NAIROBI, 4 novembre 2016
Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

Le lieutenant-général Johnson Mogoa Kimani Ondieki est en disgrâce. Le commandant kényan de la force de maintien de la paix des Nations Unies au Soudan du Sud a été licencié lundi dernier par le Secrétaire général Ban Ki-Moon. Une enquête spéciale a en effet révélé que les Casques bleus placés sous ses ordres ont réagi de manière « chaotique et inefficace » aux affrontements entre les forces gouvernementales et les soldats de l’opposition qui ont eu lieu en juillet dans la capitale, Juba, et qu’ils n’ont pas su protéger les civils.

Mais le départ d’Ondieki ne résoudra par les défaillances plus larges des missions de maintien de la paix des Nations Unies et les problèmes qu’elles doivent surmonter. Ondieki a hérité de plusieurs de ces problèmes : cela faisait seulement deux mois qu’il dirigeait la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) lorsque les affrontements ont éclaté à Juba.

Le gouvernement kényan accuse les Nations Unies d’utiliser Ondieki comme bouc émissaire et menace de retirer son contingent de 1 000 soldats de la MINUSS. Il a aussi fait machine arrière en ce qui concerne sa contribution à la force de protection régionale, un contingent planifié et plus robuste fort de 4 000 soldats.

Le rôle important de Nairobi dans le difficile processus de paix du Soudan du Sud rend cette décision particulièrement significative. [

Certes, les conclusions de l’enquête spéciale des Nations Unies sont choquantes. Des soldats de maintien de la paix ont abandonné leur poste. Aucun contingent n’a voulu participer à une mission de sauvetage organisée pour venir en aide à des travailleurs humanitaires et des civils dont l’hôtel, situé à un peu plus d’un kilomètre de la base, faisait l’objet d’un raid par les forces du gouvernement, et ce, même si un haut fonctionnaire du gouvernement a offert d’accompagner la force d’intervention.

Des débuts difficiles

Les auteurs du rapport ont signalé un grave manque de leadership. Mais Ondieki a probablement l’impression d’avoir été injustement traité, car les capacités d’opération de la MINUSS n’ont jamais été particulièrement fortes.

Dès le départ, la MINUSS a eu de la difficulté à recruter suffisamment d’hommes pour atteindre l’effectif autorisé. Par ailleurs, comme dans d’autres missions des Nations Unies, le commandement est compliqué par les « caveats », ces restrictions cachées qui permettent aux différents contingents nationaux d’appliquer leurs propres règles d’engagement ou de transmettre les ordres directs à leurs gouvernements nationaux respectifs pour approbation. Ces restrictions entraînent en effet souvent des délais dans l’exécution des ordres, quand ceux-ci ne sont pas tout simplement refusés.

Lorsque le pays a sombré dans la guerre civile, en décembre 2013, les soldats de maintien de la paix n’ont eu d’autre choix que de se retirer dans leurs bases. L’idée était qu’ils pourraient protéger les civils des environs, mais, dans les faits, la MINUSS s’est laissé impressionner par un gouvernement qui l’accusait publiquement de soutenir l’opposition.

Une mentalité de repli

La MINUSS a adopté une mentalité de repli, choisissant de ne pas patrouiller agressivement et de ne pas défier les restrictions qui lui ont été imposées en matière de déplacements, même si celles-ci allaient à l’encontre de l’accord sur le statut des forces conclu entre les Nations Unies et le gouvernement sud-soudanais.

Au début des affrontements, des civils ont été tués par les forces du gouvernement à portée de voix des soldats des Nations Unies à Mangaten, un quartier de Juba situé tout près de la base de Tongping. Entre janvier et avril 2014, des massacres ont eu lieu à Leer, à Malakal et à Bentui – à deux reprises –, des villes où des soldats de maintien de la paix étaient pourtant stationnés.

Même dans les bases de la MINUSS, les civils n’étaient pas en sécurité. À Akobo, 43 Casques bleus indiens qui défendaient une position fortifiée et qui étaient pourtant équipés de véhicules de transport blindés ont capitulé devant une foule qui a exécuté au moins 20 personnes dans l’enceinte de la base. À Bor, 43 personnes ont été tuées dans le camp de PDIP défendu par la MINUSS. À Malakal, cette année, 30 personnes sont mortes lorsque des soldats du gouvernement ont pénétré dans un camp administré par les Nations Unies.

La MINUSS, qui compte 12 000 soldats, ne dispose pas d’une couverture aérienne ou d’un soutien approprié en matière d’évacuation médicale. Ses responsables ont ainsi préféré ne pas défier une armée gouvernementale et des rebelles qui n’hésitent pas à tuer des soldats de maintien de la paix ou à abattre des hélicoptères des Nations Unies. La communauté internationale a exercé peu de pressions sur Juba et n’a pas fait grand-chose d’autre pour tenter de changer les choses. Il se pourrait en réalité qu’elle n’ait pas suffisamment de poids pour le faire.

Un problème plus vaste

Le Soudan du Sud n’est qu’un exemple des défis et des obstacles auxquels sont confrontées les missions de maintien de la paix des Nations Unies. Il suffit de penser au génocide au Rwanda, à la capitulation des Casques bleus néerlandais à Srebrenica ; aux scandales de violences sexuelles et à l’incapacité répétée des soldats de maintien de la paix à protéger les civils au Congo ; et, enfin, à l’incompétence généralisée dont ceux-ci ont fait preuve au Darfour.

En République centrafricaine (RCA), l’incapacité de la mission des Nations Unies à mettre un terme à l’anarchie qui règne dans le centre et l’est du pays ont entraîné des manifestations le mois dernier. Les soldats de maintien de la paix ont ouvert le feu sur la foule, qui réclamait le retrait de la MINUSCA, et abattu quatre personnes. 

