Alep « de facto assiégée » - Merci tout le monde !

Ben Parker

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Les organisations d’aide humanitaire qui oeuvrent en Syrie sont plongées dans le désarroi. Elles doivent pourtant se préparer à faire face à une situation de crise particulièrement difficile.

À en juger par le déroulement du conflit jusqu’à présent, les centaines de milliers de civils d’Alep pourraient très bien se retrouver assiégés, être utilisés comme boucliers humains, être forcés de fuir – ou les trois. La communauté humanitaire se prépare à faire face à une crise, mais elle doit simultanément composer avec les tensions qui règnent entre les Nations Unies et les ONG, les nouvelles allégations de manquements éthiques commis par les Nations Unies et le dévoilement d’un vaste scandale de corruption impliquant plusieurs ONG oeuvrant en Syrie.

L’envoyé spécial des Nations Unies pour la Syrie Staffan de Mistura a récemment annoncé qu’Alep était « de facto assiégée ». L’annonce du siège intervient alors que la coordination et le leadership humanitaires sont déjà en difficulté ; que les pourparlers de paix de Genève sont dans l’impasse ; que le régime syrien recourt à des tactiques de siège ; et que l’accès aux populations vulnérables est fortement limité.

La proximité perçue entre les Nations Unies et le régime syrien est sans doute l’une des principales causes de frustration des ONG.

Dans une lettre publiée le 20 juin dont IRIN a obtenu une copie, 75 ONG basées en Syrie et en Turquie ont demandé aux Nations Unies de cesser de négocier ses plans de réponse humanitaire avec un régime qui « a systématiquement affamé des civils à des fins militaires ».

Cinquante-sept membres du NGO Forum for northern Syria et 18 membres de la Syria NGO Alliance ont dit que les Nations Unies ne devraient pas « négocier » leur prochain plan de réponse humanitaire avec le régime, qu’ils décrivent comme « le principal responsable des violences commises à l’encontre des civils ». Dans leur lettre, adressée au coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies, Stephen O’Brien, ils ont demandé que les Nations Unies fassent preuve d’une plus grande indépendance et qu’elles reconnaissent et soutiennent davantage les opérations humanitaires qu’elles mènent dans les zones contrôlées par les rebelles.

Extrait de la lettre adressée par des ONG aux Nations Unies en juin 2016

Ces tensions ne datent pas d’hier. Les relations entre les missions d’aide essentiellement gérées par les Nations Unies à Damas et les ONG basées en Turquie ont été caractérisées par « la suspicion et la méfiance », selon une évaluation indépendante publiée en mars, ce qui rend difficile la mise en place d’une intervention d’urgence plus cohérente.

À la fin 2015, cinq alliances d’ONG syriennes ont protesté contre le retrait de toute mention du terme « assiégé » du document d’appel de fonds présenté aux donateurs par les Nations Unies dans le but de récolter 3,18 milliards de dollars. Les ONG signalent également d’autres modifications et omissions et affirment que la négociation du texte du Plan de réponse humanitaire de 2016 avec Damas est un « précédent inacceptable ».

Dans sa réponse, M. O’Brien s’en est tenu à des généralités : « Je peux vous assurer que les Nations Unies ne sont ni trop proches d’aucune partie au conflit ni n’agissent de manière à encourager l’usage de tactiques de siège. Il est de notre devoir d’agir de manière impartiale, neutre et indépendante et d’entretenir des contacts avec toutes les parties afin de négocier un accès sûr et sans obstacle aux personnes vulnérables et dans le besoin, indépendamment de la raison des besoins ou de la façon dont ceux-ci apparaissent. »

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La réponse des Nations Unies à la plus récente lettre n’a pas été rendue publique, mais des sources bien placées ont dit à IRIN qu’elle contenait peu de surprises. Selon des personnes bien informées, certains cadres et employés des Nations Unies croient qu’il est « naïf » de penser pouvoir exclure le régime syrien belliqueux des négociations au sujet des futurs plans de réponse humanitaire.

