Pourquoi les navires de guerre ne peuvent pas résoudre la crise des réfugiés ?

Ruben Andersson

Chroniqueur pour IRIN

Note de l'auteur

Alors que l’OTAN déploie ses navires de guerre dans la mer Égée, l’anthropologue et auteur de l’ouvrage Illegality, Inc. Ruben Andersson, de la London School of Economics, propose d’autres solutions que la politique actuelle de l’Europe, qui renforce en vain le contrôle de ses frontières.

Alors que l’OTAN déploie ses navires de guerre dans la mer Égée, l’anthropologue et auteur de l’ouvrage Illegality, Inc. Ruben Andersson, de la London School of Economics, propose d’autres solutions que la politique actuelle de l’Europe, qui renforce en vain le contrôle de ses frontières.

Nouvelle semaine, nouveau projet griffonné sur le dos d’une serviette en papier pour tenter de résoudre la crise des réfugiés. Cette fois-ci, c’est « envoyez les navires de guerre ». 

Cette décision angoissée de faire appel à l’OTAN a beau être une première dans la militarisation des frontières de l’Europe, elle correspond à une tendance qui n’est pas nouvelle : celle de considérer les réfugiés et les migrants qui arrivent par bateau comme une urgence à laquelle on ne pourrait répondre qu’en intensifiant le contrôle des frontières.

Depuis l’entrée en application de l’accord de Schengen sur la libre circulation en Europe dans les années 1990, les gouvernements se sont tous mobilisés pour renforcer les frontières extérieures de l’Europe au lieu d’adopter une politique commune à l’échelle de l’Union en matière de migration et d’asile. Le problème, c’est que ça n’a jamais marché. Comme n’ont cessé de le répéter certains chercheurs (dont moi-même), surveiller les frontières et mettre en place des mesures dissuasives pour tenter d’endiguer l’immigration ne résoudra rien tant qu’on n’en traitera pas les causes profondes, à savoir l’inégalité mondiale croissante, la demande de main-d’œuvre dans les pays de destination, les réseaux familiaux transfrontaliers, la violence, la répression, etc. Au contraire, ces décisions ne font qu’empirer la situation en la rendant plus chaotique, plus meurtrière, plus favorable aux prédateurs. 

Cette position a entraîné l’Europe dans un cercle vicieux : de Lesbos à Lampedusa, les responsables politiques ont augmenté les doses de médicaments toxiques administrés à chaque nouvelle « crise ». Pendant longtemps, ils s’en sont tirés à bon compte, mais avec l’arrivée de plus d’un million de personnes par la Méditerranée en 2015, ils ne peuvent plus prétendre que la politique de contrôle des frontières fonctionne. Face à cet échec, les leaders européens n’ont pas d’explication ni de solution à proposer à leurs électeurs. Pire, ils appliquent maintenant cette même logique nocive aux frontières de leurs propres pays. Un nivellement par le bas sans une once d’Union.

Il faut cependant reconnaître que cet échec ressemble à un succès pour les nombreux acteurs qui se nourrissent de cette approche répressive de l’immigration : les politiciens européens qui cherchent à donner une image inflexible d’eux-mêmes à leurs électeurs, les agences frontalières, les sociétés de défense et de sécurité et les États voisins de l’Europe, qui se servent des migrants comme une vache à lait, une monnaie d’échange et même une « arme » contre cette Europe apeurée. 

Alors que peut-on faire ?

1. Apprendre des échecs d’autres « guerres »

Tout comme la « lutte contre l’immigration » n’a pas réussi à endiguer les déplacements transfrontaliers, la « guerre contre la drogue » est maintenant reconnue comme étant un exercice extrêmement coûteux, destructeur et somme toute futile. Nous pourrions nous inspirer du concept de « réduction des méfaits » qui a commencé à être appliqué (quoique modestement) en matière d’addiction, en mettant un terme, par exemple, à certaines mesures de sécurité particulièrement contreproductives et dangereuses pour les migrants — comme les rétentions massives, le refoulement et les clôtures — et en renforçant parallèlement les solutions plus humaines grâce à des financements ciblés de l’Union européenne. La plus importante mesure de réduction des méfaits est simple et déjà à la portée des États membres : il s’agit de mettre en place des voies légales permettant aux réfugiés et aux migrants de venir en Europe sans risques et de manière organisée plutôt que de recourir à des moyens chaotiques et dangereux.

