La nomination d’António Guterres suscite de grandes attentes

Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Pragmatiste perspicace, idéaliste passionné, politicien avisé, communicateur habile : les éloges pleuvent sur António Guterres depuis qu’il a réussi à franchir toutes les étapes de l’obscur processus de sélection pour devenir le prochain chef des Nations Unies.

Le 1er janvier prochain, l’ancien Premier ministre portugais et Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés succédera à Ban Ki-moon et deviendra le neuvième Secrétaire général des Nations Unies pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois. Reste à voir s’il réussira à transformer ses beaux discours en actes concrets.

M. Guterres se voit confier le poste de Secrétaire général, souvent considéré comme « le job plus difficile au monde », alors même que l’institution, qui a fêté ses 70 ans l’an dernier, doit faire face à de graves problèmes de réputation, que le modèle du multilatéralisme bat de l’aile et que des crises humanitaires font rage en Syrie et en Irak, mais aussi au Soudan du Sud et dans le nord du Nigeria.

Des observateurs chevronnés et des anciens hauts fonctionnaires des Nations Unies ont dit à IRIN qu’il devait regarder vers l’intérieur et résoudre certains des problèmes systémiques qui affectent les Nations Unies pour réussir à faire de réels progrès.

« Il faut tout réformer au sein des Nations Unies », a dit Mark Malloch-Brown, qui a occupé le poste de Vice-Secrétaire général en 2006, pendant le mandat de Kofi Annan.

Il faut développer un processus de recrutement plus efficace et fondé sur le mérite, mais il faut aussi réparer ce que M. Malloch-Brown décrit comme « les bris dans le système d’application du principe de responsabilité des Nations Unies ».

« Il existe une quantité impressionnante d’organes d’audit et d’évaluation, mais ils ne s’occupent pas vraiment des problèmes dont ils devraient s’occuper, et ils ne cherchent pas du tout à obtenir des résultats », a-t-il dit à IRIN. « On doit adopter une gestion axée sur les résultats dans l’ensemble de l’organisation, tant au niveau des systèmes de gestion que des systèmes de responsabilité. »

Le cas d’Anders Kompass

Anders Kompass, l’ancien directeur des opérations sur le terrain du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, a dénoncé les abus sexuels commis contre des enfants par les soldats de maintien de la paix des Nations Unies en République centrafricaine (RCA). Il a fini par démissionner pour protester contre l’incapacité de l’organisation à demander des comptes à ses hauts fonctionnaires.

Il a dit à IRIN qu’il espérait que M. Guterres prendrait rapidement position sur la question en « annonçant dès le départ son intention d’assurer l’indépendance des deux principales institutions chargées de l’application du principe de responsabilité : le BSCI (Bureau des services de contrôle interne) et le Bureau de l’éthique ».

Il souhaite également que M. Guterres développe une politique cohérente destinée à soutenir et à défendre les lanceurs d’alertes.

« Cela signifie aussi qu’il doit y avoir des conséquences lorsque des erreurs sont commises, et c’est quelque chose qu’il n’y a pas pour l’instant au sein des Nations Unies », a-t-il dit.

Certains des incidents ayant le plus miné l’image et la crédibilité des Nations Unies au cours des dernières années impliquaient les forces de maintien de la paix de l’organisation. On peut notamment citer les abus sexuels dénoncés par M. Kompass ainsi que l’épidémie de choléra provoquée par les Casques bleus à Haïti à la suite du tremblement de terre de 2010.

M. Malloch-Brown a dit qu’il fallait créer au sein des Nations Unies une « force de maintien de la paix intégrée, unifiée et disciplinée que l’on peut mobiliser rapidement et qui respecte des normes adéquates... Le modèle de maintien de la paix "bon marché" que nous avons actuellement ne présente aucune de ces qualités. C’est un modèle qui a été imposé aux Nations Unies ».

L’hégémonie des pays du P5

La façon dont M. Guterres composera avec les pressions des États membres les plus puissants pour influencer la nomination des hauts fonctionnaires (et tout le reste) nous donnera une idée du degré d’indépendance dont il jouira en tant que chef des Nations Unies.

