont eus sur leurs vies. On pourrait même recourir à la magie des mèmes pour s’assurer que le message passe : l’aide humanitaire n’est pas seulement une utilisation judicieuse de l’argent public — si nous faisons bien les choses, c’est l’une de ses meilleures utilisations.

(PHOTO DE COUVERTURE : Femme avec un enfant sur le dos donnant son empreinte digitale pour recevoir un transfert d’argent dans le cadre d’un programme de sécurité sociale dans le nord-est du Kenya. Colin Crowley/Flickr)

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