L’héritage de Ban Ki-moon entaché par l’épidémie de choléra

Sam Oakford

Journaliste indépendant basé à New York et contributeur régulier d’IRIN

Près d’un mois après que des responsables des Nations Unies eurent annoncé l’idée d’une enveloppe spéciale de 400 millions de dollars pour lutter contre le choléra à Haïti, presque aucun donateur n’a accepté de contribuer à la fourniture d’une aide matérielle aux victimes de la maladie. Celle-ci aurait été importée du Népal en octobre 2010 par les soldats de maintien de la paix des Nations Unies et aurait tué 9 100 Haïtiens depuis. Or ce n’est que récemment que les Nations Unies ont commencé à reconnaître qu’elles ont une part de responsabilité dans cette terrible épidémie.

Le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon a proposé de verser une « aide matérielle » aux victimes et aux survivants de l’épidémie de choléra à la suite de la publication d’un rapport virulent sur le sujet par un conseiller en matière de droits de l’homme. Philip Alston, professeur de droit à l’Université de New York et rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, a qualifié de « honte » le refus de l’organisation de reconnaître – pendant plusieurs années – qu’elle avait importé le choléra à Haïti.

Les perspectives ne semblent pas particulièrement prometteuses pour le plan d’aide lui-même. « Il est très difficile de faire progresser le plan d’aide matérielle sans avoir une certaine certitude quant à la disponibilité des sommes nécessaires », a dit David Nabarro, le Conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies chargé de la réponse à l’épidémie de choléra à Haïti. « D’un autre côté, il est difficile de s’assurer que nous aurons de l’argent si l’on ne sait pas à quoi ressemblera cette aide matérielle. »

Après que le rapport d’Alston eut été divulgué au New York Times, en août, le bureau de M. Ban a admis pour la première fois que les Nations Unies avaient la « responsabilité morale » de fournir une « aide matérielle » en réponse à l’épidémie de choléra. Il n’a cependant pas été jusqu’à admettre sa responsabilité ou à offrir des excuses.

Citant les mécanismes existants permettant aux Nations Unies de résoudre les poursuites pour négligence tout en conservant son immunité, M. Alston a dit que « la nouvelle politique demeurait gravement incomplète » sans une confession et des excuses officielles. M. Ban serait ainsi en train de perdre le peu de temps dont il dispose pour réparer ses torts avant de quitter son poste à la fin de l’année.

Un héritage entaché

« Les échecs de M. Ban à Haïti viendront ternir son héritage. Le temps passe, et il est en train de rater l’occasion de réparer ses torts », a dit Beatrice Lindstrom, une avocate de l’Institut pour la justice et la démocratie en Haïti (IJDH, selon le sigle anglais), un organisme qui a déposé des demandes d’indemnisation au nom des victimes du choléra. « M. Ban doit s’excuser publiquement au peuple haïtien et donner suite à sa promesse de mettre en oeuvre une ‘‘nouvelle réponse’’ avec de réelles mesures. »

M. Alston a écrit dans son rapport : « […] les contorsions légales lamentablement intéressées conçues pour échapper à toute forme de responsabilité demeurent toujours en place… À moins que le nouveau processus n’implique aussi une reconsidération à cet égard, la capacité [de l’Organisation des Nations Unies] à sauver sa réputation, sans parler de son autorité et de sa crédibilité légale, sera gravement affectée. »

Le bureau du Secrétaire général n’a pas répondu à la question de savoir si M. Ban présenterait des excuses et reconnaîtrait la responsabilité juridique des Nations Unies lors du discours qu’il prononcera devant l’Assemblée générale le 1er décembre.

Selon M. Nabarro, qui a été désigné pour superviser les opérations de lutte contre le choléra à Haïti, les conditions et la répartition du financement pour le plan d’« aide matérielle » ne sont pas encore déterminées. M. Nabarro, qui a dirigé l’intervention de lutte contre Ebola en Afrique de l’Ouest, a rencontré de nombreux représentants des États membres, mais il dit que la réponse globale aux multiples appels de fonds lancés pour venir en aide à Haïti est loin d’être enthousiaste. L’ouragan Matthew, qui a frappé le pays le 4 octobre dernier, a accru les besoins humanitaires et donné lieu à une augmentation des cas de choléra.

