EXCLUSIVITÉ : World Vision hérisse les groupes d'aide avec son opération en solo à la frontière jordanienne

Quelque 70 000 Syriens sont pris au piège dans une zone démilitarisée à la frontière syro-jordanienne, avec une aide très limitée et soumise à des restrictions strictes. IRIN est en mesure de révéler que tandis que les Nations unies assurent la fourniture d'aide au moyen d'une grue ou par l'intermédiaire de sous-traitants, l'ONG américaine World Vision privilégie une approche controversée : elle a recours à une milice syrienne « modérée » qui l'aide à faire entrer des denrées.

Les agences d'aide humanitaire ont tenté de nombreuses solutions de contournement pour acheminer de l'aide dans cette zone appelée la « berme » depuis que la Jordanie l'a bouclée à la suite d'une attaque du prétendu État islamique en juin. De faibles quantités de nourriture ont été distribuées à plus de 46 000 personnes, et un approvisionnement minimum en eau a été maintenu grâce aux efforts des Nations unies. Un centre de services a en outre été construit en territoire jordanien pour la fourniture de soins médicaux.

L'ensemble des acteurs tentant de venir en aide à ces Syriens pris au piège s'attachent du mieux qu'ils peuvent à respecter les principes humanitaires d'impartialité et d'indépendance. Interdites d'accès à la berme, les Nations unies ont engagé des sous-traitants approuvés par les forces armées jordaniennes – elles-mêmes interdites d'accès – pour assurer la distribution de l'aide et autres missions connexes à l'intérieur du no man's land, conformément à un plan dont IRIN s'est fait l'écho en exclusivité en octobre.

World Vision, en revanche, a choisi de s'offrir les services d'un sous-traitant logistique affilié à une milice dirigée par l'homme d'affaires syrien Rakan Khdeir et soutenue par la Jordanie. La milice de M. Khdeir lui fournit une protection armée. Bien que cette approche ait ses détracteurs, l'ONG affirme qu'elle est efficace et permet d'acheminer l'aide là où elle fait défaut.

D'après une source digne de foi, l'un des sous-traitants des Nations unies, la First Technical Support Company (FTSC), fait en réalité appel à la même milice pour garantir la sécurité de ses propres distributions alimentaires.

Mageed Yahia, le directeur pays du Programme alimentaire mondial (PAM) en Jordanie, a dit à IRIN que les arrangements sécuritaires de leur sous-traitant relevaient de sa responsabilité, pas de celle du PAM.

« Ils sont censés assurer leur propre sécurité. Nous leur avons dit que nous n'étions pas en mesure de le faire... ça ne fait pas partie de nos obligations », a-t-il dit à IRIN. « C’est ce que nous sommes autorisés à faire par le gouvernement : les distributions ne peuvent se faire qu'à l'intérieur du no man's land, et uniquement pas l'intermédiaire d'un sous-traitant. »

Également contactés par IRIN dans le cadre du présent reportage, le HCR, UNICEF et OCHA ont refusé d'entrer dans le détail des ententes contractuelles en vigueur dans la zone de berme.

Une zone de non-droit

Samedi, une voiture piégée a explosé à Rukban – l'un des deux principaux camps de la berme – faisant au moins six morts et plus de 14 blessés. Il s'agit du quatrième attentat frappant la zone démilitarisée ces sept derniers mois. Cette tragédie a permis de rappeler que des dizaines de milliers de civils sont pris au piège dans une zone qui a été infiltrée par l'EI à diverses reprises – une zone de non-droit à laquelle la plupart des agences d'aide humanitaire n'ont pas accès.

Les Syriens voient le côté jordanien comme un modèle de stabilité : « J'ai peur lorsque je me rends seule à la berme syrienne », a dit Asmaa, une mère de quatre enfants vivant à Rukban (elle a demandé à IRIN de taire sa vraie identité par peur pour sa sécurité). « La berme jordanienne me paraît plus sûre, car elle est organisée et il y a des gardes. Là-bas, des gens restent éveillés toute la nuit pour la protéger et protéger les populations à l'intérieur. »

A family poses after snow for a mobile phone photo at the Jordan-Syria berm zone at the border
Anonymous/IRIN

À la mi-2014, les Syriens ont commencé à s'entasser aux deux points de passage de la berme : Rukban et Hadalat. Certains ont pu passer. Mais la plupart ont été refoulés.

Sous la pression de la communauté internationale, la Jordanie a accru l'aide et le nombre d'entrées début 2016. Mais les admissions ont cessé et la zone a été déclarée zone militaire le 21 juin, après qu'un engin explosif improvisé a tué sept troupes. Aujourd'hui, plus de 70 000 personnes s'entassent dans la berme.