Les ONG signataires de la lettre – des ONG qui opèrent dans des zones contrôlées par l’opposition et qui sont accusées d’oeuvrer dans l’illégalité par Damas – estiment toutefois qu’elles ont déjà fait suffisamment de compromis en s’associant à l’approche des Nations Unies dite « Whole of Syria ».

Cette approche, conçue pour identifier de façon plus cohérente les besoins des civils vivant dans les zones contrôlées par le gouvernement et dans celles se trouvant sous la coupe des rebelles, devait permettre aux bailleurs de fonds et aux décideurs humanitaires de répondre aux besoins des civils équitablement et d’éviter les dédoublements. Or, si l’approche « Whole of Syria » a permis de dresser un portrait global des besoins, les ONG regrettent peut-être aujourd’hui de s’y être associées.

Syndrome de Stockholm

De nouvelles preuves d’écarts éthiques et de manquements aux principes humanitaires commis par les Nations Unies sont venues étayer les affirmations des détracteurs selon lesquelles l’organisation entretient une proximité excessive avec le gouvernement syrien. Voici deux exemples. En janvier, l’OCHA a autorisé le versement de 751 129 dollars à une organisation de bienfaisance dirigée par l’épouse du président, Asma al-Assad, pour la réalisation d’un projet lié à l’eau dans des zones d’Alep contrôlées par le gouvernement (le Fonds syrien pour le développement a déjà reçu des fonds de la part d’autres entités des Nations Unies, mais aucun montant de cette ampleur n’avait été accordé récemment).

De nouvelles données publiées par les Nations Unies ont révélé que l’organisation avait dépensé plus de 7 millions de dollars dans deux hôtels à Damas l’an dernier (les bureaux et les logements du personnel sont généralement regroupés dans les hôtels pour des raisons sécuritaires, mais le chiffre provoque malgré tout quelques froncements de sourcils).

Un récent rapport publié par la coalition activiste The Syria Campaign décrit en détail plusieurs exemples de fautes présumées des Nations Unies en Syrie, emboîtant ainsi le pas à de nombreux analystes et journalistes issus d’un éventail de publications, y compris Foreign Policy.

Le rapport pluriannuel sur les opérations du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) en Syrie, publié en mars, a par ailleurs confirmé que les agences des Nations Unies « ne souhaitaient pas risquer de compromettre leurs opérations en Syrie en adoptant une position plus ferme à l’égard du gouvernement ». Il s’agit là de l’une des nombreuses faiblesses identifiées dans le document. Les auteurs concluent que le système humanitaire a « failli à ses obligations envers la Syrie » et formulent 21 recommandations de changements, dont six qualifiées d’« urgentes ».

Scandale de corruption

Plusieurs grandes ONG internationales basées en Turquie ont vu leur capacité limitée par l’interruption de leur financement. Le versement de plus de 230 millions de dollars de fonds a en effet été suspendu à la suite d’une importante enquête menée par le gouvernement américain sur des allégations de fraude.

À lire : Enquête sur la corruption de part et d’autre de la frontière turco-syrienne

Les gels de financement et les enquêtes menées par l’USAID et visant au moins trois et jusqu’à sept ONG ont porté un autre coup dur à la capacité de la communauté humanitaire à répondre à une nouvelle crise à Alep. Dans certains cas, on soupçonne des employés des ONG de s’être entendus avec des fournisseurs et des sous-traitants dans le but d’escroquer les agences. L’ampleur du scandale est si importante que l’Inspecteur général de l’USAID a produit un « tableau de bord » recensant les cas sur lesquels porte l’enquête.

USAID
L’USAID enquête actuellement sur plusieurs cas de corruption et de détournement de fonds en Syrie

Et comme si cela ne suffisait pas, le coordonnateur des Nations Unies à Damas doit bientôt quitter son poste et son remplaçant n’a pas encore été désigné.

