Comment la crise politique burundaise a paralysé l’économie locale

Désiré Nimubona
IRIN Contributor

La crise qui a éclaté au Burundi en avril 2015 suite à la décision du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat a fait plus de 400 morts et a poussé plus de 230 000 personnes à fuir le pays, d’après les Nations Unies. Mais les citoyens ne sont pas les seuls touchés : l’économie aussi est en mauvaise posture.

Alexandre Nyabenda est commerçant dans une boutique de Cibitoke, l’un des quartiers de la capitale Bujumbura qualifiés de « zones de contestation », qui ne sont autre que des foyers d’opposition à M. Nkurunziza où l’agitation politique a été particulièrement forte.

M. Nyabenda, qui y travaille depuis six ans, a dit à IRIN que le commerce avait véritablement pâti de cette instabilité.

« Avant la crise […] je gagnais environ 120 000 francs (76 dollars) par jour », a-t-il dit. « Depuis avril 2015, je gagne difficilement 40 000 francs (25 dollars) par jour. »

Cette baisse de revenu s’explique par le fait que de nombreux clients ont fui le pays à mesure que celui-ci sombrait dans la violence. Quant à ceux qui sont restés, ils n’ont plus le même pouvoir d’achat et le taux de vente a donc nettement baissé.

« Un père qui achetait deux kilos de riz et deux kilos de haricots par jour pour nourrir ses cinq enfants et sa femme n’en achète plus qu’un demi-kilo, car son employé de maison, sa femme et ses enfants se sont exilés », a expliqué M. Nyabenda.

« Une grenade a été lancée près de mon restaurant »

Sinkazi Kevin, un vendeur de charbon de 32 ans qui travaille à Cibitoke, est encore plus à plaindre : il a pratiquement fait faillite à cause de la situation économique.

« Avant la crise, je vendais six à dix sacs de charbon par jour, mais maintenant je n’en vends plus qu’un », a-t-il dit à IRIN la voix pleine de colère. « Il n’y a plus d’acheteurs ! Les gens ont fui et les patrons des restaurants qui étaient auparavant de bons clients potentiels fonctionnent au ralenti ou ont même fermé leurs restaurants. »

C’est ce qu’a dû faire Micheella Kanyana, car l’agitation politique et l’insécurité étaient trop fortes pour qu’elle puisse garder son petit restaurant de Cibitoke ouvert.

« Une grenade a été lancée près de mon restaurant. J’avais déjà peur. Ensuite, nos clients, qui étaient les motoristes, les chauffeurs de motos-taxis, ont arrêté de venir. Puis nos fournisseurs de charbon et de nourriture ont eu trop peur pour venir dans notre secteur. J’ai donc dû fermer mon restaurant », a-t-elle dit à IRIN.

« J’ai dit à trois de mes employés de rentrer chez eux par peur qu’ils se fassent arrêter ou tuer parce qu’ils étaient tous jeunes », a-t-elle ajouté.

Même la prestigieuse université du Burundi, le seul établissement académique du pays disposant d’un internat, n’a pas été épargnée par la crise économique. Elle a récemment cessé de servir le petit-déjeuner aux internes.

A Burundian refugee dozes in the midday sun at the Lake Tanganyika Stadium, a temporary transit camp for refugees in Kigoma, Tanzania. Tens of thousands of people have been fleeing Burundi amid rising political tensions and a failed coup ahead of election
Jessica Hatcher/IRIN
Des réfugiés burundais dans un camp de transit temporaire à Kigoma (Tanzanie)

« Le prix des haricots est passé de 1 200 francs (0,76 dollar) avant la crise à 1 800 francs (1,15 dollar) aujourd’hui. Le riz est passé de 1 100 francs à 1 700 francs le kilo », a dit Anatole Nzinahora, responsable de la gestion de l’université, pour expliquer pourquoi l’établissement n’avait pas les moyens d’offrir trois repas par jour aux étudiants. 

Selon lui, la suspension du petit-déjeuner permettra à l’université de nourrir les étudiants de temps en temps, alors que certains des fournisseurs en denrées alimentaires de l’établissement hésitent à faire leurs livraisons.

Dans les quartiers relativement calmes de Bujumbura, les loyers ont augmenté en raison de cette apparente stabilité.

« J’ai perdu mon emploi à cause de la crise. Ma femme ne travaille plus », a dit à IRIN Jean-Marie Ndaruhayinda, propriétaire d’une maison à Gasenyi, quartier nord de Bujumbura. « Mon seul revenu, ce sont les loyers que je perçois. Comme ma maison est à Gasenyi (un secteur tranquille), j’ai dû doubler le loyer, qui est passé de 150 000 francs à 300 000 francs par mois. »

Audace Ndayisaba, propriétaire d’une maison dans la « zone de contestation » de Mutakura, a quant à lui perdu ses locataires il y a sept mois.

« Je construisais de petites maisons pour les louer », a-t-il dit à IRIN. « Au total, je gagnais facilement un million de francs burundais (637 dollars) par mois grâce aux loyers. Maintenant, tous les locataires sont partis à cause de l’insécurité. Je ne gagne donc plus rien et je n’ai même pas de gardien de nuit pour surveiller les locaux. »

Un sombre tableau 

Les perspectives économiques du Burundi ne sont pas bonnes. Le pays a enregistré une croissance du PIB de -7,2 pour cent en 2015 et ce chiffre devrait baisser encore davantage à cause de l’insécurité, du contexte commercial difficile et des relations tendues avec les bailleurs de fonds qui pèsent sur les finances.

Le budget pour 2016 présente une baisse des dépenses du gouvernement de plus de 46 pour cent, a dit l’économiste Léonce Sinzinkayo au journal Iwacu.

M. Sinzinkayo a calculé que le revenu du pays avait chuté de 14,3 millions de dollars, conduisant à un déficit de 891 millions de dollars.

La hausse des prix alimentaires risque en outre de se poursuivre, en raison de la baisse de la production agricole et de la difficulté d’alimenter les marchés.

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