Scissions et divisions au Soudan du Sud

Comment la création de nouveaux Etats entrave la paix

Trois drapeaux flottent sur un terrain vague à l’extérieur des bureaux de l’administrateur local de la ville de Terekeka, au Soudan du Sud. Celui du milieu ressort particulièrement : ce nouveau drapeau vert est orné d’un rhinocéros accompagné du mot TEREKEKA inscrit en lettres capitales blanches. Récemment hissé à la place de l’ancienne bannière – dont il conserve le design –  il représente l’Etat de l’Equatoria-Central.

L’Etat de l’Equatoria-Central, qui est l’un des dix Etats originaux du Soudan du Sud, a été divisé en trois zones : Terekeka, Jubek et Yei. Chacune a son drapeau, son commissaire local et ses institutions.

Le président Salva Kiir a fait de même dans le reste du pays, réorganisant le Soudan du Sud en 28 Etats, le plus souvent en fonction de critères ethniques. Il a présenté son projet en octobre 2015 et l’a mis en œuvre en décembre 2015, malgré les objections soulevées par les Nations Unies, la communauté internationale et, surtout, l’opposition – dirigée par l’ancien vice-président Riek Machar.

Le retour de M. Machar à Juba à la fin du mois d’avril a marqué la fin d’une guerre civile de deux ans et demi qui a vu les forces du gouvernement et de l’opposition commettre des atrocités de masse contre les civils, y compris des meurtres, des viols et l’utilisation d’enfants soldats. La majorité de ces attaques, organisées sur des critères ethniques, ont vu les militaires dinkas de M. Kiir prendre pour cible les civils nuers, l’ethnie de M. Machar, et vice versa.

Les deux camps ont signé un accord de paix à Addis-Abeba en 2015, et le retour de M. Machar a marqué une avancée, permettant au moins la formation d’un gouvernement provisoire d’unité nationale. Mais il semble que d’autres points de l’accord aient été oubliés ou tout simplement ignorés – exemple le plus évident : M. Kiir a mis en œuvre son projet de subdivision du pays en 28 Etats sans attendre l’examen d’une commission indépendante.

Troubles à la frontière

Terekeka, ville située sur les berges du Nil, se trouve à trois heures au nord de Juba. La piste de terre rouge cahoteuse était peu fréquentée ; les papillons virevoltaient dans la brise printanière, tandis que les éleveurs de bétail faisaient traverser la route à leurs vaches à cornes blanches sur fond de meuglements.

Mais, quelques jours plus tôt, des violences avaient éclaté dans le comté de Mangala, à la frontière entre les nouveaux Etats de Terekeka et Jubek. Mangala est un territoire disputé depuis de longues années, les Mundaris de Terekeka et les Baris de l’actuel Etat de Jubek revendiquant la zone.

On the road South Sudan
Alice Su/IRIN

L’unité qui régnait dans l’Etat d’Equatoria-Central avait contribué à l’apaisement des tensions, notamment grâce aux mariages entre les Mundaris et les Baris. Depuis la création de la frontière, les deux camps revendiquent le territoire, notamment parce qu’il accueille une raffinerie de sucre rentable et un port fluvial.

Le 7 mai, le nouveau commissaire du comté de Mangala, Elario Paulo Fataki, a organisé une cérémonie d’inauguration à Mangala, a fait déchirer l’ancien drapeau et hisser le drapeau de Jubek.

De jeunes Mundaris ont opposé une résistance et des combats ont éclaté avec les services de sécurité de M. Fataki. Trois soldats et une femme ont été tués lors des affrontements et 1 200 personnes, apeurées, ont abandonné leur domicile.

« Je rentrais chez moi pour hisser mon drapeau et des jeunes Mundaris se sont attaqués à notre fête », a dit M. Fataki lors d’un entretien téléphonique. « Les jeunes de Terekeka ont été les premiers à tirer ».

En vertu du décret présidentiel, le comté de Mangala devrait se trouver sur le territoire de l’Etat de Jubek, a expliqué M. Fataki. Il a dit qu’il n’y avait pas de raisons de demander l’autorisation de la population locale avant d’y organiser la cérémonie. « Je n’ai pas à prévenir à l’autre commissaire (de Terekeka) de quoi que ce soit », a-t-il dit avec défiance.

A Terekeka, Modi Lomindi, le ministre de l’Information, a exprimé son désaccord. « Ce qui est arrivé est injustifié. Je condamne l’action de mes collègues de l’Etat de Jubek », a-t-il dit à IRIN.