Ainsi, alors même que les zones d’Alep contrôlées par les rebelles sont encerclées et que la possibilité d’un siège, d’un massacre ou d’une reddition (ou les trois) est bien réelle, la crédibilité des Nations Unies est fortement ébranlée ; la coordination de l’aide sur le territoire syrien et au-delà est fragile ; les risques sécuritaires sont extrêmement élevés ; et la capacité globale de réponse opérationnelle est affaiblie.

La proposition d’établir des corridors pour évacuer les civils vers les zones contrôlées par le régime, soutenue par la Russie, a été accueillie avec mépris par les États-Unis. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a quant à lui demandé des garanties supplémentaires. Les Nations Unies et le CICR ont tous deux dit que toutes les parties au conflit devaient consentir à l’établissement de ces territoires et qu’une aide humanitaire devait être fournie à ceux qui choisiraient de rester.

On peut cependant se demander où iront les civils d’Alep et comment les organisations humanitaires pourront leur fournir les denrées vitales s’ils décident de fuir en masse l’est de la ville et que la Russie et le régime syrien tiennent leur promesse d’établir des couloirs humanitaires sécuritaires.

Même les scénarios les plus optimistes prévoient un exode des civils d’Alep et un dénouement sanglant. Les combattants de l’opposition qui resteront dans la ville seront sans doute éliminés ou devront capituler. Il se peut aussi que l’opposition renaisse de ses cendres et soit plus unie que jamais.

L’appareil humanitaire international est mal préparé pour faire face au déplacement massif de plus de 250 000 nouvelles personnes en Syrie (il a déjà eu du mal à gérer les dizaines de milliers de déplacés qui ont quitté la ville irakienne de Falloujah alors que le contexte était plus facile, plus sûr et plus prévisible). Un nouvel exode de réfugiés vers la Turquie est peu probable : il y a déjà un certain nombre de Syriens coincés entre les positions des combattants de l’État islamique (EI) autoproclamé et la frontière turque, qu’ils ne sont pas autorités à franchir.

Les travailleurs humanitaires qui oeuvrent depuis la Turquie disent venir en aide à un plus grand nombre de personnes que leurs compatriotes basés à Damas, mais personne ne sait vraiment ce qu’il en est. Par ailleurs, en règle générale, l’aide transfrontalière permet seulement d’atteindre les civils vivant dans les territoires détenus par les rebelles, qui sont de moins en moins importants.

Vu le degré de méfiance qui règne, il est peu probable que Damas autorise les ONG syriennes et internationales qui ont opéré dans les territoires rebelles à travailler dans les zones contrôlées par le régime. Et même si le régime syrien leur permet de faire leur travail et que les risques sécuritaires peuvent être atténués, les organisations d’aide humanitaire finiront sans doute par devoir se plier au contrôle très strict du régime auquel sont déjà soumis les Nations Unies, le CICR et les ONG qui opèrent depuis Damas – une soumission qui leur vaut d’ailleurs d’être critiqués.

Le travail du Groupe international de soutien à la Syrie (ISSG, selon le sigle anglais), partie prenante aux pourparlers de paix de Genève, interrompus au printemps, est particulièrement important. Sous la présidence de Jan Egeland, et lorsque les objectifs divergents des États-Unis et de la Russie finissent par coïncider, des changements peuvent être mis en œuvre. Les discussions qui ont été menées dans ce cadre cette année ont ainsi permis, au prix d’efforts acharnés, d’améliorer l’accès aux zones assiégées. S’il existe un espoir pour les civils d’Alep, c’est là qu’il réside.

Tandis que les bailleurs de fonds formulent des exigences, que les ONG et les médias tiennent des propos virulents à l’encontre des Nations Unies, que les vérificateurs critiquent vivement les ONG et que les alliances entre organisations humanitaires fluctuent, le système international commence de plus en plus à ressembler au conflit syrien. 

bp/ha/ag-gd/amz

Ben Parker a occupé le poste de directeur du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies en Syrie en 2012.