L'innovation et la prise de risques : des éléments clés du travail humanitaire de l'avenir

Le secteur humanitaire a toujours été caractérisé par les changements rapides, mais il semble que le rythme se soit récemment accéléré, notamment en raison des innovations technologiques. Celles-ci commencent à transformer les interventions et permettent à de nouveaux acteurs - des designers graphiques aux scientifiques du chaos - de s'impliquer et d'intervenir. Pour naviguer dans cet environnement dynamique et complexe, les humanitaires doivent « prendre des risques, collaborer, innover et améliorer leurs prévisions et leurs analyses à long terme », a dit Allegra Baiocchi, chef du bureau régional du Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Uniesen Afrique de l'Ouest.

Parmi les risques « qui devraient empêcher les travailleurs humanitaires de dormir », pour reprendre les mots de Paul Knox-Clarke, directeur de la recherche et des communications du réseau d'apprentissage ALNAP, on retrouve les nouvelles maladies, les épidémies transfrontalières, les risques associés aux interventions dans des situations où il y a contamination biologique, nucléaire ou chimique et les catastrophes liées au changement climatique - l'instabilité accrue des cycles hydrologiques et l'augmentation des inondations, les pénuries d'eau, les catastrophes frappant les mégapoles dotées d'infrastructures peu développées et les sécheresses chroniques, comme dans le Sahel.

D'après les analystes, la croissance de la population mondiale entraînera un accroissement des pressions existantes, et notamment des pressions liées à l'insécurité alimentaire, à l'accès aux ressources énergétiques, à la fourniture des services essentiels et à la concurrence pour les emplois. Selon les statistiques de la CIA, la population mondiale est actuellement de 7 milliards d'habitants et elle continue d'augmenter de 1,096 pour cent par année. C'est en Afrique subsaharienne et dans certaines régions de l'Asie du Sud que les taux de croissance démographique sont les plus élevés.

Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd'hui dans des centres urbains. Les organisations d'aide humanitaire tentent de s'adapter à cette nouvelle réalité, mais elles sont encore nombreuses à se tourner automatiquement vers le mode d'intervention en milieu rural au moment de construire des camps de réfugiés, d'élaborer des programmes de lutte contre la malnutrition ou de bâtir des puits. « Nous ne sommes pas suffisamment préparés pour les interventions en milieux urbains », a dit Cyprien Fabre, chef du bureau régional de l'Office d'aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) en Afrique de l'Ouest. « C'est plus difficile et plus dangereux. Cela implique de travailler en collaboration étroite avec les autorités locales et d'en savoir beaucoup plus au sujet du tissu social des groupes de population complexes. Mais cela ne peut être évité. »

Les gouvernements doivent se mobiliser pour composer avec ces menaces et ces risques émergents. Certains, comme ceux du Pakistan et de la Malaisie, sont de plus en plus habiles pour organiser des interventions humanitaires sur leur territoire. D'autres, plus fragiles, ont toujours besoin de davantage de soutien (même si, parfois, ils n'en veulent pas). « Les organisations d'aide humanitaire qui sont capables de [travailler en collaboration avec les structures gouvernementales nationales, régionales et locales] seront mieux placées que celles qui ont des approches plus traditionnelles et qui font cavalier seul », a dit Elizabeth Ferris, associée principale de recherche et codirectrice du Projet sur les déplacements internes mené par l'Institut Brookings et l'École d'économie de Londres (London School of Economics).

Modifier le paysage du financement

À l'heure actuelle, quelques agences des Nations Unies, quelques donateurs et les dix principales organisations non gouvernementales (ONG) internationales sont toujours responsables de l'acheminement de la majeure partie des fonds humanitaires. Les donateurs émergents, les ONG locales, les groupes de citoyens, les acteurs du secteur privé, les forces armées et les membres de la diaspora gagnent cependant en importance. Selon le rapport 2013 sur l'aide humanitaire mondiale (Global Humanitarian Assistance, GHA), La Turquie était le quatrième plus important donateur humanitaire en 2012. L'aide accordée par les membres du Comité d'aide au développement (CAD) de l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) a enregistré la baisse la plus importante (11 pour cent).