« Si un territoire est disputé, on ne peut pas le prendre par la force », a dit M. Lomindi. « Vous venez faire la fête chez quelqu’un. Vous déchirez leur drapeau et vous mettez le vôtre à la place. [Est-ce que cela en fait] votre maison ? »

Malgré les affrontements, M. Lomindi s’est dit favorable au projet de création des 28 Etats, car il a dit que les Mundaris de Terekeka bénéficieraient de meilleurs services communautaires s’ils avaient leur propre Etat. « Nous voulions ce système fédéral avec plus de comtés. C’est un cadeau », a-t-il dit. « Nous connaissons mieux nos problèmes que les personnes qui ne sont pas originaires d’ici ».

Semer la division entre les ethnies

Mais les leaders de la société civile soutiennent que le projet de création des 28 Etats est assimilable à une forme de redécoupage des circonscriptions électorales qui aggravera le problème du tribalisme et du nationalisme au Soudan du Sud.

« Un système fédéral veut dire que les ressources et le pouvoir ne sont pas au centre. Les citoyens devraient pouvoir demander des comptes à leur dirigeant. Est-ce que c’est le cas ? », a demandé Edmund Yakani, directeur de l’organisation Community Empowerment for Progress Organization (CEPO).

M. Yakani craint que la division du Soudan du Sud organisée sur des critères ethniques n’augmente les risques de conflit dans le pays, comme cela a été le cas à Mangala.

C. Tijerina/UNHCR
Plus de cinq millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire en raison de la guerre civile

« Nous vivons dans un Etat où la question ethnique est au centre du pouvoir politique. L’identité ethnique est plus importante que l’identité nationale ou l’identité citoyenne », a-t-il dit.

« Le risque est que cela favorise la sécession et de nouvelles divisions. Nous avons utilisé ce jeu de l’identité pour nous séparer du Soudan, et maintenant ils l’utilisent au Soudan du Sud. La probabilité d’une sécession s’accroit, et si elle échoue, nous connaitrons le même sort que la Somalie ».

L’identité ethnique n’est pas un problème en soit, a dit Winnie Gulliver, chargée de programme pour le Réseau d’action sur les armes légères au Soudan du Sud (South Sudan Action Network on Small Arms). En revanche, elle a laissé entendre que c’était la politisation de l’identité ethnique et la militarisation de la politique – associées à la prolifération des armes légères et au manque d’éducation civique – qui avaient détruit le pays.

« [Les hommes politiques] se sont servis de l’identité tribale comme ils se sont servis des violences sexuelles, comme d’une arme de guerre », a expliqué Mme Gulliver. « C’est là le problème ».

Un problème de redevabilité

Mori Misak, administrateur de programme au CEPO, a dit que la majorité des Soudanais du Sud ne savaient rien sur le processus de paix, la question des 28 Etats ou même les racines du conflit.

« Les masses savent à peine que la question qui a déclenché le conflit était la distribution du pouvoir et la réforme des partis », a-t-il dit. « Il y a de la corruption, il n’y a pas d’équilibre des pouvoirs. L’argent reste dans les mains des hauts placés du gouvernement et le peuple n’en voit pas la couleur ».

Ces problèmes étaient réels, contrairement aux questions de différences ethniques, a expliqué M. Misak. Le processus de décision présidant à la création des 28 Etats – sans consultation et en violation de l’accord de paix – témoigne du manque d’inclusion politique et de redevabilité au Soudan du Sud, a-t-il ajouté.  

Les combats ont cessé à Mangala, mais le problème lié à la frontière persiste, Terekeka et Jubek continuant de revendiquer le comté. Le 1er juin, M. Kiir et M. Machar ont annoncé la formation d’un comité composé de 15 membres pour examiner « la question de la création des 28 Etats ».

Cependant, lorsqu’on lui a demandé d’apporter des précisions, Ateny Wek, l’attaché de presse de M. Kiir, a dit sur Radio Tamazuj que le comité n’aborderait que la question des frontières des 28 Etats, pas celle du nombre d’Etat. « Il est impossible d’avoir moins de 28 Etats », a dit M. Wek.

Pour sa part, le porte-parole du camp de M. Machar, et le chef de la minorité au Parlement, Onyoti Adigo, a affirmé que seuls 10 Etats sont acceptés.

« Nous n’accepterons pas 28 Etats », a dit M. Adigo sur Radio Tamazuj. « Il n’y a pas de place pour 28 ou 13 ou 50 Etats, et nous demandons 10 Etats, conformément à l’accord ».

Il reste à savoir s’il existe une volonté politique et des compétences diplomatiques pour résoudre cette question calmement.

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