Répercussions de la crise burundaise : les Rwandais connaissent des difficultés financières

Philip Kleinfeld

Journaliste indépendant et contributeur régulier d’IRIN 

Si vous vous promenez sur le marché de Kimironko, à Kigali, la capitale du Rwanda, vous ne vous rendrez pas forcément compte que les commerçants connaissent des difficultés. Le marché est dynamique et les étals regorgent de fruits, de légumes, et de paniers de poissons séchés. Mais la vie des marchands n’est pas simple depuis deux mois.

A la fin du mois de juillet, le Burundi voisin a interdit les exportations de produits alimentaires vers le Rwanda et restreint l’accès à son territoire. Depuis l’adoption de cette mesure – le dernier épisode de l’affrontement diplomatique qui a débuté l’année dernière, lorsque des troubles politiques ont éclaté au Burundi – certains commerçants, comme Sabita Silas, âgé de 39 ans, se retrouvent avec des marchandises onéreuses et difficiles à écouler sur les bras.

« Il n’y a pas de marchandises en provenance du Burundi, et celles qui arrivent sont très chères, car elles sont importées en contrebande », a-t-il expliqué à IRIN. « Les oranges que nous avons viennent de Tanzanie. Les mangues d’Ouganda. Mais elles ne sont pas aussi bonnes que les fruits burundais. Nous sommes très inquiets pour nos affaires, car tellement de marchandises sont importées du Burundi. »

La crise politique devient économique

Les relations entre le Rwanda et le Burundi ont commencé à se détériorer lorsque le président burundais Pierre Nkurunziza a annoncé au mois d’avril dernier qu’il se présenterait pour un troisième mandat. Selon ses opposants, il violait la Constitution, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels, mais ses partisans affirmaient que son premier mandat ne comptait pas, car il avait été élu par le Parlement et non pas directement par le peuple.  

 « Des deux côtés de la frontière, les populations souffrent vraiment de ces problèmes politiques. »

Cette mesure a déclenché de violentes manifestations dans la capitale, Bujumbura, une tentative de coup d’Etat avortée au mois de mai, et elle a alimenté les craintes d’un retour à la guerre civile dans un pays touché par un conflit qui aurait fait 300 000 victimes entre 1993 et 2006. M. Nkurunziza a été dûment élu au mois de juillet après le boycott de l’élection par l’opposition. Les Nations Unies ont rapporté qu’au moins 470 personnes avaient été tuées en plus d’un an de conflit, et que 300 000 réfugiés auraient rejoint le Rwanda, la République démocratique du Congo et la Tanzanie.

Le président rwandais Paul Kagame – qui sollicite lui-aussi un troisième mandat – a critiqué M. Nkurunziza, qui a à son tour accusé le Rwanda de recruter, former et armer des rebelles pour renverser son gouvernement.

Si le Burundi justifie l’interdiction des importations par des craintes concernant la sécurité alimentaire de ses citoyens, selon Phil Clark, maître de conférences en politiques internationales comparées à l’Ecole des études orientales et africaines, cette décision montre « à quel point les relations sont tendues » entre les deux pays.

« Jusqu’ici, l’antagonisme entre les deux Etats existait surtout au niveau politique », a-t-il expliqué à IRIN. « Soit les présidents se critiquaient, soit des diplomates étaient expulsés. Je pense que la principale différence avec cette interdiction commerciale est que c’est le genre de décision qui affecte tout le monde. Des deux côtés de la frontière, les populations dépendaient beaucoup de ces échanges commerciaux, tout comme les économies de Kigali et Bujumbura. »

Le commerce transfrontalier se tarit

Un samedi après-midi, à Akanyaru, un poste-frontalier du sud du Rwanda, les restaurants sont déserts, il n’y a pas de commerçants en vue et les gens passent la frontière avec des valises sur la tête – la conséquence d’une interdiction imposée aux passagers des bus, mise en œuvre par le Burundi pour lutter contre la contrebande.

