Qui construit les murs ?

Paul Currion

Chroniqueur pour IRIN 

Vous êtes allemand, vous repensez au mur de Berlin. A l’époque, il semblait éternel, mais il n’aura fallu que 30 ans avant que la pression devienne trop forte et qu’une vague humaine le submerge – pas avant que la cassure représentée par le mur ait créé des divisions profondes et durables entre les deux Allemagnes. Il était une expression de la certitude, une ligne de séparation entre le bien et le mal, mais on déterminait quel côté représentait le bien et quel côté représentait le mal en fonction du camp que l’on avait choisi. Finalement, tout le monde s’est mis d’accord : le camp qui a construit le mur se trouvait du mauvais côté de l’Histoire.

Vous êtes citoyen des Etats-Unis, vous espérez la fin de l’immigration illégale. Vous voulez des emplois pour les citoyens américains, et cela suppose d’arrêter l’accueil des personnes  qui fuient les violences et la pauvreté en Amérique centrale. Vous savez que parler de murs n’est pas « politiquement correct » – en Europe, on les appelle « clôtures frontalières » – mais vous appréciez que Donald Trump parle franc. Peu importe que le Mexique règle la facture, le mur permettra au moins de maintenir les problèmes à leur place, au Mexique. Ce n’est pas être raciste que de vouloir plus d’emplois pour les Américains – mais vous n’avez pas conscience que les entreprises mexicaines qui emploient des travailleurs mexicains vont probablement bénéficier de l’arrivée de M. Trump à la présidence.

Vous êtes palestinien, vous êtes gérant d’entreprise en Cisjordanie. Le mur – non, la « barrière de séparation » – est le signe le plus visible de l’occupation qui a frappé l’économie palestinienne de plein fouet, mais vos affaires marchent bien. Vous êtes à la tête d’une entreprise de ciment, et s’il y a bien une chose qu’il faut pour construire une barrière de séparation, c’est du ciment, en grande quantité. Vous avez donc vendu du ciment égyptien à Israël et vous vous êtes emmuré, vous essayez d’échapper aux questions embarrassantes sur les millions que votre entreprise a gagné au lieu de reconstruire les maisons à Gaza.

Vous êtes hongrois, vous purgez une peine pour agression. Vous êtes content de passer plus de temps à l’extérieur de votre cellule, de vous joindre aux prisonniers qui travaillent dans une vieille aciérie et gagner 117 dollars par jour en fabriquant les poutres et les barbelés utilisés pour construire une clôture à la frontière avec la Serbie. A l’époque de la Guerre froide, la Hongrie avait déjà érigé une barrière frontalière pour empêcher les populations de fuir vers l’Autriche ; cette clôture est tombée en 1989, mais aujourd’hui, l’Autriche envisage d’installer une clôture  au même endroit. Les barrières frontalières érigées autour de votre pays ressemblent beaucoup à la clôture autour de votre prison.

Vous êtes sahraoui, vous vivez dans une prison à ciel ouvert. Vous vous demandez pourquoi le gouvernement marocain voudrait construire un mur au milieu du désert, alors qu’il n’y a pas grand-chose des deux côtés. Garantir la sécurité, voilà la raison donnée pour justifier la construction du mur, mais le résultat, c’est l’augmentation de la pauvreté. La preuve que le principal indicateur de la construction d’un mur est l’inégalité économique, et l’affirmation selon laquelle les populations installées des deux côtés du mur – qu’on les qualifie de réfugiés ou de terroristes – représentent une menace pour le pays sonnent faux quand on sait que ces populations sont celles qui meurent.

Vous êtes irakien, vous fuyez pour sauver votre vie. Vous n’avez plus nulle part où aller, et surtout pas au Sud. C’est là que l’Arabie saoudite a construit un mur aux airs futuristes : bien sûr, on retrouve les poutres et les barbelés, mais il y a aussi des tours radars, des détecteurs de mouvement, des caméras thermiques et un million et demi de mètres de câbles de fibre optique pour relier tous ces éléments. Ils disent qu’ils veulent se protéger le royaume de l’EI, mais ils construisent un mur identique à la frontière avec le Yémen, au Sud, et au bout du compte, le pays entier finira derrière une clôture – tout cela au nom de la sécurité.

Vous êtes journaliste, vous écrivez votre prochaine chronique. Chaque pays sur lequel vous vous renseignez justifie la construction de sa clôture frontalière, mais chaque pays semble avoir succombé à l’histoire de la mise en quarantaine qui a émergé pendant la crise d’Ebola. C’est un conte fantastique mêlant exclusivité et différences, des idées inatteignables dans un monde globalisé et qui ne tiennent pas compte des causes sous-jacentes de la migration. Malgré cela, rien ne semble capable d’inverser la tendance : l’augmentation du nombre de clôtures frontalières n’a d’égal que l’augmentation du nombre d’articles écrits sur le sujet des barrières frontalières. Ayez une pensée pour les personnes qui se trouvent du mauvais côté du mur, mais probablement du bon côté de l’Histoire.

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(PHOTO DE COUVERTURE : le Sycamore Gap, mur d’Hadrien, Royaume-Uni - Par Tomorrow Never Knows / CC BY 2.0)