25 novembre 2016
Alan Boswell

L’auteur, un chercheur sur le conflit sud-soudanais basé à Nairobi, étudie la naissance et l’effondrement du pays.

La guerre civile sud-soudanaise a commencé en décembre 2013 lorsque le gouvernement installé au pouvoir par des médiateurs extérieurs pour diriger le plus jeune État du monde, a perpétré un nettoyage ethnique dans la capitale, Juba.

L’expérience politique sud-soudanaise aura duré deux ans et demi. Son effondrement sanglant se poursuit encore aujourd’hui. Cette calamité, qui se produit au ralenti, est comparable avec n’importe quelle autre crise dans le monde.

À la mi-novembre, Adama Dieng, le Conseiller spécial des Nations Unies pour la prévention du génocide, a mis en garde contre un risque de génocide au Soudan du Sud. Cette attention soudaine est justifiée, mais elle arrive tardivement. Certains disent que le bilan des morts au Soudan du Sud rivalise avec celui en Syrie. Mais les atrocités décrites dans la région sud-soudanaise de l’Équatoria — les corps carbonisés dans les villages incendiés, les viols collectifs, la dépopulation comme instrument de guerre et les violences politiques à l’encontre de blocs ethnopolitiques subjectifs — caractérisent la guerre depuis le début.

Au départ, de nombreux observateurs ont tenté de minimiser la nature ethnique hideuse de la guerre au Soudan du Sud. Les nouvelles préoccupations au sujet d’un potentiel génocide risquent de renverser cette tendance et de présenter la violence comme essentiellement ethnique, et non politique. Or les deux visions sont erronées. Dans un Soudan du Sud où la puissance politique provient d’enclaves ethniques mobilisées, politique et ethnopolitique se confondent. Les tensions ethniques sont en outre politiquement motivées par la logique de « roi de la montagne » qui prévaut dans ce processus de construction de l’État.

Cette année, j’ai vu des responsables d’une milice de défense shilluk enseigner des chants anti-Dinkas à leurs nouvelles recrues après que le gouvernement eut annexé certaines de leurs terres traditionnelles à l’État dinka voisin. J’ai atterri à Wau, une ville provinciale dont la population a toujours été relativement hétérogène. Les rues désertes étaient patrouillées par des soldats dinkas et une milice dinka venait tout juste d’incendier un quartier fertit pour venger une attaque menée par des rebelles fertits. Dans un centre de recherche médicale abandonné au fin fond des forêts de l’Équatoria occidental, j’ai entendu un leader rebelle zandé railler le gouverneur zandé en le décrivant simplement comme un « Dinka » — la pire des insultes selon lui.

Origines

La guerre ethnopolitique sud-soudanaise est due aux diverses failles de l’accord de paix global de 2005. Celui-ci a installé un parti à la fois non représentatif et ethniquement divisé, le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM, selon le sigle anglais) à la tête d’un futur pays qu’il n’a jamais réellement réussi à conquérir. De nombreuses milices sud-soudanaises, certaines plus représentatives des divers groupes politiques que d’autres, se sont battues contre le SPLM pendant toute la durée du conflit. Mais les médiateurs de l’accord ont sacré le mouvement comme vainqueur de la guerre.

C. Tijerina/UNHCR
Les victimes d’un État en plein délitement

Le manque de légitimité du SPLM et la concurrence des autres factions ont fait du Soudan du Sud un État failli avant de naître. C’est là l’origine de la « classe armée » du Soudan du Sud : sans État, la politique est la guerre. Au lieu de chercher à désamorcer directement cette bombe à retardement structurelle, l’accord global de paix de 2005 a paradoxalement encouragé les leaders du SPLM à privilégier le renforcement de la souveraineté externe du pays au lieu de chercher à légitimer leur règne. La distribution de faveurs et les mesures de châtiment collectif ont empêché l’effondrement de l’État jusqu’à maintenant, mais elles ont aussi renforcé les divisions ethnopolitiques.

Cet État divisé n’a pas résisté à sa première lutte de pouvoir. Lorsque le vice-président Riek Machar, un Nuer, a défié le président Salva Kiir, un Dinka, pour prendre la tête du SPLM, M. Kiir l’a démis de ses fonctions.

Selon le juge Ambrose Riny Thiik, qui dirige un important lobby nationaliste dinka, les « facéties » de M. Riek ont « envoyé des ondes de choc à travers la communauté jieng (dinka) ». Pour diriger le Soudan du Sud, il faut, selon lui, « pouvoir obtenir le soutien de [sa] communauté », la plus importante du Soudan du Sud. « Nous nous sommes donc regroupés ; toutes les communautés jieng de Bahr el-Ghazal et du Grand Nil supérieur ont uni leurs forces. » 

Une force paramilitaire dinka est arrivée en secret à Juba. La campagne de nettoyage ethnique soudaine qu’elle a menée a exclu les Nuers ethniques de l’espace politique sud-soudanais et les a poussés vers la rébellion armée et l’exil. Les Sud-Soudanais ont compris le message : au Soudan du Sud, l’ethnicité prime la citoyenneté. Dans ce contexte, il est évident que le Soudan du Sud, avec son régime ethnocratique qui peine à exercer son pouvoir sur un pays militairement divisé, offre un terreau particulièrement fertile pour les atrocités de masse. 

