L’exemplaire politique d’accueil des réfugiés en Afrique est-elle en péril ?

Le système d’accueil progressiste de l’Ouganda est mis à mal par l’afflux de réfugiés provenant du Soudan du Sud

Poussés par l’insécurité alimentaire, l’effondrement de l’économie et la violence, les réfugiés sud-soudanais continuent d’affluer dans le nord de l’Ouganda, malgré la formation d’un gouvernement d’unité nationale à Juba (capitale du Soudan du Sud).

Le retour en avril de Riek Machar, ancien vice-président et chef rebelle, pour occuper le poste de premier vice-président n’a pas amélioré la situation économique toujours chancelante ni permis de débloquer plus d’aide internationale.

En raison du faible coût du pétrole, la livre sud-soudanaise a chuté par rapport au dollar, faisant grimper les prix dans ce pays où presque tout est importé. Les emplois et les services sont rares.

La guerre civile qui a éclaté au Soudan du Sud en décembre 2013 a fait des dizaines de milliers de morts et déplacé 2,3 millions d’habitants. Les deux camps opposés sont accusés de crimes de guerre. L’accord de paix qui a finalement été signé n’a pas mis fin au banditisme et aux enlèvements menés par des hommes armés non identifiés et des soldats qui n’ont pas été payés depuis des mois.

Pour de nombreux Sud-Soudanais, l’herbe semble bien plus verte dans le district d’Adjumani, dans le nord de l’Ouganda, que chez eux. On y compte maintenant plus de 250 nouveaux arrivants par jour, contre 160 en février. Plus de 132 000 personnes sont actuellement réfugiées à Adjumani. C’est le taux d’accueil le plus élevé du pays. [http://www.refworld.org/country,,UNHCR,,UGA,,5721b9404,0.html]

L’Ouganda a accueilli ses voisins pendant une grande partie des troubles qui ont secoué le pays pendant soixante ans. Mais, auparavant, les réfugiés provenaient des États du Sud et appartenaient à des ethnies proches des Madi et des Acholi du nord de l’Ouganda, tandis que les nouveaux arrivants comptent également des Nuer de Juba et même des habitants de Bentiu, dans l’État d’Unité, au nord du pays.

Politique d’accueil progressiste

La politique d’accueil de l’Ouganda est à juste de titre citée comme exemple pour son progressisme et sa vision à long terme. Elle cherche à renforcer l’autosuffisance et l’intégration des réfugiés et demandeurs d’asile au sein des populations d’accueil. Mais l’Ouganda compte maintenant plus de 510 000 réfugiés et le système atteint ses limites. 

South Sudanese refugees, driven by food insecurity, a collapsing economy, and ongoing violence continue to arrive in northern Uganda despite the formation of a unity government back home in Juba.

The return of Riek Machar, former vice president-cum-rebel leader, in April to take up the post of First Vice President has not improved the fortunes of the battered economy, or unlocked more aid money.

Weak oil prices have helped fuel the South Sudanese pound’s freefall against the dollar – driving up prices in an economy in which nearly everything is imported. Jobs and services are scarce.

South Sudan’s civil war, which broke out in December 2013, killed tens of thousands of people and displaced 2.3 million more, with both sides accused of committing war crimes. The peace deal that was finally brokered hasn’t stopped the bandit raids and abductions carried out by unknown gunmen and soldiers who haven’t seen a paycheck in months.

For many South Sudanese, Adjumani District in northern Uganda seems a far better option than sticking it out at home. New arrivals have spiked to more than 250 a day from February’s 160 daily average. Currently there are more than 132,000 refugees in the Adjumani settlements, the largest refugee concentration in the country.

Uganda has offered a safe haven through much of South Sudan’s 60 years of turmoil. But whereas in the past refugees came from the lower Equatorian states and represented ethnicities familiar to northern Uganda’s local Madi and Acholi people, new arrivals are now also Nuer from Juba, and even people from as far as Bentiu in northern Unity State.

Uganda’s open door

Uganda’s refugee policy is rightly celebrated as progressive and forward-looking. It seeks to build self-sufficiency and integrate refugees and asylum seekers into the host community. But Uganda now hosts more than 510,000 refugees and the approach is being stretched to its limits.

Le centre de transit de Nyumanzi (Adjumani), par exemple, où les réfugiés attendent leur réinstallation définitive ailleurs dans le district, a été construit en 2014 pour accueillir 2 000 personnes pour deux semaines maximum. Aujourd’hui, 5 000 réfugiés y sont hébergés, souvent pour un mois ou plus.

Le système d’accueil ougandais évite le modèle classique qui entasse les réfugiés dans des camps isolés de la population locale. Au contraire, les nouveaux arrivants se voient allouer des rations alimentaires de base, un terrain, des matériaux de construction et des outils pour qu’ils puissent se construire une nouvelle vie.