2. Évaluer le véritable coût de la « sécurité des frontières »

Il est actuellement très difficile d’évaluer combien d’argent les contribuables dépensent à la sécurisation des frontières et au contrôle de l’immigration, mais une récente enquête journalistique intereuropéenne a révélé que, depuis le début des années 2000, les expulsions avaient à elles seules coûté quelque 11 milliards de dollars. Et il ne faut pas oublier les coûts indirects : l’Europe a depuis longtemps recours à l’aide au développement pour convaincre les États africains d’appliquer des mesures dissuasives pour prévenir l’émigration. Mais il ne suffit pas de compter les sous : nous devons aussi évaluer les coûts sociaux, politiques, environnementaux et économiques. La fermeture des voies de migration légales et la politique du chacun pour soi font peser une pression énorme sur les régions frontalières de toute l’Europe. Elles mettent à mal le tourisme, piétinent les cultures et entraînent des troubles sociaux, sans oublier les milliers de vies perdues en mer. Politiquement, la note est aussi de plus en plus salée. L’espace Schengen risque de voler en morceaux, les États extérieurs se situant sur les principaux itinéraires de migration ont gagné beaucoup de poids grâce à la panique de l’Europe et le reste du monde observe d’un œil désapprobateur comment ces pays avancés laissent des gens mourir devant leur porte. Une évaluation complète des coûts de la « sécurité des frontières », y compris de ses conséquences financières, sociales, politiques et humanitaires, contribuerait à amorcer un changement et les responsables politiques devraient faire pression en ce sens. 

3. Adopter une stratégie globale en matière de mobilité

Il faudrait pour cela traiter la migration non comme une urgence ou une menace, mais comme une caractéristique récurrente de la vie humaine qui, gérée comme il faut, pourrait offrir d’importantes opportunités. Un virage stratégique pourrait être emprunté grâce à quatre mesures intimement liées. Premièrement, en désamorçant le débat et en tempérant la notion d’urgence, qui n’a fait que renforcer le modèle sécuritaire. Deuxièmement, en créant un mode de collaboration différent avec les États voisins de l’Europe, en jetant aux oubliettes la nuisible « lutte contre l’immigration » pour favoriser l’échange d’expertise dans des domaines comme la santé et l’éducation. Troisièmement, en normalisant réellement le traitement de l’immigration en Europe par un modèle de partage des responsabilités plus positif que celui des quotas obligatoires, tout en soustrayant les questions migratoires aux « Affaires intérieures » pour les placer sous d’autres directions générales à Bruxelles — ou même en en créant une nouvelle chargée de la mobilité. Enfin, quatrièmement et au-delà de la sphère européenne, en cherchant à mettre au point une approche mondiale de la migration qui renforce la responsabilité partagée de l’asile sous l’égide du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) tout en prenant en compte les autres formes de migration. Si les responsables européens remettaient de l’ordre dans leurs propres affaires, ce qui semble peu probable, ils pourraient gagner en crédibilité lors des délibérations des Nations Unies de cette année et inciter d’autres pays riches à accepter un meilleur partage des responsabilités. 

4. Former de vastes coalitions en faveur d’un changement

Il y a peu de chances que les responsables européens se détournent de leur plein gré du seul modèle sur lequel ils ont jusqu’à présent réussi à se mettre d’accord, à savoir le contrôle des frontières. Pour favoriser le changement, nous pouvons tirer des leçons de coalitions créées dans d’autres domaines controversés. Comme pour la question des combustibles fossiles ou pour les guerres contre la drogue, les risques générés par la « lutte contre l’immigration » sont inégalement répartis. Tandis qu’une véritable industrie s’est formée autour du contrôle des frontières, ceux qui sont le plus touchés par ses conséquences négatives, à savoir les populations frontalières, les employés et les bénévoles en première ligne pour réparer les dégâts, les États européens et non européens qui ont accueilli plus que leur part de demandeurs d’asile et les pays d’origine et leurs habitants qui ont vu leurs concitoyens périr, pourraient devenir le moteur d’une coalition hétéroclite en faveur de la mobilité. Coalition au sein de laquelle les migrants et les réfugiés eux-mêmes doivent jouer un rôle. Ceux qui ont fui les bombes pour protéger leur famille ou qui se sont cachés des milices libyennes avant de partir pour l’Europe ont énormément de compétences à offrir et débordent d’ambition et de perspicacité. 

Aucune de ces propositions n’est une solution miracle et résoudre les principaux facteurs de la crise mondiale des réfugiés, c’est-à-dire les guerres et la répression, ne peut que prendre du temps. Cette absence de panacée devrait être bienvenue dans le débat politique, car l’opposé — la rustine consistant à renforcer le contrôle des frontières — s’est révélé totalement vain.

Pour en savoir plus sur les recommandations de Ruben Andersson en faveur d’une approche moins nocive, lisez son étude au complet ici.

ra/ks/ag-ld/amz 


Ruben Andersson, de la London School of Economics, est anthropologue et auteur de l’ouvrage Illegality, Inc.