À la fin novembre, les États membres des Nations Unies ont promis de contribuer à hauteur de 18 pour cent seulement au plan national d’élimination du choléra 2012-2022, d’une valeur de 2,1 milliards de dollars ; le plan d’intervention humanitaire (Humanitarian Response Plan, HRP) 2016 pour Haïti, plus général, est financé à hauteur de 33 pour cent seulement ; et l’appel éclair d’un montant de 119,9 millions de dollars lancé à la suite de l’ouragan Matthew – le plus urgent, selon M. Nabarro – est aussi financé à moins de 50 pour cent.

Un plan à deux volets

On s’attend à ce que le nouveau plan d’aide comporte deux « volets » de 200 millions de dollars chacun : l’un consacré à l’éradication du choléra et à l’amélioration de l’assainissement et l’autre à la fourniture d’une « aide matérielle » aux victimes et aux communautés. Les détails demeurent cependant flous pour le moment (M. Nabarro a dit qu’il ne voulait pas susciter des attentes à Haïti en donnant des précisions hypothétiques).

Les responsables des Nations Unies se sont donné beaucoup de mal pour éviter de décrire cette tranche de financement comme une « compensation », ce qui, selon les avocats des victimes et ceux qui critiquent l’organisation, vient seulement ajouter une autre couche à la gestion complexe de la position légale de l’organisation par rapport à la crise.

D’après M. Nabarro, un seul État membre a accepté d’affecter spécifiquement ses dons à la fourniture d’une aide matérielle aux Haïtiens. D’autres donateurs se sont montrés disposés à financer la réponse globale à l’épidémie de choléra ou le premier volet du plan de 400 millions de dollars, mais la plupart semblent vouloir garder leurs distances avec le deuxième volet du plan, qui revêt un caractère plus politique.

« Nous sommes soumis à de fortes pressions pour élaborer un concept d’aide matérielle […] qui soit suffisamment clair pour que les États membres puissent décider s’ils souhaitent participer et de quelle façon », a dit M. Nabarro dans une interview avec IRIN.

D’après lui, l’un des scénarios envisageables serait d’utiliser les contributions obligatoires des États membres des Nations Unies pour financer l’aide matérielle. Mais certains pays se sont montrés réticents : ils craignent en effet de se retrouver sur la corde raide pour d’autres négligences graves potentiellement commises par les Nations Unies. Certains, y compris M. Alston, ont dit que cette crainte était infondée ou que ces négligences, si elles existent, doivent être abordées ouvertement par les Nations Unies.

« C’est un moment de vérité pour les dirigeants des Nations Unies, mais c’est aussi un moment de vérité pour les États membres », a dit Mme Lindstrom, de l’IJDH, qui a déposé des demandes d’indemnisation au nom de quelque 5 000 victimes du choléra ainsi qu’une plainte en recours collectif contre les Nations Unies devant un tribunal fédéral américain. « S’ils ne sont pas disposés à faire un pas en avant et à investir dans une réponse juste, alors la promesse d’une organisation plus comptable de ses actes sonne faux. »

En août, une cour d’appel fédérale américaine a confirmé que les Nations Unies ne pouvaient pas faire l’objet de poursuites aux États-Unis. Mme Lindstrom a dit que les demandeurs s’étaient vu accorder un délai supplémentaire la semaine dernière : ils ont désormais jusqu’au 17 janvier pour déposer une requête auprès de la Cour suprême des États-Unis. Elle a ajouté qu’en attendant, ses collègues et elle continueraient de faire pression sur les Nations Unies pour que l’organisation agisse de sa propre initiative.

(PHOTO DE COUVERTURE : Des travailleurs humanitaires d’une mission de lutte contre le choléra, Haïti, 2013. Nancy Palus/IRIN)

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