Les bailleurs de fonds privés ont financé 26 pour cent de toute l'aide rapportée en 2012, selon le rapport 2013 sur l'aide humanitaire mondiale. Pourtant, certaines agences, en particulier au sein des Nations Unies, se montrent trop inflexibles et refusent de faire appel au secteur privé.

Selon les analystes, les organisations seront contraintes, à l'avenir, d'adopter des modèles qui se rapprochent plus de ceux des entreprises pour lever des fonds et assurer la continuité de leur financement. Comme l'a dit Degan Ali, directeur d'African Development Solutions (ADESO), lors d'une conférence de collecte de fonds organisée plus tôt cette année à Dubaï : « Si nous cherchions réellement des solutions durables, nous établirions le contact avec le secteur privé et nous leur demanderions de tracer la voie. »

Les nouvelles technologies de financement, comme les « bitcoins » (une monnaie électronique décentralisée qui est actuellement échangée par ordinateur ou par smartphone et qui ne dépend d'aucun gouvernement et d'aucune banque), occuperont probablement une place importante dans le financement humanitaire de l'avenir. « Quelles organisations d'aide humanitaire s'adaptent à ces changements [en matière de financement] au niveau institutionnel ? J'ai l'impression qu'il n'y en a aucune, ou du moins qu'il n'y en a pas suffisamment », a dit Randolph Kent, directeur du Humanitarian Futures Programme de King's College, à Londres.

Les analystes croient que la réponse humanitaire devrait continuer de se diversifier et que les acteurs traditionnels feraient mieux de trouver le moyen de s'impliquer. Les innovations technologiques ont déplacé les obstacles qui entravaient l'accès au secteur humanitaire. Au sein des organisations, des individus et des groupes tentent de s'adapter à ces nouvelles opportunités et d'en tirer parti. Leurs efforts doivent être soutenus par les instances supérieures.

Dans un rapport intitulé Disasters 2.0 et publié en 2013, l'OCHA a identifié toutes sortes de moyens pour permettre aux acteurs humanitaires traditionnels de collaborer avec la « communauté bénévole et technique » émergente, notamment la création de laboratoires d'informations humanitaires pour encourager l'expérimentation et l'apprentissage ; la synthèse de grandes quantités de données ouvertes pour permettre leur utilisation par les clusters de coordination par la visualisation et d'autres outils ; l'établissement de contrats de service et la création d'opportunités de formation pour les bénévoles et les experts des technologies afin de leur permettre de comprendre la redevabilité et les principes humanitaires que les acteurs humanitaires traditionnels tentent d'appliquer ; et l'utilisation des technologies pour trier les informations obtenues grâce à l'externalisation ouverte (crowdsourcing) afin d'identifier celles qui sont justes.

Les bailleurs de fonds et les directeurs des organisations doivent se réunir pour concrétiser certaines de ces suggestions. La clé est de s'assurer que cette technologie peut permettre d'améliorer les processus et les programmes, et qu'il ne s'agit pas purement de communiquer pour communiquer, a averti Imogen Wall, coordonnatrice de la communication auprès des communautés affectées d'OCHA. « La connectivité est essentielle non seulement pour la communication, mais aussi pour les transferts d'espèces, la gestion des chaînes d'approvisionnement, etc. »

L'adoption de nouvelles approches ne doit pas se faire au détriment des vieilles méthodes, c'est-à-dire, entre autres, d'utiliser des radios pour communiquer avec les communautés, de discuter en personne des problèmes des gens et de mener des évaluations qui impliquent d'aller rencontrer les membres des communautés sur le terrain. La technologie permet de rassembler les gens, mais elle peut aussi « créer une distance et déshumaniser nos interactions avec les populations auxquelles nous souhaitons venir en aide », a mis en garde Sara Pantuliano, qui dirige le groupe de politique humanitaire de l'Institut pour le développement d'outre-mer (ODI).

