Boko Haram – craintes, théories du complot et aggravation de la crise

Note de l'auteur

Cet article s’inscrit dans le cadre d’un projet spécial consacré à l’extrémisme violent au Nigeria et dans le Sahel

L’intensification de la guerre menée par Boko Haram contre les civils plonge dans la peur les habitants du nord-est du Nigeria. L’armée continue de prétendre que les djihadistes sont en fuite, mais cette allégation est complètement fausse et ne réconforte plus personne.

Voici un aperçu de la situation actuelle :

– Il y a eu au moins 83 attentats-suicides menés par des enfants depuis le mois de janvier, soit quatre fois plus que l’an dernier.

– Des quatre voies d’accès à Maiduguri, la principale ville du nord-est du pays, seule la route de Maiduguri-Damaturu-Kano est considérée comme sécuritaire.

– En raison de l’insécurité, les habitants des zones rurales ne peuvent s’aventurer à plus de quatre kilomètres des principales villes dans chacune des zones de gouvernement locales.

– Dans les mosquées de Maiduguri, les fidèles se relaient pour prier. Tandis qu’un groupe prie, l’autre fait le guet pour tenter de prévenir les attentats-suicides.

Le nombre de victimes de la secte islamiste est effrayant. Au cours des deux derniers mois, Boko Haram a mené plusieurs attaques importantes, notamment :

– Une attaque contre des travailleurs de l’industrie pétrolière et des soldats qui prospectaient dans le bassin du lac Tchad qui, selon certaines informations, aurait fait plus de 50 victimes.

– Le meurtre par balle et par arme blanche de 31 pêcheurs sur deux îles du bassin du lac Tchad.

En juillet, le président intérimaire Yemi Osinbajo a ordonné le déploiement de tous ses chefs militaires à Maiduguri en réaction à l’accélération du rythme des attaques. Mais les violences ont continué.

L’insécurité qui règne dans le nord-est du pays nuit à l’agriculture : on rapporte d’ailleurs de graves pénuries dans certaines zones de la région. Boko Haram a commencé à s’emparer de vivres et de biens dans les communautés de Damboa, Azir, Mungale, ForFor, Multe et Gumsiri, pour n’en nommer que quelques-unes.

L’armée est également accusée de menacer les habitants qui refusent d’évacuer leur village pour aller s’installer dans les camps de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), où ils n’ont accès qu’à très peu de services.

Ceux qui refusent de partir sont parfois victimes des pillages de Boko Haram, mais ils se voient aussi confisquer des biens et des produits agricoles par les militaires sous prétexte qu’ils sont de connivence avec les insurgés.

Dans le bassin du lac Tchad en particulier, le commerce du poisson et du poivron est devenu une source de revenus importante pour Boko Haram. L’implication des combattants dans ce commerce traditionnel rend d’autant plus difficile l’identification des insurgés.

Les habitants ne sont en sécurité nulle part, même pas à Maiduguri. Au cours des derniers mois, des attentats à la bombe ont eu lieu dans le camp de PDIP de Dalori, à l’Université de Maiduguri et dans un hôpital général. Une importante attaque armée coordonnée a aussi été organisée dans la ville.

Connaître son ennemi

L’armée n’est pas seulement impuissante, elle manque aussi de moyens pour apprendre à connaître son ennemi et déjouer ses attaques. Les propos du porte-parole de l’armée nigériane, le colonel Sani Usman, qui a accusé les parents de « donner » leurs enfants à Boko Haram pour qu’ils deviennent des kamikazes, illustrent bien cette méconnaissance de la nature de la menace et de la façon de la neutraliser.

L’attaque menée par l’armée contre la base des Nations Unies à Maiduguri en août est un autre exemple de la faiblesse du service de renseignements. L’armée a dit qu’elle menait une opération de bouclage et de ratissage dans le but d’appréhender des suspects importants appartenant à Boko Haram et qu’elle ne savait pas qu’elle pénétrait dans un bâtiment des Nations Unies parce qu’il n’y avait pas d’enseigne à l’entrée.