« La dernière fois que j’ai passé cette frontière, il y avait beaucoup de monde », a dit Eric, un guide touristique âgé de 39 ans et originaire de Bujumbura. « Avant, les gens passaient la frontière librement pour faire du commerce. Aujourd’hui, comme vous pouvez le voir, il n’y a personne. Des deux côtés de la frontière, les populations souffrent vraiment de ces problèmes politiques. »

Non loin de là, dans un restaurant, Munyeshema Claude, un serveur âgé de 18 ans, a dit à IRIN que les clients avaient disparu au cours de ces dernières semaines. « Les commerçants burundais avaient l’habitude de venir ici après avoir vendu leurs marchandises au Rwanda », a-t-il dit. « Ils dépensaient l’argent qu’ils avaient gagné au restaurant. Mais les Burundais ne passent [plus], alors ils n’ont plus d’argent à dépenser ».

Les produits rwandais sont autorisés à l’exportation vers le Burundi, mais les échanges avaient déjà chuté avant l’interdiction entrée en vigueur récemment, les entrepreneurs étant préoccupés par l’insécurité croissante. A Kamembe, une ville du sud-ouest du Rwanda située à une heure de route de la frontière, Emmanuel, un chauffeur de taxi âgé de 34 ans, a dit à IRIN qu’il ne pouvait plus transporter ses clients jusqu’au Burundi. 

Philip Kleinfeld/IRIN

« Le gouvernement rwandais lui-même recommande aux gens de ne pas y aller », a-t-il dit, en référence aux informations parues dans les médias locaux sur les violences à la frontière. « Parfois, les gens vont [au Burundi| et ont des problèmes. Ils peuvent être blessés, par exemple. »

Un statu quo fragile

L’éventualité d’une crise diplomatique de plus grande ampleur sera avant tout liée au niveau d’implication du Rwanda dans la politique burundaise, selon les experts.

En l’état actuel des choses – M. Kagame va briguer un troisième mandat et son élection présidentielle de 2017 arrive à grands pas – « la dernière chose que le Rwanda veut, c’est que la région devienne plus instable encore et que le pays soit contraint de mobiliser des ressources importantes dans la politique et la sécurité afin de répondre à la situation au Burundi », a expliqué M. Clark.

Au lendemain de la rébellion conduite par le M23 dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) en 2012-2013 – rébellion que le Rwanda a été accusé d’avoir soutenu – Kigali a moins d’appétit pour les interventions régionales, selon M. Clark. « Si ça s’était passé il y a dix ans, le Rwanda aurait envisagé d’utiliser des forces par procuration pour régler la situation », a-t-il dit. « Dans le contexte de l’après-M23, le Rwanda hésite beaucoup à le faire. Il ne veut pas mettre en péril ses relations avec les bailleurs de fonds, alors qu’il se trouve déjà dans une situation de grande vulnérabilité. »

Lire aussi :

 Ce qui risque de se passer au Burundi : cinq grandes inquiétudes

Thierry Vircoulon, directeur du programme Afrique centrale pour l’International Crisis Group (ICG), a dit à IRIN que M. Kagame serait contraint d’intervenir au Burundi en cas de « massacre de grande ampleur », mais il a ajouté que l’éventualité d’un conflit militaire plus large était peu probable pour l’instant. « Les groupes rebelles burundais ont seulement la capacité de commettre des violences au niveau local … et si l’armée enregistre des défections et des désertions, il n’y a pas de fracture », a-t-il dit. « En ce moment, ils ne choisissent pas de rester pour se battre. »

Reste à savoir si le statu quo se maintiendra. Mais l’éventualité d’une résolution de la crise burundaise étant peu probable – « les douze derniers mois de navette diplomatique n’ont pas entraîné de changements notables », a expliqué M. Clarke – il est peu plausible que les relations entre les deux pays s’améliorent rapidement.

M. Claude et ses collègues qui travaillent au poste-frontière d’Akanyaru ne peuvent qu’attendre et espérer.

« Nous prions pour que la situation politique se stabilise afin que les affaires reprennent », a-t-il dit.

(PHOTO DE COUVERTURE : Les personnes qui transitent par le poste-frontière d’Akanyaru portent des valises sur la tête. Crédit photo : Philip Kleinfield/IRIN)

pk/oa/ag-mg/amz