Le Soudan du Sud peine à satisfaire la demande en éducation

DATELINE, 0 month 2013 (IRIN) - YEI, 5 septembre 2012 (IRIN) - La guerre et les troubles qui ont ravagé le Soudan du Sud pendant cinq décennies ont eu un impact inévitable sur l’éducation. Aujourd’hui, près des trois quarts des adultes du plus jeune pays du monde sont incapables de lire ou d’écrire.

Selon un récent rapport de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), moins de 2 pour cent des Sud-Soudanais ont terminé leurs études primaires.

« On estime que le Sud-Soudan a le pire taux d’alphabétisation au monde, pire que celui du Mali et du Niger, qui sont les seuls à s’en rapprocher. Selon les dernières statistiques dont nous disposons, qui datent de 2009, [le taux d’alphabétisation des adultes] s’établit actuellement à 27 pour cent », a dit Jessica Hjarrand, spécialiste de l’éducation auprès de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).

L’accord de paix de 2005 a ouvert la voie à la sécession du Soudan du Sud en juillet 2011. Depuis, le pays peine à mettre sur pied un système d’éducation pour instruire ses jeunes et éduquer les millions d’adultes qui n’ont pas pu fréquenter l’école pendant la guerre.

« Il n’y a pas assez d’écoles. Et il n’y a certainement pas assez d’enseignants », a dit Mme Hjarrand. « La plupart des enseignants sud-soudanais n’ont même pas terminé l’école primaire. »

L’instruction qu’on offre dans les écoles sud-soudanaises est donc de piètre qualité, a ajouté Mme Hjarrand. « Les enseignants ne savent pas comment gérer une classe. Ils ne savent pas comment gérer des élèves qui ont des besoins différents, et encore moins comment transmettre le contenu et les compétences qui sont censés être enseignés. »

Michael Adier Kuol, directeur de l’école primaire Lomuku, à Yei, une ville située dans l’État de l’Équatoria-Central, est du même avis. « L’école où j’enseigne actuellement compte environ 16 enseignants, et aucun d’eux n’est formé. »

La situation est encore plus complexe depuis que les autorités du Soudan du Sud ont décidé d’adopter l’anglais comme langue d’enseignement et ont abandonné l’arabe, qui est associé avec le Nord. Ce changement pose un défi pour la plupart des enseignants et des élèves.

De nombreux experts en éducation croient que les enfants devraient d’abord apprendre à lire et à écrire dans leur langue maternelle. « Il est toutefois très difficile de développer du matériel dans toutes les langues lorsque, comme au Soudan du Sud, il y a quelque chose comme 66 langues différentes », a dit Mme Hjarrand.

Satisfaire la demande

Après la signature de l’accord de paix, en 2005, le système d’éducation du Soudan du Sud a, avec le soutien des bailleurs de fonds internationaux, fait l’objet d’un des programmes de reconstruction les plus rapides au monde, selon une étude récente.

Entre 2006 et 2010, le nombre d’élèves dans les écoles primaires a plus que doublé, passant de 700 000 à 1,6 million, selon l’étude.

Cependant, même avec l’afflux de dons internationaux, le système d’éducation du pays ne parvient toujours pas à répondre à la demande.

Dans une cour à Yei, des enfants sont assis sous un arbre sur des bancs de fortune et récitent l’alphabet. « On leur enseigne sous un manguier, pas dans une salle de classe », a dit leur enseignant, John Wandera. « C’est l’un des défis : le manque d’espace pour apprendre. »

Le manque de matériel éducatif en est un autre, a-t-il ajouté.

La communauté a mis des ressources en commun pour construire de nouvelles salles de classe, mais elle peut seulement se permettre d’acheter des matériaux locaux comme du mauvais bois et du chaume, a dit M. Kuol.

La rétention des élèves est aussi un problème. « Le nombre d’inscriptions, c’est une chose, mais il faut aussi considérer l’assiduité pour avoir un portrait précis de la situation », a dit Mme Hjarrand, ajoutant qu’il y a beaucoup de décrochage.

Selon un rapport publié par le bureau sud-soudanais du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), 70 pour cent des enfants de 6 à 17 ans n’ont jamais mis les pieds dans une salle de classe et seul un enfant sur 10 termine ses études primaires.

Seize pour cent du budget national est alloué à l’éducation, mais les partis politiques d’opposition et les organisations d’aide humanitaire affirment que le secteur n’en reçoit réellement que 10 pour cent. (Au Kenya, au Burundi et en Éthiopie, la part du budget allouée à l’éducation est, respectivement, de 26, 15 et 5 pour cent.)

Pendant ce temps, l’économie du pays est en chute libre. À cause d’un conflit avec le Soudan, le Soudan du Sud a cessé de produire du pétrole en janvier, se privant du même coup de 98 pour cent de ses revenus. Les fonctionnaires disent que leurs salaires, qui ont récemment subi des coupures, ne leur sont pas versés.

