Le Sommet mondial sur l’action humanitaire décodé

Ce qu’il faut avoir à l’œil

Ben Parker

Responsable de la section Projets d'entreprise  

Télégramme : +44 7484 709472

Le Sommet mondial sur l’action humanitaire s’ouvre ce lundi. Il rassemble (quelques) dirigeants de la planète dans l’espoir de parvenir à des solutions pour mieux faire face aux crises qui sévissent dans le monde. Voici les aspects auxquels nous allons prêter une attention particulière :

Qui sera présent ?

Par définition, un sommet se doit de compter des chefs d’État parmi ses participants. Sur les 193 États membres des Nations Unies, combien seront présents ? Moins le grade du représentant d’un gouvernement est élevé, moins ledit gouvernement prend le sommet au sérieux. Si les pays en voie de développement envoient leur président ou leur Premier ministre alors que les pays les plus riches et les plus puissants ne mandatent que de simples vice-ministres, c’est qu’ils ne sont pas dans le même état d’esprit. Pour l’instant, à ce que nous ont dit les organisateurs, 60 chefs d’État ou de gouvernement seront présents, sur les 175 pays participants. Ce chiffre peut-il encore augmenter ? De nombreux invités ne manquent-ils pas à l’appel ? Et combien d’entre eux seront des têtes d’affiche, sachant que ni M. Poutine ni M. Obama n’y participeront ? Le sommet de Paris sur le climat a atteint un score d’environ 150. Étant donné les récents évènements en Turquie, de rigoureuses mesures de sécurité seront mises en place et les hôtes et les organisateurs seront soulagés si la conférence se termine sans incident. 

De nombreux invités ne manquent-ils pas à l’appel ?

États contre société civile

Les gouvernements, riches comme pauvres, ont leurs raisons de faire profil bas : les plus riches peuvent sentir qu’on essaye de leur soutirer de l’argent alors qu’ils ont fait vœu d’austérité, tandis que les plus pauvres craignent peut-être que les organisations non gouvernementales (ONG) et la société civile usurpent leur autorité. La Russie a déclaré que cette conférence organisée par les Nations Unies laissait l’opinion des États membres « sur le bas-côté ». L’exposé de la position de l’Union africaine rappelle pourtant avec éloquence que les États ont la « responsabilité première » des secours d’urgence. Les auditeurs attentifs auront remarqué dans les discours qui ont mené à la résolution 46/182 de l’Assemblée générale des Nations Unies, socle du système international d’intervention d’urgence actuel fortement décrié, des références laissant généralement entendre que la suprématie de l’État doit être privilégiée et avertissant les ONG de ne pas outrepasser leur rôle. Ces dernières, habituées à être reléguées à la « table des enfants » lors de tels évènements, ont tenu le devant de la scène lors des préparatifs et seront davantage mises en avant lors de ce sommet. Mais il y a un inconvénient à cela : si les États (qui ont des devoirs, des obligations et des armes) sont traités de la même manière que des organisations caritatives non armées, ne risquent-ils pas de se défiler devant leurs responsabilités ? Les préoccupations de quelles parties prenantes apparaîtront dans le document final, si document final il y a ? 

Les ONG seront-elles reléguées à la « table des enfants » ?

Développement contre humanitaire

On a tendance à distinguer les budgets, le personnel et les stratégies de l’aide au développement sur le long terme et les interventions d’urgence. Le financement de l’aide au développement est au moins quatre fois supérieur aux dépenses relatives à l’aide dite « humanitaire » ou d’urgence. Alors que des crises éclatent, se répètent et s’éternisent, ne faudrait-il pas les harmoniser davantage ? À l’occasion du sommet, beaucoup défendront l’idée que cette distinction est souvent inutile et que les deux secteurs devraient viser les mêmes objectifs. Mais d’autres sont fermement convaincus que tout processus de développement est fondamentalement politique et ne peut pas être audacieux, indépendant, ni fidèle à certains principes lorsque le gouvernement est en grande partie la source même du problème. Prenez garde, d’un côté, aux discours fourre-tout mettant dans le même panier la pauvreté, le changement climatique et la prévention des catastrophes (le Comité international de la Croix-Rouge appelle cela la « totalisation »). Les grandes bureaucraties du développement y ont souvent recours et ce sera probablement le théâtre de manœuvres et de rivalités des Nations Unies et de la Banque mondiale. De l’autre côté, les défenseurs du caractère spécial et exceptionnel de l’aide humanitaire feront beaucoup référence aux principes du secteur, notamment à l’indépendance et à la neutralité. Qui l’emportera ? Les tenants de l’exceptionnalité ou ceux de la totalisation ? 

