Ce que la tentative de coup d’État en Turquie va changer

Annie Slemrod

Rédactrice Moyen-Orient

Une tentative de coup d’État dramatique, menée par une partie de l’armée turque, a été déjouée. Elle a fait plus de 290 morts, 1 400 blessés et a conduit à 9 000 arrestations (dont 30 gouverneurs).

Vendredi soir, à l’appel du président Recep Tayyip Erdogan, ses sympathisants — et, fait révélateur, certains de ses opposants — sont descendus dans la rue pour manifester contre le putsch. Après un weekend de répression, le chef de l’État semble en être sorti renforcé. Mais il est loin d’être invincible et le pays reste divisé.

À l’heure où le gouvernement de M. Erdogan poursuit sa purge au sein du corps judiciaire et des forces armées et qu’il muselle les médias indépendants, il ne fait aucun doute que les répercussions vont se faire sentir pendant un certain temps, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Voici les conséquences qui se dessinent concernant certains sujets délicats :

Réfugiés

La Turquie ne laisse pas facilement les Syriens qui tentent de fuir leur pays traverser ses frontières. Elle va même jusqu’à leur tirer dessus. Mais le pays en a quand même accueilli 2,7 millions, et ce, en grande partie grâce à M. Erdogan.

Si le coup d’État avait réussi, l’histoire nous porte à croire que les réfugiés auraient essuyé des réactions hostiles. Le coup d’État égyptien de 2013 en est un exemple : le président déchu Mohamed Morsi avait soutenu certains pans de l’opposition syrienne (tout comme M. Erdogan). Une fois celui-ci renversé, les réfugiés syriens étaient devenus la cible de violences et nombre d’entre eux avaient dû fuir le pays.

En l’état actuel des choses, non seulement la situation des réfugiés devrait rester stable, mais M. Erdogan pourrait même avoir plus de latitude pour faire avancer son projet d’accorder la citoyenneté à environ 300 000 Syriens, proposition qui faisait la une des journaux avant le coup de théâtre de ce weekend.

Metin Çorabatır, président du Centre de recherche sur l’asile et la migration à Ankara, a dit à IRIN que ce regain de pouvoir, même s’il n’est que temporaire, pourrait aider M. Erdogan à faire adopter son plan de citoyenneté.

Les initiatives précédentes visant à mieux protéger les réfugiés en Turquie ont souvent été bloquées, en partie pour des questions de sécurité. Mais, selon M. Çorabatır, les militants pourraient profiter de l’affaiblissement évident de ce secteur pour rouvrir le débat sur la question de savoir qui mérite d’être protégé, ou même d’obtenir la citoyenneté, et pour réformer un système qui ne reconnaît pas officiellement les réfugiés.

« [M.] Erdogan est ressorti plus fort que jamais en tant que dirigeant et il a les coudées franches pour changer les choses tel qu’il le désire », a dit M. Çorabatır. « Les défenseurs des droits de l’homme et autres devraient donc [en profiter] pour expliquer au gouvernement que le système d’asile doit être modifié […] et ils peuvent discuter de nationalité. »

Cela dit, les sympathisants de M. Erdogan ne sont peut-être pas aussi compatissants envers le sort de leurs voisins syriens que semble l’être leur président. Le nationalisme a le vent en poupe. Des quartiers syriens auraient été attaqués par la foule au lendemain du coup, mais IRIN n’a pas pu confirmer ces informations en toute indépendance.

Accord UE-Turquie

Longtemps retardée, l’accession de la Turquie à l’Union européenne (UE) était censée bénéficier d’un nouvel élan avec l’accord qui visait à renvoyer en Turquie un migrant ne remplissant pas les conditions d’obtention de l’asile en Europe pour chaque réinstallation sur le continent d’un Syrien y ayant droit.

L’accord a cependant vite été interrompu pour des questions de légalité et aucun retour en masse n’a eu lieu. Et maintenant, un autre accroc vient gripper la machine : la peine de mort.

La peine capitale est inacceptable pour l’UE : son abolition est une condition sine qua non à l’entrée de tout pays dans l’Union. La Turquie l’a abolie en 2002 dans le cadre de réformes visant sa candidature.