« Les gouvernements ont utilisé les comités de gestion des Nations Unies pour négocier et déterminer quels programmes obtiendraient des ressources supplémentaires », a dit M. Malloch-Brown. « Le Secrétaire général a besoin d’une certaine liberté pour utiliser les ressources qui lui ont été allouées pour s’attaquer aux priorités qu’on lui a confiées. Il doit pouvoir le faire à sa propre manière. »

Les habiletés diplomatiques de M. Guterres seront d’abord mises à l’épreuve au moment de nommer les futurs titulaires de certains des postes les plus importants au sein du secrétariat des Nations Unies. Par le passé, ces postes ont généralement été attribués à des ressortissants des puissants pays du P5, c’est-à-dire les cinq membres permanents du Conseil de sécurité.

Au cours de la dernière décennie, par exemple, trois Britanniques ont dirigé le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) ; la France s’occupe actuellement des opérations de maintien de la paix ; un Chinois est à la tête du Département des affaires économiques et sociales ; et l’UNICEF, le PAM et le Département des affaires politiques sont dirigés par des Américains. Dans les couloirs des Nations Unies, les rumeurs parlent d’une potentielle redistribution de ces postes entre les pays du P5. Les autres États membres et la société civile espèrent que M. Guterres trouvera le moyen d’adopter une approche plus méritocratique au moment de procéder à ces nominations.

« Je pense que les autres membres tenteront d’obtenir une répartition plus juste [des postes à responsabilité des Nations Unies], surtout qu’ils considèrent aujourd’hui qu’un Conseil de sécurité [à 15 membres] n’est pas représentatif », a dit M. Malloch-Brown.

Restaurer la confiance

Les approches unilatérales ou les coalitions ad hoc qui ont été utilisées pour répondre à la crise des réfugiés et au conflit syrien ont fortement contribué à mettre à mal le respect des lois et des conventions internationales qui régissent les réfugiés et la conduite de la guerre. Selon Nan Buzard, directrice du Conseil international des agences bénévoles, basé à Genève, l’une des priorités de M. Guterres devrait être de promouvoir un retour à l’application adéquate de ces lois.

« Le droit international ne permet pas de résoudre tous les problèmes, mais son non-respect représente sans doute l’érosion la plus grave [des responsabilités des États membres] à laquelle nous faisons face », a-t-elle dit à IRIN.

M. Malloch-Brown croit que l’ancien homme politique portugais a ce qu’il faut pour être un très bon Secrétaire général. Il admet cependant l’ampleur de la tâche qui l’attend.

« Pour être honnête, je dirais qu’une grande partie des difficultés auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés sont liées à la faiblesse de notre Secrétaire général actuel. [M. Ban] n’est pas suffisamment déterminé sur le plan de la médiation politique et il n’a pas la volonté de s’affirmer dans le domaine humanitaire », a-t-il dit.

On ne considère généralement pas l’affirmation de soi comme l’un des points forts de M. Ban, en particulier lorsqu’il faut persuader les États membres du Conseil de sécurité de mettre de côté la géopolitique et d’accorder la priorité à la situation humanitaire en Syrie.

« L’un des points forts de M. Guterres, c’est qu’il sait faire entendre sa voix sans se montrer agressif », a observé Jeff Crisp, qui a travaillé sous les ordres de M. Guterres comme chef du service de l’évaluation et de l’élaboration de la politique auprès du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

On sait que le job de Secrétaire général est devenu encore plus difficile en 2016. Dans ce contexte, il est impressionnant de voir la confiance et l’espoir qu’une grande partie de la communauté humanitaire place en M. Guterres. Cet espoir est-il mal placé ?

« Sur les huit Secrétaires généraux que nous avons eus jusqu’à maintenant, deux ont fait du bon boulot : Kofi Annan et Dag Hammarskjöld », a dit M. Malloch-Brown. « Il est beaucoup plus facile d’échouer dans ce genre de métier. »

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