Les Nuers se sont mobilisés : ils ont attaqué des villes et massacré des Dinkas pour se venger. M. Kiir s’est appuyé de plus en plus sur le nationalisme dinka pour mener sa guerre et mobiliser de nouvelles recrues. Le soutien dont bénéficiait le président Kiir de la part de personnalités politiques influentes s’est effrité et sa base politique s’est encore rétrécie.

UN Photo/Paul Banks
Le Soudan du Sud a célébré son indépendance en juillet 2011. Deux ans et demi plus tard, la pays était plongé dans la guerre civile.

Et maintenant ?

Le conflit a pris de l’ampleur avec la signature de l’accord de paix d’août 2015. Celui-ci a en quelque sorte donné une armée d’opposition officielle à M. Machar. L’accélération du recrutement dans de nouveaux bastions a été l’un des effets pervers mais prévisibles des dispositions de l’accord. Des milices non alignées, comme les Arrow Boys de l’Équatoria occidental, se sont vaguement associées à l’opposition de M. Machar, désormais officielle, et les efforts de mobilisation dans les régions de l’Équatoria et du Bahr el-Ghazal occidental se sont intensifiés.

La situation a dégénéré de la même façon dans l’ensemble du pays, la mobilisation rebelle provoquant l’hostilité du gouvernement. Des agents de sécurité dinkas retiennent des jeunes hommes captifs ; certains disparaissent. Des civils fuient les villes de garnison pour se réfugier à la campagne. Les raids rebelles sont suivis de représailles massives et l’arrivée de renforts dinkas vient renforcer de plus belle l’impression d’occupation ethnocratique. Des villes de garnison isolées se voient soudain englouties par une mer d’hostilité. Et le gouvernement cherche de plus en plus à l’assécher.

Cette mer semble maintenant sur le point de déferler sur Juba, la capitale du pays et de l’Équatoria-Central. Le Soudan du Sud n’est pas le Soudan ou la Syrie ; il n’y a pas d’État croupion. La guerre est de plus en plus existentielle. Si nous devons tirer une leçon des atrocités de masse qui se sont produites par le passé, c’est qu’il faut se méfier de ceux qui sont désespérés, et non pas seulement de ceux qui sont forts. À l’heure actuelle, toutes les parties au conflit sud-soudanais s’affaiblissent et deviennent de plus en plus vulnérables.

La crise ethnopolitique sud-soudanaise exige une solution ethnopolitique. Il ne suffira pas d’organiser un nouveau scrutin à sélection unique entre les représentants des factions armées pour résoudre ce conflit. Les Sud-Soudanais ne déposeront pas non plus les armes avant que la crise politique ne soit résolue. Si l’on assume que l’État doit être construit « par le haut » en suivant des modèles utilisés ailleurs et qui se sont soldés par des échecs, alors on est confronté au problème de l’œuf et de la poule, car tant qu'il y aura crise politique il y aura des groupes armés et tant qu’il y aura des groupes armés, il y aura une crise politique. Les Sud-Soudanais ont voté pour la libération. Or ils se retrouvent aujourd’hui pris dans une spirale de violence. Leur pays sombre peu à peu dans une lutte ethnopolitique cruelle pour le contrôle d’un centre créé par les médiateurs de paix et les agents de construction de l’État. Les Sud-Soudanais sont nombreux à fuir. D’autres ne veulent pas ou ne peuvent pas partir. Le monde se contentera de regarder.

Quand les Dinkas, les Nuers et les Shilluks ont cherché refuge auprès des Nations Unies à Malakal, des violences ont éclaté à l’intérieur du camp entre les groupes ethniques. Lors de la réunion convoquée par la représentante spéciale des Nations Unies au Soudan du Sud, John Chuol, un volontaire de la police communautaire, s’est levé pour parler. « Je lui ai dit de nous diviser pour que nous arrêtions de nous battre. Elle l’a fait et ça a marché », raconte-t-il. Les tensions se sont apaisées et M. Chuol a même pu créer une ligue de la jeunesse permettant aux jeunes de toutes les ethnies de se retrouver et de s’identifier comme Sud-Soudanais.

M. Chuol m’a invité à l’une des réunions de son organisation. Des Dinkas, des Nuers et des Shilluks étaient présents. Quelques jours plus tard, les forces du gouvernement ont incendié le camp, y compris la maison de M. Chuol, tout en évacuant les Dinkas qui s’y trouvaient.

ab/oa/ag-gd/amz

PHOTO DE COUVERTURE : Des soldats du gouvernement passent à côté du cadavre d’un rebelle tué lors d’affrontements à Malakal. Crédit : Albert González Farran