Après la tentative de coup d’État, des membres de l’AKP, le parti de M. Erdogan, ont appelé à rétablir la peine de mort. M. Erdogan a dit, et ce n’est pas la première fois, qu’il allait y réfléchir. Le hashtag « Je veux la peine de mort » en turc aurait par ailleurs fleuri ce weekend sur Twitter.

Les dirigeants européens ont manifesté leur soutien au gouvernement élu, mais le président du Conseil européen, Donald Tusk, a également mis en garde contre d’éventuelles mesures de répression.

« La question clé sera quel genre de Turquie ressort de cette crise. La manière dont la Turquie parviendra à s’en dépêtrer et à en gérer les conséquences sera cruciale, non seulement pour [elle], mais pour l’ensemble de la région et pour [ses] relations [avec l’]UE. »

Il est peu probable que l’UE réagisse favorablement à la peine de mort et toute exécution enrayerait fortement l’avancée des pourparlers entre l’UE et la Turquie. Le porte-parole de la chancelière allemande Angela Merkel a insisté sur ce point lundi : « Un pays qui prévoit la peine de mort ne peut être membre de l’Union européenne », a-t-il dit. « L’introduction de la peine de mort en Turquie signerait la fin des négociations sur l’adhésion. »

PKK

Les négociations entre le gouvernement et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ont été rompues en juillet 2015 et, depuis la fin de l’année dernière, les deux camps se sont affrontés dans le sud-est du pays, à majorité kurde.

Les civils en ont fait les frais : on compte 350 000 déplacés et plus de 250 morts.

Kristian Brakel, directeur de la Fondation Heinrich Boll (et spécialiste de la Turquie), n’entrevoit pas de changement majeur dans la politique de M. Erdogan à l’égard du PKK.

La montée du sentiment nationaliste au sein de la population « n’a jamais auguré rien de bon pour les Kurdes », a-t-il précisé par ailleurs.

La lutte contre le PKK, considéré par la Turquie comme une organisation terroriste, est l’une des politiques phares de M. Erdogan. Mais si la purge menée à la suite de la tentative de coup d’État fragilise gravement l’armée (plusieurs arrestations ont déjà eu lieu dans le sud-est), cela redonnera du courage aux activistes du PKK.

La lutte contre l’autoproclamé État islamique

Si les relations ont parfois été tendues, la coopération semble s’être améliorée ces derniers jours : Ankara a ainsi soutenu une offensive kurde contre l’État islamique (EI) à Manbij.

Cela risque cependant de ne pas durer.

La base aérienne d’Incirlik, utilisée par les États-Unis pour envoyer des avions en Syrie et en Irak, a été temporairement fermée quand la Turquie a dit y avoir arrêté des putschistes. L’espace aérien devrait être à nouveau ouvert, mais les opérations risquent d’être entravées par l’arrestation du commandant de la base.

M. Erdogan et ses alliés accusent l’imam Fethullah Gulen, exilé aux États-Unis, d’avoir dirigé la tentative de putsch. M. Erdogan a promis de continuer à éliminer le « virus » (les sympathisants de M. Gulen) de toutes les institutions de l’État et il a dit qu’il allait demander l’extradition de l’imam.

D’autres ont laissé entendre que les États-Unis eux-mêmes seraient d’une certaine manière impliqués dans le coup d’État.

M. Gulen nie toute implication dans le complot et a rejeté la faute sur M. Erdogan.

Le secrétaire d’État américain John Kerry a quant à lui vivement démenti toute participation de son pays aux évènements et a invité la Turquie à « présenter toutes les preuves valides et solides ».

Cette prise de bec ne peut être bénéfique pour les relations entre les deux pays et pour leur accord de collaboration dans la lutte contre l’EI.

« Attendons de voir comment cela va évoluer », a dit M. Brakel avec prudence.

La Turquie a tenté de se rapprocher de la Russie, d’Israël et, plus récemment, des États-Unis, mais une demande formelle d’extradition de M. Gulen « mettrait certainement à mal les relations entre les États-Unis et la Turquie », a-t-il ajouté.

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