Définition des tâches du travailleur humanitaire à l’ère des réseaux

L’évolution de l’action humanitaire, avec l’apparition de nouveaux acteurs, l’explosion de l’information engendrée par les technologies de l’information et l’importance croissante accordée à la redevabilité et à la coordination contribuent à la redéfinition du rôle des travailleurs humanitaires et des compétences dont ils auront besoin à l’avenir.

Les entreprises de haute technologie – qui s’investissent bénévolement - spécialisées dans la cartographie de crise ou la communication sur smartphone, les groupes de la diaspora, les sociétés et les citoyens font partie des nouveaux acteurs apparus sur une scène humanitaire qui devient de plus en plus complexe en raison des défis (parfois combinés) du changement climatique, des conflits et de l’accès, entre autres choses.

« Les travailleurs humanitaires locaux et étrangers devront perfectionner leurs compétences linguistiques, se sensibiliser aux réalités culturelles et aiguiser leur acuité politique pour être capables de travailler dans ces contextes », a dit Elizabeth Ferris, agrégée supérieure et co-directrice du projet sur les déplacements internes mené par l’Institut Brookings et la London School of Economics (école d’économie de Londres).

À l’avenir, les gouvernements et les groupes de la société civile seront des acteurs plus importants dans les zones de conflit ou dans les zones touchées par les catastrophes naturelles et, s’ils dépendent des bailleurs de fonds internationaux, ils devront améliorer leurs compétences pour « accéder aux fonds internationaux, surveiller et évaluer, coordonner, apprendre le ‘jargon’ et le fonctionnement du système international », a-t-elle expliqué.

Et si leur source de financement est locale, ils devront apprendre à « collecter des fonds publics, à coordonner et à gérer les projets ».

La diversité des acteurs humanitaires rendraient « les questions de coordination plus importantes encore et plus difficiles à gérer qu’elles ne le sont aujourd’hui », a dit à IRIN Mme Ferris, notant que le gouvernement du New Jersey s’est montré incapable de coordonner l’importante aide humanitaire débloquée suite aux dégâts causés par Sandy aux États-Unis – l’ouragan le plus dévastateur de la saison des ouragans dans l’océan Atlantique en 2012.

« Certains groupes ont immédiatement reçu de l’aide, d’autres ont été ignorés, certaines communautés ont utilisé les médias sociaux pour attirer l’attention. Si les organismes traditionnels, comme la Croix-Rouge, sont des acteurs de premier plan, ils semblent avoir fait preuve de lenteur et adopté une approche bureaucratique », a-t-elle dit.

Afin d’améliorer la réponse aux catastrophes, les organisations des Nations Unies et les organisations autres que les Nations Unies ont adopté le système cluster, un cadre dans lequel les organismes d’aide humanitaire qui interviennent dans un secteur d’intervention spécifique travaillent ensemble. Ce système a, par exemple, contribué à accroître la spécialisation des rôles des travailleurs humanitaires.

Michael VanRooyen, directeur de l’Initiative humanitaire de Harvard, a noté que, au fil des années, les rôles et les titres des travailleurs humanitaires sont « devenus plus spécifiques, car de grandes organisations offrent des postes plus spécifiques dans le domaine du plaidoyer, des droits des femmes et des questions de programmation pour l’égalité des sexes et d’autres titres et rôles spécialisés », a-t-il dit à IRIN.

Explosion de l’information

D’un autre côté, l’ère des réseaux d’information, qui a révolutionné les communications, bouleverse les structures traditionnelles des organisations humanitaires. Des milliards de personnes sont connectées à travers le monde et partagent une très grande quantité d’informations. En 2012, on a recensé plus de six milliards d’abonnements de téléphone mobile, dont plus d’un milliard d’abonnements pour smartphones, a indiqué le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) dans une étude réalisée en 2012.

« Cela passe par des formes de prise de décision variées et ascendantes – ce pour quoi la majorité des gouvernements et des organisations humanitaires n’ont pas été conçus », a souligné l’étude.

