La réinstallation de dix pour cent des réfugiés est-elle utopique ?

Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Lorsque les réfugiés sont dans l’impasse – ils n’ont pas de perspectives de rapatriement ou d’intégration dans leur pays d’accueil – l’agence des Nations Unies pour les réfugiés soumet leur dossier de candidature à la réinstallation à des pays tiers.

En 2015, l’Agence a soumis 134 044 dossiers de candidature et 61 pour cent des réfugiés ont été réinstallés dans 30 pays d’accueil. Les chiffres n’ont jamais été aussi élevés, mais ils ne représentent qu’une fraction du plus d’un million de personnes ayant besoin de réinstallation et moins de 0,5 pour cent de la population totale de réfugiés, selon les estimations du HCR. Les 99,5 pour cent restant vivent dans les pays d’accueil des régions du monde les moins en capacité de les absorber.

Alors que le nombre de réfugiés dans le monde continue de croître, les Nations Unies demandent aux Etats les plus riches d’augmenter leurs quotas de réinstallation. A l’approche du sommet de septembre sur les larges mouvements de réfugiés et de migrants, Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations Unies, exhorte les Etats à accueillir au moins 10 pour cent de la population totale de réfugiés par le biais de programmes de réinstallation ou d’autres voies légales, comme les programmes de travail, les bourses d’études, le regroupement familial ou les évacuations médicales. 

Mais cet objectif ambitieux est-il réaliste dans le contexte politique actuel ?

Vent politique contraire

L’immigration est un sujet majeur des prochaines élections présidentielles aux Etats-Unis qui sont, de loin, le premier pays de réinstallation (il a accepté 62 pour cent des dossiers soumis par le HCR en 2015). Le candidat républicain, Donald Trump, a exprimé avec virulence son opposition à l’accueil de réfugiés originaires du Moyen-Orient et il est peu probable que la politique de réinstallation des Etats-Unis évolue avant les élections de novembre. 

En 2015, plusieurs pays européens ont annoncé de nouveaux programmes de réinstallation ou l’expansion de ceux qui existent déjà pour les réfugiés syriens, mais la mise en œuvre a été lente. Un projet commun de l’Union européenne n’a débouché que sur la réinstallation de 6 321 réfugiés sur 22 000 en mai 2016. Le gouvernement de droite du Premier ministre hongrois, Victor Orban, a organisé un référendum sur la réinstallation de 1 300 réfugiés dans le cadre de sa contribution au programme, et les autres Etats membres semblent également récalcitrants à respecter leur quota, évoquant des problèmes de sécurité suite aux attentats perpétrés par des extrémistes islamistes à Paris en novembre dernier.

L’accord controversé entre l’UE et la Turquie, qui inclut une disposition prévoyant d’installer un réfugié syrien sur le territoire européen pour chaque réfugié syrien renvoyé de la Grèce vers la Turquie, s’est pour l’instant soldé par la réinstallation de 177 Syriens.

Lors de la réunion de haut niveau organisée à Genève à la fin du mois de mars, le HCR n’a guère réussi à convaincre les pays participants d’accueillir plus de réfugiés syriens par le biais de programmes de réinstallation ou d’autres voies légales.

Cela n’est pas de bon augure pour la réalisation de l’objectif des dix pour cent défini par M. Ban, mais le HCR et les groupes de la société civile qui appuient cet objectif affirment qu’il est possible de l’atteindre.

« Il y a un élan qui n’était pas là avant », a dit Aspasia Papadopoulou, haute responsable du Conseil européen pour les Réfugiés et les Exilés (CERE). « Il est de plus en plus évident qu’il n’y a pas d’autres choix – que le nombre de déplacés n’a jamais été aussi élevé depuis la Seconde Guerre mondiale et qu’il faut des objectifs plus ambitieux et plus vastes.

« L’objectif de 10 pour cent ne sera peut-être pas réalisé cette année, mais il sera peut-être atteint progressivement », a-t-elle dit à IRIN.

Satisfaire les besoins

Aurvasi Patel, coordinatrice principale de la réinstallation pour le HCR, a souligné que l’objectif était réaliste « en termes de besoins ».

Dans un rapport rendu public cette semaine, le HCR estime que, pour 2017, les besoins pour la réinstallation s’élèvent à 1,2 millions de personnes et que les dossiers de candidature de 170 000 réfugiés seront déposés l’année prochaine.

L’Agence soumet ces dossiers sur la base des contingents globaux annoncés par les pays et de sa capacité à traiter les demandes. Le rapport du HCR indique que l’Agence ne pourra pas traiter 170 000 dossiers l’année prochaine si elle ne bénéficie pas d’effectifs et de ressources supplémentaires.

« La réinstallation nécessite un travail très important, alors il y a un fort besoin de ressources humaines », a dit Mme Patel, notant que 200 personnels supplémentaires avaient été recrutés pour traiter les dossiers de 2016, mais qu’il faudrait en embaucher davantage l’année prochaine.

Le rapport a été rendu public à l’occasion d’une réunion annuelle organisée à Genève cette semaine. Des représentants du HCR, d’organisations non gouvernementales (ONG) et de pays d’accueil se sont penchés – entre autres questions techniques – sur l’amélioration des procédures et les économies d’effectifs.

A l’heure actuelle, les pays de réinstallation ont des exigences différentes : certains insistent pour que le HCR détermine le statut des réfugiés avant de déposer leurs dossiers ; d’autres acceptent que l’agence sélectionne les candidats en se basant sur la vulnérabilité.

« Il faut faire des efforts importants pour simplifier les processus, nous en débattons avec les Etats », a dit Mme Patel.

L’impact de la situation en Syrie

La crise syrienne a conduit certains pays à lancer des programmes de réinstallation ou à étendre ceux qui existent déjà, mais elle a aussi eu pour effet de priver des réfugiés d’autres régions du monde des places de réinstallation dont ils avaient besoin. En 2015, deux dossiers sur cinq concernaient des réfugiés syriens, tandis que le nombre de dossiers de réfugiés africains et asiatiques diminuait.

« Nous avons observé une tendance en Europe à utiliser les quotas alloués aux réfugiés des autres régions du monde pour les Syriens, ce qui veut dire que nous avons un nombre moins important de dossiers de réinstallation pour les autres », a dit Mme Patel. « C’est inquiétant et il a été fortement conseillé [lors de la réunion de cette semaine] de créer des places supplémentaires pour les Syriens et de ne pas prendre les places allouées aux autres régions ».

Une déclaration conjointe de 35 ONG, qui a été rendue publique mercredi, soutient l’appel des Nations Unies en faveur d’une augmentation rapide et significative des quotas de réinstallation, mais elle souligne également qu’il ne faut pas oublier les réfugiés d’autres nationalités, comme les Somaliens, les Afghans et les Rohingyas du Myanmar.

Elle affirme également que l’accord entre l’UE et la Turquie est un « mauvais exemple » de programme de réinstallation. « Cet accord n’est rien d’autre qu’un trafic d’êtres humains honteux reposant sur le ‘un pour un’ et il entraîne des retours de masse entre des pays qui ne garantissent pas la protection des réfugiés », a dit Catherine Woollard, secrétaire générale du CERE.

Le rapport du HCR sur la réinstallation indique que l’accord UE-Turquie a « amélioré la possibilité pour les réfugiés syriens de Turquie d’aboutir à une solution durable », mais Mme Patel a souligné que l’Agence ne participait pas à la mise en œuvre de l’opération ‘un pour un’.

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