UN Photo/JC McIlwaine
Le camp de PDIP de Bentiu

Traditionnellement, les missions de maintien de la paix ont pour mandat de séparer des parties belligérantes ayant consenti à l’intervention. Or, de plus en plus, les Nations Unies mènent des opérations dans des pays où la paix est loin de régner. Au lieu de simplement servir de force d’interposition neutre, l’organisation est de plus en plus souvent impliquée dans les combats, comme au Mali et au Congo.

Les Casques bleus auront sans doute à jouer des rôles encore plus complexes à l’avenir. Ils seront notamment confrontés à des problèmes allant de la traite d’êtres humains au cybercrime. Mais nos attentes envers les soldats de maintien de la paix sont-elles déjà trop élevées ?

Développer de nouvelles compétences

Certains rejettent la responsabilité de l’échec des opérations de paix sur les soldats originaires des pays du « tiers-monde », qui forment le gros des missions. Cela est aussi insultant qu’inexact. Plusieurs pays du Sud ont une fière tradition de maintien de la paix.

Ce que les armées occidentales ont, en revanche, ce sont les compétences et les équipements supplémentaires qui permettent aux missions de paix des Nations Unies d’être plus mobiles, mieux renseignées et de frapper plus fort.

Au Mali, les soldats des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Suède représentent 10 pour cent des effectifs de la MINUSMA. Ils ont acquis une certaine expérience en Afghanistan en ce qui concerne la gestion des engins explosifs improvisés (EEI). Par ailleurs, les drones, les hélicoptères de combat et les forces spéciales qu’ils ont fournis ont rendu possible la création de l’unité de renseignement ASIFU (« All Sources Information Fusion Unit »).

Si les Européens sont présents au Mali, toutefois, c’est à cause de l’importance stratégique de ce pays : il s’agit en effet d’une plaque tournante du djihadisme salafiste et d’un point de passage clé sur les routes de la drogue et de la migration vers l’Europe. On croit aussi que si les Casques bleus européens n’utilisent pas les compétences acquises en Afghanistan, celles-ci seront perdues.

L’Union africaine (UA) a quant à elle le devoir d’intervenir pour faire respecter la paix sur le continent. Elle s’est montrée disposée à déployer des hommes dans des contextes difficiles, comme en Somalie, et à participer à la tâche pénible que représentent les combats de maison à maison – un rôle qui est bien loin de celui que jouent traditionnellement les Casques bleus des Nations Unies.

Le Groupe indépendant de haut niveau chargé d’étudier les opérations de paix des Nations Unies, ou HIPPO, envisage davantage d’interventions régionales comme celle menée en Somalie, des interventions qui sont autorisées par le Conseil de sécurité. Mais, tandis que l’UA peut fournir des soldats et organiser leur déploiement beaucoup plus rapidement que les Nations Unies, qui sont toujours aussi peu flexibles, elle n’a pas les fonds nécessaires. 

Albert González Farran/IRIN
Des soldats victorieux de l’APLS à Malakal

Les pays de l’UA se sont récemment entendus sur un plan novateur : ils prévoient de financer leur organisation – et 25 pour cent de ses opérations de paix – en prélevant une taxe de 0,2 pour cent sur les importations. Les leaders africains espèrent que la communauté internationale versera les 75 pour cent restants, essentiellement par le biais des contributions obligatoires des Nations Unies. Mais cela est loin d’être gagné.

Quid des solutions politiques ?

L’HIPPO soutient que le rôle des opérations de paix est de créer l’espace nécessaire pour le développement de solutions politiques. Il appelle à mettre de côté les types de déploiement standards et à faire preuve de davantage de flexibilité pour répondre aux besoins changeants. Mais il reconnaît aussi qu’il existe certaines situations dans lesquelles les Nations Unies devraient refuser d’intervenir.

Le Soudan du Sud semble loin d’être « prêt » pour une solution politique. En attendant, le Conseil de sécurité des Nations Unies souhaite que le contingent planifié de 4000 soldats protège spécifiquement les civils et les installations stratégiques à Juba. Le fait que son mandat soit si limité montre bien à quel point il est difficile d’opérer dans le pays.

On peut aussi se demander ce que 4 000 soldats supplémentaires réussiront à faire de plus que ce que les 12 000 Casques bleus déjà présents sur le terrain ont réussi de peine et de misère à accomplir.

La force de protection régionale aura la même structure de commandement et le même mandat que la MINUSS. Elle devra en outre traiter avec le même gouvernement agressif. Juba refusera sans aucun doute de laisser entrer sur le territoire tout équipement supplémentaire qui permettrait d’améliorer les capacités de combat de la mission.

Que se passera-t-il maintenant qu’Ondieki a été remplacé par un général chinois ?

Il y a fort à parier qu’il ne se passera pas grand-chose. Ce que les Sud-Soudanais espèrent sans doute, c’est que les conclusions de l’enquête feront émerger un nouveau sentiment de responsabilité chez les hommes et les femmes que la communauté internationale a envoyés sur le terrain pour les aider.

Ultimement, toutefois, la responsabilité ne revient pas aux soldats de maintien de la paix. Il est en effet du devoir du gouvernement sud-soudanais de protéger et de servir ses propres citoyens. S’il échoue, ce sont ses dirigeants qui devront rendre des comptes.

oa/ag-gd/amz

PHOTO DE COUVERTURE : Un soldat de maintien de la paix bangladais au Soudan du Sud, Crédit : UNMISS