Erreur sur le futur

Marty McFly et le Sommet mondial sur l’action humanitaire

Paul Currion

Chroniqueur pour IRIN 

Note de l'auteur

En pensant au Sommet mondial sur l’action humanitaire, Paul Currion, collaborateur régulier d’IRIN, craint que nous n’obtenions que « la même chose, mais plus », alors que notre avenir demande une ouverture d’esprit et des solutions radicales.

Le 21 octobre est une date qui restera à jamais gravée dans la mémoire de la culture humaine. C’est, bien sûr, la journée de Retour vers le futur, célébration de la deuxième (et troisième) venue de notre Seigneur et maître skater Marty McFly. Dans le film Retour vers le futur II, Marty voyage de 1985 à 2015 pour découvrir un avenir étrangement familier. Les skateboards ont abandonné leurs roues pour se mettre à voler, les cinémas présentent des films holographiques et le café du coin est décoré dans le style rétro des années 1980.

Tout est pareil, mais en plus évolué. C’est une erreur que nous faisons souvent lorsque nous essayons de prédire l’avenir. Un nombre surprenant de prédictions du film se sont révélées vraies, mais pensez à toutes les tendances qu’il n’a pas vues venir : le changement climatique, l’urbanisation accélérée, le vieillissement de la population, les réseaux sociaux.

On peut pardonner aux auteurs du scénario : le film est sorti en 1989. Mais à la fin des années 1990, la plupart de ces tendances étaient déjà amorcées, voire pleinement visibles.

Pendant la majeure partie des années 1990, pourtant, la communauté humanitaire était aux prises avec le passé, plus qu’avec le futur. L’année de la sortie de Retour vers le futur II, la chute du mur de Berlin avait complètement changé le paysage géopolitique.

La décennie qui a suivi a été en quelque sorte le passage à l’âge adulte des organisations humanitaires, qui cherchaient leur identité comme un adolescent mal dans sa peau dont les parents vivent un divorce particulièrement difficile. Comme tous les récits initiatiques, cette période a été marquée par des frasques farfelues et de comiques quiproquos, comme lorsque nous avons accidentellement accueilli des milices rwandaises dans un camp de réfugiés de la République démocratique du Congo. On s’est fait plutôt mal voir sur ce coup-là. Médecins sans frontières (MSF) a quitté la salle en qualifiant ce mauvais film de « désastre éthique complet » et la Croix-Rouge lui a emboîté le pas en disant que « parfois, nous ferions mieux de ne pas intervenir ». Tout le monde a alors cru qu’il n’y aurait pas de suite au film.

Malheureusement, tout le monde avait tort. Il y a eu plusieurs suites et MSF vient d’ailleurs de claquer la porte du Sommet mondial sur l’action humanitaire. C’est devenu une habitude pour l’organisation. J’ai même été surpris qu’ils ne quittent pas la cérémonie de remise de leur prix Nobel de la paix à la dernière minute sous le prétexte qu’Alfred Nobel n’était pas des plus corrects idéologiquement (ce qui est tout à fait vrai). Mais cette fois-ci, ils ont probablement raison de croire que les États membres des Nations Unies ne s’investissent pas vraiment dans la réussite du sommet. 

Le Conseil de sécurité a par exemple adopté en mai 2016 une résolution condamnant les attaques visant le personnel et les établissements médicaux, alors que quatre de ses cinq membres permanents sont associés à des coalitions responsables d’attaques contre des installations de santé au cours de l’année passée. De son côté, la Turquie, hôte du sommet, est accusée de refuser aux réfugiés l’accès à des avocats et à des soins médicaux spécialisés et d'avoir blessé et tué des demandeurs d’asile syriens.

Je ne veux pas jouer les rabat-joie. Le fait qu’un Sommet mondial sur l’action humanitaire ait lieu est une bonne chose en soi. OCHA et ses partenaires ont mené à bien un processus de consultation extraordinaire, qui a ouvert des discussions aussi nombreuses que productives au sein de la communauté humanitaire. D’une certaine manière, ce processus a consolidé les progrès que nous avons faits depuis les années 1990 — qui ont été considérables, tant en matière politique que pratique — et a permis d’identifier certains points critiques sur lesquels nous pouvons encore nous améliorer.