C'est une période excitante pour les acteurs humanitaires, mais seulement s'ils trouvent le moyen de suivre le rythme [des transformations] et de s'adapter. « Il se passe tellement de choses excitantes en ce moment. Il y a tellement de changements. Les gens qu'on considérait trop souvent comme 'des malheureux dans le besoin' ont désormais eux aussi quelque chose à offrir, ce sont des personnes qu'on aide pour des raisons précises, pas seulement par empathie, mais aussi en raison d'un intérêt mutuel et éclairé », a dit M. Kent.

La technologie ouvre de nouvelles possibilités

Si elle est utilisée adéquatement, la technologie peut permettre d'améliorer l'alerte précoce (les avertissements envoyés par SMS avant l'ouragan Sandy, par exemple) ; les innovations en matière de programmation (voir encadré) ; la surveillance en temps réel (grâce au bounded crowdsourcing, qui consiste à donner des téléphones à des groupes spécifiques et à montrer à leur membres comment mettre à jour quotidiennement les données concernant les besoins d'urgence ; la cartographie en temps réel des crises, qui permet d'identifier sur une carte en constante évolution qui est affecté, comment et où, quels hôpitaux sont fermés, etc.) ; la rétroaction en temps réel (les Somaliens peuvent, par exemple, donner leurs impressions en ligne sur les projets menés par le Conseil danois pour les réfugiés) ; et la surveillance et l'évaluation.

Elle peut aussi être conçue spécifiquement pour aider les membres des communautés - les premiers répondants en cas de catastrophes - à mieux s'aider eux-mêmes (par exemple, l'application web Resilience offre « de la résilience en boîte pour les communautés » en aidant leurs membres à rapporter et à résoudre les problèmes qui surgissent à la suite d'une catastrophe et qui ne mettent pas la vie en péril).
 

Les organisations d'aide humanitaire apprennent à écouter les membres des communautés affectées par les catastrophes, mais cet apprentissage se fait trop lentement. Elles commencent à peine à tirer parti des informations recueillies pour organiser leurs interventions. Si on ne se sert pas de la rétroaction pour adapter les interventions, la technologie risque simplement de créer des attentes qui ne sont pas satisfaites.

Les humanitaires doivent identifier leur valeur ajoutée

Les humanitaires doivent trouver le moyen de déterminer quelle est leur valeur ajoutée dans ce nouvel environnement. À une époque où les sites internet peuvent mettre directement en contact les pus démunis et les fournisseurs de services, le rôle des humanitaires est-il relégué à celui de guide en matière d'éthique et de principes ? Ou jouent-ils un rôle proactif de leaders ? Comment coordonner le travail humanitaire à une ère où les transferts électroniques d'espèces peuvent permettre de satisfaire les besoins alimentaires et non alimentaires des gens ? Les personnes interrogées s'entendent toutes pour dire que la recherche de solutions exige d'aménager un espace dédié à l'expérimentation (et d'accepter l'échec) ; de faire preuve d'un leadership avant-gardiste ; de s'ouvrir à de nouveaux partenaires et approches ; et de mettre de côté la peur.

Certains craignent que l'ouverture à la diversité cadre mal avec les efforts généralisés déployés au cours des dernières années en faveur de la professionnalisation, de la normalisation et de l'amélioration de l'organisation du secteur humanitaire. Les normes Sphère, les normes de qualité et de redevabilité du Partenariat international pour la redevabilité humanitaire (Humanitarian Accountability Partnership, HAP), la coordination par clusters et la programmation basée sur les preuves constituent quelques exemples de ces efforts. Comme dans d'autres secteurs, la normalisation du secteur humanitaire a permis d'améliorer les connaissances et, dans plusieurs cas, la qualité des interventions, mais elle a également entraîné l'apparition d'une nouvelle couche bureaucratique dans les organisations et les interventions humanitaires. Or, selon M. Knox-Clark, de l'ALNAP : « Il n'est pas nécessaire d'assouplir les normes. C'est la compétence et la qualité du travail que l'on fait qui priment, pas leur origine ou qui finance qui. »

Il est tout aussi important de respecter les principes humanitaires et d'élaborer et de tenir compte des nouveaux cadres destinés à orienter les interventions des autres groupes, notamment en matière de justice et de droits de l'homme. Les interprétations des principes sont déjà variées et le fossé entre l'approche des organisations dunanistes (le Comité international de la Croix-Rouge et les ONG comme Médecins Sans Frontières, par exemple) et celle des organisations multimandats s'élargit. « Il pourrait y avoir une divergence marquée entre les approches des acteurs humanitaires internationaux traditionnels et celles des acteurs locaux qui mettent en ouvre des programmes humanitaires ayant des visées plus religieuses, sociales ou politiques. Ou il se peut que les démarcations s'estompent progressivement », a dit Mme Ferris.