L’incident illustre bien la méfiance de la population par rapport au travail des organisations d’aide humanitaire. À Maiduguri, la rumeur qui circulait le matin du raid était que le leader de l’une des factions de Boko Haram, Abubakar Shekau, se trouvait dans le bâtiment des Nations Unies. On racontait aussi que l’édifice contenait un entrepôt de munitions secret.

Les théories du complot abondent et les travailleurs humanitaires sont souvent impliqués. L’une des allégations les plus courantes est qu’ils fournissent des vivres, du carburant et des drogues à Boko Haram sous le couvert de l’aide humanitaire.

On croit aussi que l’aide distribuée aux plus démunis n’est pas suffisante. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a suspendu les distributions de vivres cette semaine après une émeute dans le camp de PDIP de Gubio, dans l’État de Borno. Les émeutiers ont détruit cinq véhicules appartenant à International Medical Corps. Ils ont dit qu’ils protestaient contre le fait qu’ils n’avaient pas reçu de rations depuis deux mois.

La population se plaint aussi que les organisations d’aide humanitaire n’emploient pas suffisamment de personnel local et que les travailleurs étrangers ne respectent pas les normes et les traditions locales, plutôt conservatrices.

La relation entre les humanitaires et les locaux n’est pas particulièrement harmonieuse. Les habitants du nord-est du pays veulent simplement que l’on garantisse leur sécurité pour pouvoir ensuite satisfaire leurs besoins par eux-mêmes. Ils sont ainsi nombreux à voir d’un mauvais œil l’afflux des organisations d’aide humanitaire dans leur région.

Briser le climat de méfiance

Le principal problème repose sans doute sur le fait que la population ne fait pas confiance à l’armée pour mettre un terme à l’insécurité.

La théorie du complot la plus tenace est que le haut commandement de l’armée et la classe politique sont à l’origine du conflit, qui dure depuis 8 ans. On les accuse ainsi de perpétuer les violences pour servir leurs propres intérêts au mépris des vies des citoyens nigérians.

Malgré la signature d’une série d’importants contrats d’armements, la capacité de combat de l’armée ne semble pas s’être accrue. Le Nigeria a notamment acheté des hélicoptères de combat et déboursé une somme considérable pour acquérir des avions d’attaque au sol américains.

Les tensions entre l’armée et la Force d’intervention conjointe civile (Civilian Joint Task Force, CJTF) illustrent bien la confusion qui règne quant à l’identité de l’ennemi. La CJTF a toujours été les yeux et les oreilles de l’armée. Équipés d’armes traditionnelles, ses membres ont tenu les barrages routiers installés dans les villes et les villages. Six cent quatre-vingts d’entre eux ont été tués jusqu’à présent dans le conflit.

Pourtant, l’armée s’en méfie. Elle croit que des partisans de Boko Haram se cachent dans ses rangs (ce qui est probablement vrai, aux côtés de criminels et autres scélérats). Les membres de la CJTF se voient cependant comme des défenseurs de la communauté. Après tout, ils ne touchent qu’une faible rémunération, voire rien du tout, et ils ne sont couverts par aucune assurance.

Les relations entre les PDIP et ceux qui sont restés dans leurs communautés après l’arrivée de Boko Haram sont aussi tendues. Les PDIP qui retournent dans les zones jugées sécuritaires ont en effet tendance à considérer ceux qui sont restés comme des collaborateurs ayant été endoctrinés par les insurgés.

Alors que la campagne contre-insurrectionnelle rencontre des obstacles, la secte islamiste croit clairement qu’elle a la situation en main et qu’elle a repris les rênes après une période difficile. Les combattants de Boko Haram ont en effet été chassés de toutes les villes qu’ils contrôlaient l’an dernier.

Les islamistes semblent assurément tenir le haut du pavé dans la guerre de propagande.

Depuis le début de l’année, Shekau a publié 11 vidéos. La faction moins radicale dirigée par Abou Moussab al-Barnaoui (qui a publiquement condamné les attaques indiscriminées contre les civils) s’est réveillée et a publié deux vidéos en un mois.

Si l’on pouvait envisager de proclamer un cessez-le-feu et d’entamer des négociations il n’y a pas si longtemps, il semble aujourd’hui peu probable que cela se produise dans un avenir rapproché.

ih/oa/ag

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TOP PHOTO: Boko Haram leader Abubaker Shekau