« Les systèmes établis pour faire circuler l’information à tous les échelons de la hiérarchie sont confrontés à une nouvelle réalité où l’information peut être générée, partagée et utilisée tout le monde ».

Les masses d’informations qui circulent dans un monde en réseaux sont pertinentes si elles font l’objet d’une analyse, estime OCHA. Selon l’organisation, l’information et la communication devraient être considérés comme des besoins de base, ce qui nécessiterait une amélioration du partage, de la gestion et de l’analyse des données ainsi que l’élaboration de recommandations solides pour l’utilisation de l’information. Les compétences linguistiques, informatiques et statistiques seront essentielles.

Pour M. VanRooyen, « les plateformes technologiques de gestion et de partage des données vont devenir de plus en plus importantes, et l’utilisation et le partage de ces données seront des compétences essentielles.

« Parmi les compétences professionnelles nécessaires figurent les connaissances liées au secteur technique, associées à des compétences essentielles en matière de gestion, de finance, de leadership et des connaissances dans les domaines en relation avec une région, comme la compréhension des droits, de l’accès, de la protection, etc. », a-t-il dit.

À l’avenir, « il faudra davantage d’analystes, de planificateurs stratégiques, de managers de l’innovation et de gestionnaires des risques. Nous allons devoir nous améliorer dans les domaines des technologies de l’information de base et des communications », a dit Andy Thow, responsable des affaires humanitaires pour OCHA à New York.

Imogen Wall, coordinatrice de la communication auprès des communautés affectées d’OCHA, a cependant indiqué que « les nouvelles technologies vont de pair avec les compétences traditionnelles. Les communications, les négociations, la participation des communautés, les compétences journalistiques et linguistiques seront tout aussi importantes ».

Une étude réalisée en 2012 par le réseau d’apprentissage actif pour la redevabilité et la performance dans l’action humanitaire (Active Learning Network for Accountability and Performance in Humanitarian Action – ALNAP) a conclu que les évaluations ont régulièrement montré que le personnel des organisations non gouvernementales et des agences des Nations Unies n’ont pas les compétences requises dans le domaine linguistique et manquent de connaissances du contexte local d’une région ou d’un pays touché par une catastrophe naturelle.

Développer les partenariats

Alors que les technologies de l’information font entrer de nouveaux acteurs dans le monde de l’aide humanitaire, les acteurs traditionnels, comme le Comité international de la Croix-Rouge, les Nations Unies et d’autres, vont devoir construire des partenariats avec les nouveaux arrivants pour améliorer la distribution de l’aide. Et dans ce monde de plus en plus connecté et informé, les bénéficiaires de l’aide exigeront quant à eux davantage de redevabilité, ont indiqué les observateurs.

« Le modèle humanitaire actuel est un modèle de commandement et de contrôle. Une des principales caractéristiques de l’ère des réseaux est l’évolution de la relation un-à-plusieurs à la relation plusieurs-à-plusieurs », a dit Mme. Wall. « Nous allons devoir apprendre à mieux travailler avec le secteur privé, et en particulier avec le secteur privé des pays, et à mieux travailler avec les groupes de la diaspora ».

Elle a indiqué que les communautés sont de plus en plus conscientes de ce qu’est une intervention humanitaire efficace et ainsi, « les compétences relationnelles avec les communautés et tout ce qui concerne le renforcement des relations avec les communautés affectées et les intervenants vont devenir plus importants ».

Comprendre et adopter de meilleurs modèles et de meilleures pratiques pour aider les communautés à résister aux catastrophes, investir dans le rétablissement économique, collaborer avec les partenaires locaux, les gouvernements ou la société civile sont des facteurs clés pour rester pertinent dans un monde humanitaire en évolution.

« Développer des ressources humaines locales efficaces et intelligentes sera un élément clé d’un engagement durable », a dit M. VanRooyen.

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