« Les réfugiés ont accès aux mêmes services que les ressortissants ougandais, ils ont le droit de travailler et de créer leurs propres entreprises », peut-on lire dans un communiqué du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). « Ils bénéficient [également] de la liberté de mouvement. »

Les allocations de parcelles sont négociées par le gouvernement avec les communautés d’accueil, qui accordent volontiers des terres en échange de la possibilité de bénéficier des services qui accompagnent la réinstallation des réfugiés. Cet échange de bons procédés donnent aux populations rurales un accès à la santé, à l’éducation et à des services de sécurités renforcés dont ils ne bénéficiaient pas avant.

Lorsque les réfugiés sont rapatriés ou déménagent pour trouver du travail, le terrain qui leur avait été alloué est restitué à leurs hôtes. En revanche, les services et infrastructures qui accompagnaient leur installation sont prévus pour rester.

« Ce modèle est bien meilleur que quelque chose comme Dadaab [camp kenyan en difficulté, que le gouvernement promet de fermer], » a dit Emmanuel Comehn, du Conseil danois pour les réfugiés. « Les investissements ne sont pas gaspillés. Les services sont partagés à parts égales entre les réfugiés et les populations d’accueil pour que la réinstallation fonctionne. »

Ce modèle est plus facile à faire valoir auprès des bailleurs de fonds, qui veulent que leurs investissements aient un impact durable. Ce n’est pas le cas pour Dadaab, qui manque toujours de financements. Le gouvernement kenyan refuse pourtant d’envisager la mise en place d’une politique d’intégration et ne propose donc aucune stratégie à long terme visant à améliorer les moyens de subsistance.

À Adjumani, les réfugiés et les populations d’accueil entretiennent des relations productives en multipliant les échanges commerciaux entre eux. « Nous espérons que d’autres viendront », a dit à IRIN Julius Loketo, membre d’une communauté d’accueil Madi.

Surcharge

La vie dans les zones d’installation d’Adjumani n’est cependant pas un long fleuve tranquille. À mesure que le nombre de réfugiés augmente, la quantité de terrains disponibles diminue.

Ceux qui sont arrivés au début du programme ont reçu des parcelles de 50x50 mètres. Aujourd’hui, les parcelles allouées font plutôt 30x30 mètres, voire 25x25 mètres pour les plus récents. Trop peu pour pouvoir en vivre.

Les rations de base sont loin d’être suffisantes pour compléter les récoltes réalisées sur ces petites parcelles, ce qui accroît la dépendance à l’aide humanitaire que cette stratégie était censée éviter.

Les tensions entre les populations d’accueil et les réfugiés sont plutôt rares, mais il est de plus en plus difficile de maîtriser les conflits entre réfugiés, car des membres des deux camps du conflit politico-ethnique sud-soudanais commencent à arriver.

South Sudan refugees build new homes in Uganda
Rajiv Golla/IRIN

Les hostilités qui ont divisé le Soudan du Sud opposaient le président Salva Kiir et son rival, M. Machar. Ce qui avait commencé comme un différend politique a escaladé en conflit ethnique entre les Dinka, ethnie de M. Kiir, et les Nuer, ethnie de M. Machar. Plusieurs autres communautés se sont retrouvées prises dans cette lutte antagonique.

Nouvelles tensions à venir

Malgré la politique officielle, les zones d’installation sont généralement organisées par ethnie et surveillées de près par les forces de sécurité. « De gros efforts sont faits pour placer des Nuer dans les conseils d’administration des installations et diversifient ainsi leur composition », a dit M. Comehn en parlant du groupe ethnique auquel appartient M. Machar, auparavant sous-représenté parmi les réfugiés.

L’un des éléments les plus importants du programme est la manière dont les échanges commerciaux accélèrent l’intégration entre réfugiés et populations d’accueil. Les premiers revendent de l’huile de cuisson, du sorgho, des bâches et des outils distribués par les organisations non gouvernementales aux deuxièmes, qui, en échange, leur vendent du manioc et d’autres légumes. Mais la hausse du nombre de réfugiés fait baisser les prix des produits qu’ils proposent à la vente.

Si les autorités ougandaises limitent la liberté de circulation pour des raisons de sécurité, les réfugiés ne pourront pas vendre leurs produits sur des marchés plus grands en dehors de leur zone de réinstallation où ils pourraient obtenir de meilleurs prix.

Pendant ce temps, l’espoir d’une paix durable au Soudan du Sud est de plus en plus faible.

M. Kiir insiste pour créer 28 États au lieu des 10 actuels. L’opposition lui reproche de chercher à redécouper les circonscriptions électorales en faveur des Dinka par intérêt politique et économique. La querelle fait fuir les bailleurs de fonds ; le Mouvement populaire de libération du Soudan, parti au pouvoir, est divisé ; et à l’approche des élections de 2018, tous les ingrédients d’un nouveau bain de sang sont là.

Adjumani accueillera probablement des Sud-Soudanais pendant un bon moment encore. Mais, quelle que soit l’efficacité du modèle d’intégration ougandais, le pays ne peut continuer indéfiniment à recevoir autant de réfugiés.

rg/oa/ag-ld/amz