Le Soudan et les armes chimiques

Tom Rhodes

Rédacteur en chef de Nuba Reports

Il semblerait que l'enquête d'Amnesty International accusant le gouvernement soudanais d'utiliser des armes chimiques contre les civils dans la région occidentale du Darfour ne soit pas le seul cas d'attaques chimiques présumées imputable aux forces de sécurité.

Au Kordofan du Sud - une autre région tenant tête au gouvernement - des témoins ont également fait état de civils présentant des symptômes tendant à indiquer une exposition à des armes chimiques, et ce dès avril.

Le rapport d'Amnesty International, rendu public fin septembre, soutient que l'aviation gouvernementale aurait mené pas moins de 30 attaques chimiques au Djebel Marra, une région reculée du Darfour, cette année. En s’appuyant sur les témoignages de rescapés et de personnes ayant pris soin des victimes, il affirme que pas moins de 250 personnes auraient été tuées.
 

Deux experts indépendants, spécialistes des armes chimiques, ont estimé que les blessures et symptômes signalés permettaient de conclure à des attaques chimiques impliquant des agents vésicants tels que du gaz moutarde, de la lewisite ou encore des moutardes azotées.

Vomissements et diarrhées contenant du sang, cloques et éruptions cutanées ayant durci, ou encore troubles oculaires et difficultés respiratoires sont quelques-uns des symptômes décrits par 56 témoins.
 

Le gouvernement a démenti ces allégations.

Le Darfour n'est pas un cas isolé

Plus au Sud, dans la région des monts Nouba, au Kordofan du Sud, des travailleurs humanitaires et fonctionnaires locaux ont également dénoncé une possible utilisation d'armes chimiques de la part du gouvernement. Si elles s'avèrent exactes, ces déclarations laissent augurer une vaste campagne délibérément menée par Khartoum à l'encontre de ces régions indociles.

Vérifier ces allégations est impossible sans échantillons de sol, mais des responsables médicaux ont confié à IRIN avoir observé des symptômes compatibles avec une exposition à des armes chimiques sur une période couvrant au moins aux quatre années conflit.

Tom Catena, l'unique chirurgien de l'hôpital Mother of Mercy de Gidel, dit avoir été confronté pour la première fois à un épisode laissant supposer une attaque chimique en avril 2012, lors d'affrontements dans la ville de Talodi.

Conduits à l'hôpital, les dix-huit victimes d'un raid aérien du gouvernement avaient affirmé avoir vu la fumée grise des bombardements virer au blanc.

« Les personnes ayant été exposées à la fumée ont déclaré être restées paralysées, avoir eu la vision brouillée et avoir souffert de vomissements ainsi que de diarrhée pour certaines », a rapporté l'éminent chirurgien. « Plusieurs d'entre elles ont dit avoir été incapables de bouger leur corps pendant quelques heures, avant d'en recouvrer le plein usage. » 

 

Peter Mosynski/IRIN
De jeunes Noubas se réfugient dans un terrier à l’écoute d'un bombardier à l'approche

 

Les symptômes décrits pourraient être le résultat d'une exposition à des organophosphates de type insecticides ou herbicides, ou à des agents neurotoxiques, a-t-il dit.

Le second incident s'est produit aux alentours de fin mars/début avril de cette année dans la ville assiégée d'Al Azraq, où des symptômes analogues ont été identifiés, a dit M. Catena.

 

Ali Abdelrahman, le directeur du groupe de soutien communautaire Nuba Mountains Relief, Rehabilitation and Development Organization (NRRDO, Organisation de secours, de réhabilitation et de développement des monts Nouba), a dit que son ONG avait également été confrontée à des cas présumés d'attaques chimiques sur des civils dans les monts Nouba. « Le problème est que nous ne disposons pas de l'outillage technique nécessaire pour confirmer ces cas », a-t-il dit.

 

En 1999, l'ONG médicale Médecins sans frontières dénonçait déjà l'utilisation présumée d'armes chimiques dans des attaques aériennes visant la province d'Équatoria (actuel Soudan du Sud).

 

Problèmes de preuves

Les forces armées du Soudan n'ont pas donné suite aux invitations répétées d'IRIN à commenter ces allégations. Mais un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Abdel-Ghani Al-Na’im, avait désavoué le rapport d'Amnesty un peu plus tôt, en qualifiant ses allégations de « purement tendancieuses ».

 

Il reste compliqué de tirer des conclusions définitives sur l'utilisation présumée d'armes chimiques de la part du gouvernement. Le Soudan a bloqué l'accès des organisations internationales et des médias aux zones de conflits, tant au Darfour que dans les monts Nouba.

Faute d'avoir pu collecter des échantillons de sol ou de sang, Amnesty International a dit s'être appuyée sur des interviews, des images satellites et l'analyse de photos des blessures.

La mission conjointe des Nations unies et de l'Union africaine au Darfour (MINUAD) n'a pas non plus été en mesure de corroborer les conclusions d'Amnesty car ses déplacements sont limités par les autorités.

Nuba Reports/IRIN
Une colonne blindée de l'armée soudanaise, au Kordofan du Sud

« Au cours de l'année écoulée, la MINUAD n'a cessé de réclamer au gouvernement soudanais - et de se voir refuser - un accès libre et sans restrictions aux zones de conflit du Djebel Marra  », a confié un soldat de maintien de la paix des Nations Unies à IRIN.

Accès

« Le gouvernement est tenu de respecter la liberté de la MINUAD de circuler sans entrave dans l'ensemble du Darfour en vertu de l'Accord sur le statut des forces conclu avec les Nations Unies... Nous continuons de l'enjoindre à s'y conformer », a ajouté le fonctionnaire.

« Le gouvernement soudanais fait en sorte qu'il soit presque impossible aux journalistes de rendre compte de la situation depuis le Darfour », a dit la photojournaliste primée Adriane Ohanesian, l'une des rares journalistes à avoir pu accéder au Djebel Marra l'année dernière. « Obtenir la moindre information sur ces régions du Darfour est un combat sans fin. »
 

L'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC), une institution internationale veillant au respect de la convention sur l'interdiction des armes chimiques, a dit avoir besoin de davantage de preuves avant de tirer « la moindre conclusion » à partir du rapport d'Amnesty.
 

En attendant, l'ONG de défense des droits de l'homme présente actuellement son rapport sur le Darfour au Conseil de sécurité des Nations Unies. D'après Ahmed El-Zubeir, spécialiste du Soudan pour Amnesty, le rapport réfute la version du gouvernement selon laquelle la situation au Darfour serait stable.

 

La région du Djebel Marra où les armes chimiques auraient été utilisées est sous le contrôle des rebelles de l'Armée de libération du Soudan dirigée par Abdel Wahid al-Nur, qui se tient à l'écart d'un processus de paix incertain.
 

Les conflits connexes du Darfourdu Kordofan du Sud et du Nil Bleu opposent le gouvernement autoritaire de Khartoum à des rebelles qui accusent ce dernier d'être résolu à exploiter et marginaliser les minorités ethniques du pays.

 

« En autorisant l'accès aux étrangers, tout ce que [le gouvernement] réfute systématiquement éclaterait au grand jour », a dit M. Abdelrahman de la NRRDO. « Cela engendrerait des enquêtes plus approfondies sur les violences [gouvernementales] et les atrocités commises »

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PHOTO DE COUVERTURE : attaque aérienne à Kauda, Kordofan du Sud, par Giovanni Diffidenti/IRIN