Quelques éléments à corriger

Alors que les individus et les organisations tentent de suivre le rythme des changements cités précédemment, certains domaines de la réponse humanitaire continuent de stagner. La plupart des donateurs demeurent inflexibles quant à la destination des fonds et privilégient les programmes à court terme (certains nouveaux appels de fonds sur trois ans échappent cependant à cette logique). Par ailleurs, selon Development Initiatives, l'écart entre les appels consolidés (CAP) et la réponse est stable ou croissant.

Selon l'État du système humanitaire de l'ALNAP, l'aide alimentaire continue de l'emporter sur le reste, tandis que la protection, le relèvement rapide et l'éducation arrivent systématiquement en dernier sur la liste des priorités. Les thèmes transversaux tels que le soutien psychosocial semblent quant à eux avoir été complètement écartés.

La préparation et l'alerte précoce sont n'obtiennent pas l'attention qu'elles méritent et la majeure partie des analyses mettent l'accent sur la préparation aux pires catastrophes survenues par le passé plutôt qu'à l'ampleur des catastrophes à venir. La rapidité du déploiement s'améliore, mais les Nations Unies demeurent trop lentes dans ce domaine et le taux de roulement élevé est un problème dans toutes les organisations. Les informations obtenues grâce aux évaluations sont de plus en plus souvent partagées, mais les Nations Unies et les ONG pourraient faire bien mieux. Les opportunités de formation se sont multipliées, mais les travailleurs humanitaires ont toujours de la difficulté à analyser le contexte politique et à évaluer les risques plutôt que les besoins ; leurs compétences langagières sont limitées et ils ont plusieurs autres lacunes.

Le choix du moment idéal pour intervenir demeure problématique, en particulier dans les crises à évolution lente (dans la Corne de l'Afrique, par exemple, même s'il y a eu des améliorations dans le Sahel) et dans les phases aiguës des conflits. On parle beaucoup du renforcement des capacités, mais le concept semble mal compris. Et le fossé entre l'humanitaire et le développement se maintient en dépit des nombreuses discussions au sujet de la résilience. Pour innover, il ne suffit pas d'utiliser les plus récentes technologies, il faut régler les problèmes insolubles du passé.

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Innovations en matière de programmation

D'ici dix ans, les organisations d'aide humanitaire pourraient imprimer des abris temporaires ou des casseroles pour les réfugiés en utilisant des imprimantes 3D. Dans les cliniques rurales, les médecins et les infirmiers pourraient organiser des téléconsultations pour discuter des différentes options de traitement pour les nouvelles maladies (ces réseaux de « télémédecine » sont déjà bien établis dans les pays développés et l'OMS tente de déterminer comment les faire fonctionner dans les pays en développement).

Les étudiants déplacés pourraient continuer leurs études à distance grâce à des cours en ligne. Actuellement, des fonds tels que le Fonds d'innovation humanitaire, un fonds multidonateurs, financent des efforts individuels en faveur du changement. Ils financent notamment les efforts visant à déterminer comment améliorer la gestion des projets à distance en Somalie ; le projet du « génome humanitaire », qui a pour objectif de créer un moteur de recherche pour traiter et analyser rapidement les expériences d'aide afin que des informations valides et spécifiques au contexte puissent en être aisément extraites ; et le projet d'analyse et de cartographie de la vulnérabilité par téléphone portable, qui utilise la technologie vocale pour collecter des informations au niveau des ménages au sujet de la sécurité alimentaire. Or, selon plusieurs analystes, il faudra créer des partenariats avec le secteur privé pour obtenir le soutien nécessaire à la mise en ouvre d'innovations comme celles-là.