BANGUI, 11 novembre 2016
Crispin Dembassa-Kette
Contributeur régulier d'IRIN basé à Bangui

Les organisations d’aide humanitaire et les journalistes aiment faire des listes. Celles-ci répertorient généralement les pires choses : les pays les moins accueillants pour les femmes, les cinq destinations de voyage les plus folles ou, dans le cas du Secrétariat du Commonwealth, les pires pays pour les jeunes.

L’Indice de développement de la jeunesse compilé par le Secrétariat du Commonwealth mesure les progrès accomplis dans 183 pays en matière de développement de la jeunesse. Il tient compte du niveau d’éducation, des perspectives d’emploi, de la participation civique et politique et de la santé et du bien-être des jeunes de ces pays.

L’Indice révèle que l’Allemagne est le meilleur pays pour les jeunes. Les pays d’Afrique subsaharienne ne sont pas particulièrement bien notés, mais l’endroit qu’il faut vraiment éviter, c’est la République centrafricaine (RCA), qui apparaît tout en bas de la liste.

Les 2,6 millions de jeunes qui vivent en RCA le savent déjà. L’insurrection qui a commencé dans le nord en 2012 a en effet plongé de vastes pans du pays dans l’anarchie. Les conséquences sont terribles pour l’avenir de la jeunesse.

Les jeunes ont été contraints de quitter l’école ; ils ont été victimes de déplacements ; ils ont dû composer avec un système de santé fortement fragilisé ; ils ont été recrutés comme combattants ; et ils ont parfois été les victimes directes des affrontements entre la Séléka, une alliance de rebelles musulmans originaires du nord, et les milices chrétiennes connues sous le nom d’anti-balakas.

Pierre Holtz/UNICEF
Un jeune garçon membre d’un groupe d’autodéfense

 

Les troubles en chiffres

La RCA n’a jamais été un modèle de développement, mais les troubles ont considérablement empiré les choses. Selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination de l’aide humanitaire (OCHA), quelque 2,3 millions de personnes sur une population totale de 4,6 millions d’habitants ont actuellement besoin d’aide ; 385 000 personnes n’ont plus de foyer ; et 452 000 autres ont été forcées de quitter le pays.

Comme toujours, les enfants sont l’un des groupes les plus vulnérables. Entre 6 000 et 10 000 enfants et adolescents de moins de 18 ans ont été enrôlés dans diverses milices. Certaines, comme l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), le tristement célèbre mouvement de rébellion ougandais qui opère dans le sud du pays, kidnappent des enfants pour renforcer leurs rangs clairsemés. Selon un rapport du Secrétaire général des Nations Unies, d’autres groupes enlèvent des enfants pour obtenir des rançons.

Comme il est extrêmement difficile de trouver un emploi, certains jeunes font le choix – si l’on peut réellement parler de choix dans de telles circonstances – de rejoindre les rangs de ces milices. Ils tiennent les barricades et les postes de contrôle mis en place pour prélever des taxes de passage. D’autres continuent de se considérer comme des défenseurs de la communauté, et d’autres encore cherchent à se venger.

Dans le climat actuel, les filles sont particulièrement à risque de subir des violences sexuelles. Ce qui est encore plus scandaleux, c’est qu’elles ne sont pas seulement menacées par les hommes armés de leur propre communauté : certaines d’entre elles ont en effet été victimes de sévices sexuels commis par des Casques bleus de la mission de maintien de la paix des Nations Unies, la MINUSCA, et par des soldats de la force d’intervention française Sangaris.

Selon Code Blue, une campagne visant à dénoncer les sévices commis par les soldats de maintien de la paix, ces allégations couvrent une période allant de 2013 à mars de cette année.

Des écoles dépeuplées

Le système d’éducation, déjà fragile, a été durement affecté par les violences. Des écoles ont été attaquées et vandalisées. Dans un climat d’insécurité et de détresse économique comme celui qui règne actuellement, l’école n’est plus une priorité pour les parents inquiets.

Patricia Ngoumbré Mounon est inspectrice dans une circonscription scolaire de Bangui. Les six écoles qu’elle supervise comptaient plus de 15 000 élèves au total l’an dernier, mais le nombre d’inscrits est passé à 12 700 cette année. Cette diminution peut être attribuée à l’instabilité croissante.

Pierre Holtz/UNICEF
Une crise qui touche aussi l’éducation

« Les parents préfèrent garder leurs enfants à la maison en attendant que la situation sécuritaire s’améliore, ou les amener aux champs pour qu’ils leur donnent un coup de main », a dit Mme Mounon à IRIN.

Paul Singa, un étudiant de deuxième année en philosophie, a dû quitter l’université pour travailler comme concierge dans une ONG afin de soutenir sa famille. « Cette crise a brisé mes rêves, car mes parents, qui payaient mes études, ne peuvent plus le faire », a-t-il dit.

Quid de la réintégration ?

L’an dernier, dix groupes armés se sont entendus pour relâcher tous les enfants sous leur contrôle et pour cesser le recrutement d’enfants-soldats. Quelque 3 000 combattants mineurs ont ainsi été « séparés » des milices, mais, selon le Département d’État américain, le gouvernement n’a toujours pas adopté de « programme de désarmement, de démobilisation et de réintégration efficace ».

Tous les enfants libérés ont reçu un soutien à la réintégration de la part des organisations d’aide humanitaire. La plupart d’entre eux ont retrouvé leur famille. Mais le risque qu’ils soient recrutés de nouveau est bien réel. Le Département d’État signale qu’en janvier de cette année, 150 enfants sont retournés dans les rangs du groupe armé dont ils avaient été séparés.

« Tous les indicateurs sont au rouge. La plupart des jeunes gens sont illettrés », a dit Francis Mangombé, président de l’ONG National Youth Council. « Notre jeunesse est sous-éduquée et elle n’a pas été formée adéquatement depuis un certain temps. »

Crispin Dembassa-Kette/IRIN
Démobilisation à Batangafo, dans le nord de la RCA

Nouvel espoir ?

La victoire de Faustin Archange Touadera à l’élection présidentielle de février dernier a surpris tout le monde. Cet ancien professeur de mathématiques a promis de désarmer les combattants des deux parties au conflit, de poursuivre le dialogue et de réunifier le pays. Mais la tâche promet d’être difficile.

Le gouvernement est faible et son influence est limitée. L’insécurité continue de s’accroître : le mois dernier, des organisations d’aide humanitaire ont été contraintes de cesser leurs opérations dans la ville de Kaga Bandoro, dans le centre du pays, à la suite d’attaques menées par les rebelles de la Séléka. La France mettra par ailleurs fin à l’opération militaire Sangaris cette année, ce qui vient ajouter à l’incertitude.

Le gouvernement est aussi désargenté. À l’heure actuelle, l’appel lancé par les Nations Unies pour couvrir les projets humanitaires et de développement en RCA cette année – un appel d’un montant de 532 millions de dollars – est financé à hauteur de 33 pour cent seulement.

M. Touadera a cependant lancé un « programme national d’urgence » destiné à créer 400 000 emplois, un programme qu’il espère que les bailleurs de fonds accepteront de financer. Lors d’une conférence qui aura lieu à Bruxelles le 17 novembre, le gouvernement demandera le soutien de la Banque mondiale, des Nations Unies et de l’Union européenne pour le financement de son plan quinquennal de redressement et de maintien de la paix.

L’avenir des jeunes de la RCA dépend en quelque sorte du succès de la conférence des donateurs.

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PHOTO DE COUVERTURE : Des soldats de maintien de la paix des Nations Unies surveillent une foule. Crédit : Edouard Dropsy