Seule une infime quantité d'aide a pu être introduite en plus de sept mois, depuis l'attaque de juin dernier, et c'est pourquoi M. Khdeir, le chef de la milice syrienne connue sous le nom d'Armée tribale (dénomination complète : « Armée des tribus libres »), dit avoir commencé à s'entretenir avec les agences d'aide humanitaire fin août – la lenteur du système de distribution des Nations unies le frustrait.

Également connu sous le nom de Cheikh Rakan, M. Khdeir entretient des liens étroits avec les forces armées jordaniennes. Dans un entretien accordé à IRIN, il a révélé que son salaire – y compris les 300 dollars mensuels versés pour chaque combattant basé à Rukban – lui était versé par la Jordanie, qui le fournit également en armes. M. Khdeir a confié à IRIN avoir déployé plus de 130 hommes pour endiguer la violence au sein du « camp » de Rukban et contrer l'EI.

World Vision est devenu le partenaire humanitaire préféré du Cheikh Rakan. « J'ai ressenti leur humanisme. Là où nous nous rejoignons, c'est que nous partageons le même goût pour l'ordre. C'est très important », a-t-il dit.

Leur collaboration a débuté en septembre, et un travailleur humanitaire haut placé a qualifié l'Armée tribale de « nouvel enfant favori de la Jordanie ».

« Notre rôle est de réceptionner l'aide à la frontière, de l'acheminer jusqu'à l'entrepôt, de la protéger, puis de protéger l'équipe de World Vision lors de la distribution », a expliqué M. Khdeir.

Un accord douteux ?

World Vision a engagé une entreprise jordanienne liée à M. Khdeir, Al Badia Logistics Services, pour exécuter l'accord, qui prévoyait le forage d'un trou de sonde juste à l'intérieur de la Syrie.

Un porte-parole de World Vision a dit à IRIN : « Nous avons une entente commerciale avec Al Badia Logistics Services pour acheminer des denrées jusqu'à la berme pour leur distribution. Des paiements ont été versés pour les services fournis dans le cadre de ce contrat. »

Le fait que l'ONG entretienne de tels liens de proximité avec un groupe armé a indigné au sein de la communauté humanitaire.

« La nature de leur accord est franchement douteuse », a dit un travailleur humanitaire haut placé au sujet de la collaboration entre World Vision et l'Armée tribale. « On est très éloignés de l’idée que je me fais d’une conduite humanitaire normale »

Qualifiant l'accès accordé à World Vision de « très instrumentalisé », un autre travailleur humanitaire s'est interrogé : « Comment peut-on fournir de l'aide humanitaire via un acteur militaire, rien que ça ! »

Mais World Vision défend son approche.

« Dans des situations comme celle-ci, il n'y a pas de solutions idéales », a dit un porte-parole de l'ONG à IRIN. « Nous prenons grand soin de respecter les protocoles et les principes humanitaires, en choisissant nos partenaires sur la base d'évaluations et de contrôles. S'agissant de notre demande d'accès à la berme, aucun préalable contrevenant aux principes humanitaires n'a été exigé ou convenu. »

M. Khdeir lui-même semble avoir conscience de la contradiction qu'il y a à voir une milice faire de l'humanitaire. Il a dit avoir rencontré « toutes les ONG », mais avoir été frustré de la lenteur avec laquelle agissent la plupart d'entre elles. « Nous sommes en temps de guerre, en situation d'urgence. Rendre le processus plus démocratique n'aidera en rien », a-t-il dit à IRIN.

World Vision dit avoir distribué 4 000 kits d'hygiène et 3 000 paquets contenant des vêtements pour bébés – une part relativement faible du total de l'aide fournie à la berme.

Avec l'Armée tribale comme modérateur, World Vision a également formé quelques habitants de Rukban à réaliser une évaluation rapide des besoins de 600 familles. IRIN a rencontré plus d'une douzaine de ces réfugiés conduits en Jordanie pour y être formés.

L'enquête a révélé que la faim était la préoccupation première des personnes interrogées. L'aspect des enquêteurs eux-mêmes semblait l'attester : tous étaient maigres, voire décharnés pour certains. Tous ont dit avoir perdu du poids depuis qu'ils se trouvent à Rukban, et aucun d'entre eux ne mangeait plus d'un maigre repas par jour.

Allégations et attaques

D'autres allégations graves ont été formulées en dehors de ces questions éthiques entourant la neutralité et les principes humanitaires.