Cela comprend les transferts d’argent — et vous allez voir les modèles économiques des organisations humanitaires s’effondrer avant qu’elles y parviennent — et le poids toujours croissant d’ONG « non traditionnelles » qui critiquent le système actuel (notamment le tout récent réseau d’ONG du Sud NEAR). Je crains que cela ne suffise pas à faire émerger un nouveau consensus. Aucun de ces changements n’a été amorcé grâce au soutien institutionnel, mais plutôt grâce aux efforts déterminés de quelques individus au cours des dix dernières années.

En attendant, les propositions négociées officiellement dans le cadre du sommet sont si vagues que personne ne peut être contre, à part peut-être la Russie, qui gagnerait la médaille d’or si montrer son désaccord était un sport olympique (même si le parquet général russe n’a pas trouvé un seul fait vérifiant les allégations d’un dopage du désaccord systématique et commandité par l’État). Même Ban Ki-moon admet que nombre de ces propositions ne sont pas « totalement nouvelles », ce qui témoigne de « l’incapacité à tirer des leçons du passé et à accepter plus manifestement les besoins et les changements. »

Toute la communauté humanitaire est d’accord pour dire que nous devons accepter le changement si nous voulons être prêts pour l’avenir. Mais… et si nous nous trompions d’avenir ?

Les participants au sommet ont afflué à Istanbul comme des abeilles énervées venant assister à l’effondrement de leur propre colonie « pour tracer la voie du changement », mais ils vont surtout discuter de comment faire « la même chose, mais plus ». Le sommet va s’employer à réaffirmer les principes humanitaires avec des gouvernements qui ont passé les dix dernières années à les affaiblir. Puis il va demander à ces mêmes gouvernements davantage d’argent pour continuer à faire plus ou moins la même chose qu’avant.

Plusieurs rapports sur l’avenir de l’humanitaire publiés ces dix dernières années traitent des tendances que j’ai mentionnées précédemment dans cet article, à savoir le changement climatique, l’urbanisation accélérée, le vieillissement de la population, etc. Mais ces tendances ne donnent pas une véritable idée de l’avenir, car elles sont déjà d’actualité depuis une vingtaine d’années. Même si nous n’en prenons conscience que maintenant, le futur ne sera pas « la même chose, mais plus ». Il sera plus probablement façonné par des évènements imprévisibles, des cygnes noirs, comme la révolution du téléphone portable, la guerre contre le terrorisme et la crise migratoire mondiale.

Le processus de consultation préalable au sommet était un bon début, mais nous ne pouvons pas nous contenter de notre capacité de jugement. Si nous voulons réellement être prêts pour le futur, nous devons nous préparer à différents scénarios. C’est possible : avec le réseau START, nous nous sommes intéressés aux techniques utilisées dans le domaine des études sur le futur pour trouver comment adapter nos organisations pour l’avenir, pour réfléchir de manière plus critique aux raisons de l’échec du changement dans le secteur de l’aide humanitaire, pour prendre en compte un éventail plus large d’opinions issues de différentes disciplines et pour étendre notre calendrier de planification à 20, voire 50 ans.

Marty McFly est finalement retourné en 1985, mais la communauté humanitaire n’a pas le pouvoir de revenir en arrière. Pour reprendre les mots du rapport Humanitarian Horizons : « Personne ne peut prédire l’avenir. Mais, comme un artiste utilisant un nouveau médium, si nous apprenons, expérimentons et prenons des risques, nous finissons par nous sentir plus à l’aise et plus à même de gérer les possibilités et les contraintes qu’il représente. » La plupart des discussions autour du sommet mondial sur l’action humanitaire ont jusqu’à présent concerné la comptabilité et les mécanismes de financement de l’aide humanitaire, alors que nous devrions peut-être plutôt penser comme des artistes. 

 

Photo de couverture : Ex13/Wikimedia Commons. Des tramways istanbuliotes d’époque dont les lignes ont été rouvertes en 1990. 

Paul Currion travaille comme consultant indépendant auprès des organisations humanitaires. Il a auparavant participé à des interventions humanitaires au Kosovo, en Afghanistan et en Irak et dans des pays affectés par le tsunami de l’océan Indien.