Au-delà de l'expression : « aussi local que possible, aussi international que nécessaire »

Soutien de façade à la localisation

Les associations humanitaires locales gagnent en respect et en influence, du moins dans les discours que l’on nous rabâche, tandis que le modèle d’intervention ponctuelle des organisations humanitaires étrangères semble de plus en plus inefficace et inéquitable. Les défenseurs des ONG locales parleront de nouveau modèle, de pouvoir et de flux de financement. Quant aux « timides internationalistes », ils ne veulent pas être surpris à défendre le cliché des blancs qui sautent dans un avion pour aller aider les pauvres. Ils parleront sans doute d’intelligence technique, de « capacité » et de proximité (entendre ici le fait que leurs équipes sont en interaction directe avec la population locale sur le terrain). Un terrain d’entente a dans une certaine mesure été trouvé entre les « internationalistes » et les « localistes » avec l’élégante expression : « aussi local que possible, aussi international que nécessaire ». Mais les tensions persistent, produit de l’intérêt personnel et des principes. Les intervenants étrangers peuvent avoir l’avantage d’être considérés comme suffisamment neutres dans certaines guerres. Quant aux associations locales, elles peuvent être trop petites et manquer d’un système leur permettant de prendre les commandes de certaines opérations. Les grandes ONG internationales ne voient peut-être pas leur disparition avec la plus grande sérénité et les ONG locales ne sont peut-être pas saintes et authentiques. Attention au soutien de façade aux organisations du Sud, à la localisation et à la réconciliation : les organisations humanitaires du Nord qui mettent en avant leurs « partenariats » pour montrer qu’ils sont bien intégrés au niveau local ne lâcheront sans doute pas vraiment prise

Le diable n’est pas dans les détails, mais dans les clauses accessoires.

Formulations vagues

Le diable n’est pas dans les détails, mais dans les clauses accessoires. Si un quart des financements était véritablement alloué aux organisations humanitaires locales et nationales d’ici 2020 comme le recommande le rapport du groupe de haut niveau sur le financement humanitaire, le changement serait énorme : ces organisations verraient leurs fonds multipliés par 20 en seulement trois ou quatre ans. Mais le document offre une échappatoire : les apports de fonds doivent se faire « aussi directement que possible », précision qui laisse la porte ouverte à la sous-traitance. Les engagements qui permettent de telles dérobades sont-ils vraiment des engagements ? Nous allons entendre beaucoup d’« exhortations », d’« efforts », et de « progrès concrets sur la voie de ». Cherchez les chiffres dans les déclarations. Ne les prenez pas trop au sérieux. N’oubliez pas l’expression « c’est un processus », euphémisme impérissable synonyme d’atermoiement. On pourrait probablement en faire un jeu à boire, ou au moins une partie de loto de langue de bois.

Opportunismes et intérêts particuliers

Nous serons à l’affût de ceux qui demandent aux autres de changer, mais donnent peu de détails sur les changements qu’ils prévoient de faire eux-mêmes. Soyez également attentifs aux déclarations d’appropriation, qui revendiquent certains thèmes ou certains secteurs professionnels. Nous avons déjà assisté à une séparation bien mal menée concernant le thème de l’« inclusion » : une « Charte pour l’inclusion » couvre le handicap, tandis qu’une autre réunit les questions de handicap, d’âge et d’autres vulnérabilités. Deux différentes chartes pour l’inclusion ? Si même ceux qui défendent ce thème n’arrivent pas s’accorder, que peut-on attendre des autres ? Dans la même veine, plusieurs se disputent la couronne de l’« innovation humanitaire ». Profiter d’un évènement aussi impondérable et volontairement large que ce sommet pour gagner en notoriété est peut-être le meilleur résultat que certains espèrent atteindre.

World Humanitarian Summit
World Humanitarian Summit

Si seules des platitudes confortables émanent des abords du Bosphore, les critiques en feront leurs choux gras

De l’utilité du conflit

Les disputes, les prises de bec et les remarques abruptes seront la preuve que le sommet a réellement un sens. Quand de vrais problèmes sont en jeu, que le statu quo est remis en cause, il faut s’attendre à des résistances. Si seules des platitudes confortables émanent des abords du Bosphore, les critiques en feront leurs choux gras, à juste titre. Il y aura des disputes et des récriminations mesquines au sujet des passes, du temps d’antenne, des badges et des entrées à la zone VIP. Mais ce n’est pas ce qui importe. Beaucoup d’affaires seront conclues dans les couloirs, les souks et les bars à chicha.

Le sommet a peut-être même déjà exercé sa plus grande influence : sa phase de consultation ouverte a déclenché beaucoup de réflexions en interne et, même si cela a été difficile, des changements se trament déjà. Quels que soient les coups de théâtre et les absurdités auxquels nous assisterons à Istanbul, ce sont les vrais changements visant à améliorer l’aide et à en faire profiter plus de personnes qui devront attirer notre attention dans les mois et les années à venir.

bp/ha/ag-ld/amz