Omar al-Beniai, un militant d'une tribu bédouine syrienne de la région, a accusé l'Armée tribale d'empêcher certains civils d'accéder aux services de soins, de distribuer l'aide fournie par World Vision de façon sélective à leurs amis et alliés, et d'en renvoyer une partie à des contacts à Deraa, en Syrie, où elle serait vendue à profit.

M. Al-Beniai a dit que l'Armée tribale était une milice soutenue par les États-Unis et la Jordanie, créée pour combattre l'EI et qui s'est écartée de sa mission initiale. Les États-Unis et la Jordanie ont une présence militaire commune à proximité de Rukban.

M. Khdeir a démenti ces accusations, et World Vision soutient que ses distributions d'aide sont étroitement contrôlées.

« Nous sommes convaincus que les kits d'hygiène de notre première distribution-test organisée début novembre ont atteint les enfants et les familles auxquels ils étaient destinés », a dit un porte-parole de World Vision à IRIN.

Tyre tracks in the snowy desert at the Jordan-Syria border
Anonymous/IRIN

« Nous tâchons d'assurer le meilleur suivi possible dans ce type de situations, notamment en contrôlant l'identité des bénéficiaires, et rien ne permet de supposer que ces fournitures – des couches, des crèmes pour le change, du dentifrice, de la lessive, etc. – aient été détournées. »

 

Indépendamment de ses mérites, l'opération d'aide semble être elle-même devenue une cible : le 17 décembre, un kamikaze à moto s'est fait sauter à l'extérieur de l'entrepôt de World Vision dans la zone de berme. L'explosion a tué plusieurs miliciens de l'Armée tribale surveillant l'entrepôt et détruit jusqu'à 12 000 lots de vêtements pour enfants que World Vision dit avoir reçus d'UNICEF.

 

Que réserve la suite ?

Les détails techniques sur la façon dont l'aide est distribuée peuvent sembler rébarbatifs, mais sont parfois une question de vie ou de mort.

Des sources médicales dignes de foi affirment qu'au moins une douzaine d'enfants sont décédés par manque de soins médicaux depuis juin, tandis que les femmes enceintes et en couches courent un risque élevé. Une épidémie d'hépatite A est également à déplorer.

Tandis que les modestes opérations de World Vision se poursuivent, l'action de plus grande envergure des Nations unies continue de reposer sur une collaboration avec les forces armées jordaniennes et des sous-traitants privés pour acheminer l'aide jusque dans la zone de berme à laquelle l'organisation n'a pas accès.

Shaza Moghraby/WFP
WFP used a crane to lower food for refugees into a no-go zone at the Jordan-Syria border

Depuis juin, les efforts humanitaires des Nations unies n'ont pu être déployés que par à-coups, même en lisière sud de la berme, et toute opération ciblant l'intérieur de la zone doit être menée à distance (l'aide a été distribuée par grue) ou par l'intermédiaire de sous-traitants.

MSF, comme d'autres agences d'aide, n'a pas été en mesure de travailler dans la région depuis juin. Luiz Eguiluz, qui officiait comme directeur pays de Médecins sans Frontières en Jordanie jusqu'à la fin de l'année dernière, a dit que le système des Nations unies ne permettait pas de travailler correctement. « L'aide à distance ne permet pas de répondre aux besoins des populations dans la berme. Ne pas avoir de professionnels de santé formés, c'est un problème », a-t-il dit à IRIN.

Le travailleur humanitaire haut placé qui a qualifié l'accord avec l'Armée tribale de « douteux » s'est dit inquiet de l'impact que la situation pourrait avoir sur les autres acteurs : « Nous craignons que l'opération de World Vision ne mette les autres opérations en danger. » Cependant, tant les opérations de World Vision que celles des Nations unies semblent enlisées dans les difficultés sécuritaires.

L'armée jordanienne, a dit un travailleur humanitaire haut placé, a déjà exercé une forte influence sur le choix des sous-traitants des Nations unies. Un haut fonctionnaire des Nations unies a confirmé à IRIN que depuis que la zone est militarisée, les appels d'offres ne peuvent être adjugés qu'à des sous-traitants présélectionnés par les forces armées jordaniennes. La Jordanie continue de solliciter le concours des Nations unies et des donateurs pour un ensemble de mesures sécuritaires relatives à la berme dépassant largement le cadre de l'opération humanitaire.

D'après les Nations unies, un deuxième cycle de distribution alimentaire est prévu à compter du 28 janvier. Mais dans la zone de berme, les plans ont tôt fait d'être compromis.

sw/as/bp/ag-xq/amz

(PHOTO D'EN-TÊTE : les Nations unies ont établi une zone de services au sud de la berme permettant des distributions plus sûres. Photo : PAM, novembre 2016)