« Le gouvernement n’arrive pas à payer tous les enseignants sud-soudanais. Dans l’école [où] j’enseigne en ce moment, ce sont les parents qui payent », a dit M. Kuol.

« Les parents réunissent chaque mois l’argent nécessaire pour que leurs enfants puissent aller à l’école. Ce n’est pas grand-chose… Les enseignants ne touchent que 200 livres sud-soudanaises par mois, soit environ 50 dollars, voire moins… », a-t-il dit.

De nombreuses personnes craignent que les professionnels de l’éducation quittent le secteur si la situation perdure.

Insécurité persistante

Ceux qui étudient à Yei ont malgré tout de la chance. La ville, un carrefour commercial situé dans la « ceinture verte » du Soudan du Sud, n’était pas sur la ligne de front pendant la guerre et elle est demeurée paisible depuis l’indépendance.

De nombreux élèves de l’école primaire Lomuku, à Yei, viennent du Jonglei – un État situé à la frontière avec l’Éthiopie qui a été marqué par les violences intercommunautaires. Selon une étude réalisée auprès des ménages en 2009, seulement 19 pour cent de la population de l’État sait lire ou écrire.
 

« Il n’y a pas de bonnes écoles [dans le Jonglei] », a dit Daniel Bol, un écolier de 10 ans qui est venu à Yei avec sa sœur de 16 ans pour obtenir une meilleure éducation. « Je suis venu apprendre, et maintenant c’est bien », a-t-il dit.

« Toutes les bonnes écoles sont dans les Équatorias [trois États du Sud] parce que la sécurité ici est... ok », a dit M. Kuol. « Celles du Jonglei et, au-delà, celles des États des Lacs et d’Unity ne sont pas aussi bonnes. Là-bas, certains élèves restent à la maison parce qu’ils craignent que des gens s’introduisent dans l’école pour les tuer ou les kidnapper. »

Des apprenants adultes

L’école de M. Kuol, qui compte quatre salles de classe et fonctionne déjà au maximum de sa capacité, accueille aussi, l’après-midi, plus de 300 adultes qui suivent un programme d’apprentissage accéléré.

« Nous les encourageons à venir, et ils sont plutôt enthousiastes parce qu’ils sont conscients de l’importance de l’éducation », a dit Martha Aleul, qui enseigne à Lomuku depuis 2008. M. Aleul a assuré la gestion du programme accéléré pour environ 200 élèves par année depuis 2009.

Ce programme fait partie du Programme alternatif d’éducation du pays, qui, à l’origine, a été conçu pour les anciens soldats, mais s’adresse aujourd’hui à des élèves de tous les âges. Dans l’ensemble du pays, le nombre d’inscrits est passé de 81 000 à 217 000 entre 2008 et 2009.

« Nous avons beaucoup d’anciens enfants défavorisés, des gens qui ont décroché pendant la guerre, qui ont perdu leurs parents ou qui ont été enrôlés comme enfants-soldats… et qui ont décidé, plus tard, de retourner à l’école pour apprendre. C’est ce qui m’a poussé à ouvrir ce centre pour les accueillir », a-t-il dit.

De nombreuses femmes sont cependant exclues du processus. Selon les plus récentes données disponibles, seulement 16 pour cent des femmes de plus de 15 ans sont alphabétisées.

Joseph Laku Henry, le directeur de la brigade des pompiers de Yei, est retourné à l’école parce qu’il souhaitait « aider [s]a communauté ». Il dit que ses deux femmes ne vont pas à l’école parce qu’elles sont déjà des adultes et qu’elles travaillent à la maison.

Les organisations d’aide humanitaire considèrent l’éducation des femmes comme un moteur de développement. « Un adulte éduqué, en particulier une femme – et on sait que les analphabètes sont surtout des femmes des régions rurales –, a beaucoup plus de chances d’encourager ses enfants à étudier », a dit Mme Hjarrand.

L’éducation peut également être un moteur de paix.

« Maintenant que les écoles ont rouvert leurs portes, les habitants comprennent que l’éducation est importante et qu’ils doivent aller à l’école. Ils prennent conscience que l’avenir ne repose pas sur la guerre et les armes », a dit Hannah Bol, une élève adulte.

« L’éducation est extrêmement importante pour la paix. Les personnes instruites savent ce qu’est la paix et elles sont capables de faire comprendre à leur entourage l’importance de la réconciliation et du pardon et la nécessité de discuter pour résoudre les problèmes », a dit M. Wandera, qui espère que l’éducation permettra, à l’avenir, d’éviter les conflits avec le Soudan.

Ses efforts sont cependant entravés par le manque persistant de ressources.

« Les élèves qui terminent le niveau quatre peuvent aller à l’école secondaire. Mais qui va payer pour eux ? Quand j’entre dans la salle de classe, on me pose toujours cette question », a-t-il dit.

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