Savoir où va l’argent

Les utilisateurs du métro de Londres qui ont levé la tête de leur journal récemment ont peut-être croisé le regard sombre et mélancolique d’un enfant africain ou asiatique. Pour seulement 50 pence par jour, soit moins d’un dollar, on peut, selon la publicité, changer la vie d’un enfant. Et on peut le faire dès maintenant, en envoyant simplement un SMS. 

Action Aid est l’une des plus vieilles organisations britanniques pratiquant le parrainage. Elle possède en effet 40 ans d’expérience sur le terrain. Le parrainage d’un enfant est une stratégie pour attirer les donateurs qui a fait ses preuves et qui est extrêmement populaire en raison du lien immédiat que ceux-ci entretiennent avec les bénéficiaires. 

Selon Andrew Robinson, d’Action Aid, le parrainage a toujours été conçu comme une approche fondée sur la redevabilité. « [Cette méthode] permet de mieux gérer les dons en transformant un problème mondial en un problème local et en montrant aux donateurs qu’ils font une différence dans la vie d’un enfant », a-t-il dit à IRIN. 

Mais une fois le SMS envoyé, le processus de parrainage d’un enfant a très peu changé au cours des dernières années. Les parrains communiquent toujours « à l’ancienne » avec l’enfant, en écrivant des lettres acheminées par l’organisation, et reçoivent parfois – peut-être une fois par an – des photos ou des bulletins scolaires. Et en réalité, la majeure partie de l’argent versé par les parrains est consacrée à la mise en œuvre de projets dans le pays ou la région où habite l’enfant plutôt qu’à l’enfant lui-même ou à sa famille. 

L’organisation chrétienne Compassion International est l’une des rares qui utilisent les dons en faveur de l’enfant parrainé, en l’inscrivant à l’un de ses programmes d’éducation, de santé ou de services sociaux. L’organisation permet par ailleurs aux parrains d’envoyer des sommes d’argent à la famille de l’enfant. 

Pour les parrains de Compassion International, comme Chrissy Dove, qui a récemment été mise en contact avec Habitamu, un garçon éthiopien de six ans, il s’agit d’une relation très significative. « J’avais envie de le faire depuis plusieurs années, mais je me demandais si c’était la bonne chose à faire. Maintenant que notre plus jeune a quitté la maison, j’ai l’impression que le moment est venu de m’occuper d’un autre enfant. J’ai une photo et je vais prier pour lui. Cela fait une grosse différence de savoir qu’il y a un enfant quelque part pour qui je peux prier. » 

Dans le cas de Mme Dove, la chaîne de redevabilité relie sa propre église et celle de Habitamu en Éthiopie, ce qui lui donne l’impression d’entretenir un lien plus direct avec lui et de savoir où va son argent. C’est ce genre de lien que les grandes agences d’aide ont du mal à mettre en place. 

Anna Forwood fait partie de ceux qui ont tourné le dos aux grandes organisations non gouvernementales (ONG). « J’ai l’impression qu’Oxfam et les autres [grandes ONG] sont devenues des espèces de poids lourds. Quand je pense à la quantité d’argent qu’elles reçoivent de la part du gouvernement ... et elles continuent de se considérer comme des œuvres de charité ? Ça me dépasse. » 

Mme Forwood a ainsi décidé d’accorder son soutien à une organisation beaucoup plus modeste, l’association Burkina Women’s Education Fund (BWEF), qui aide les jeunes femmes burkinabées à poursuivre des études universitaires. Dans ce cas-ci, la chaîne de redevabilité passe par quelqu’un qu’elle connaît personnellement, un ancien collègue qui s’est impliqué dans le projet au moment de son départ en retraite. « Je lui fais totalement confiance. Il écrit un blog et envoie des lettres avec des photos des personnes avec qui il a parlé. Ça nous permet de voir les jeunes filles et de les percevoir comme des personnes réelles. » 

À la question de savoir si elle aimerait-elle aller plus loin et communiquer directement avec les bénéficiaires, Mme Forwood répond que ce serait un pas de trop : « Je ne souhaite pas vraiment être en contact direct avec ces femmes. Il se passe suffisamment de choses dans ma vie ! » 

C’est peut-être ces organisations plus modestes, plus personnelles qui ont le plus bénéficié de l’apport des nouvelles technologies. Une fois qu’une relation de confiance a été établie avec les bénéficiaires, ces organisations peuvent désormais opérer sans être présentes en permanence sur le terrain. 

Commande par téléphone portable 

Récemment, une toute petite organisation caritative qui accorde son soutien à deux écoles du Liberia a fait l’acquisition d’une moto pour permettre aux habitants d’un village isolé situé près de la frontière guinéenne de se déplacer. La commande a été passée par téléphone portable ; la facture a été réglée par transfert de fonds ; les conditions d’utilisation ont été échangées par numériseur et par courriel ; et la preuve de sa livraison effective a été obtenue sous la forme d’une photo qui pouvait être publiée sur la page Facebook de l’organisation afin que l’ensemble des donateurs puissent la voir. 

Selon le trésorier du groupe, Peter Nettleship, « il est encore difficile de communiquer avec [des gens au] Liberia, mais, sans le réseau de téléphonie mobile – auquel nous accédons par l’intermédiaire de Skype, pour limiter les dépenses –, nous ne pourrions rien faire. Nous avons hâte d’aborder les prochaines étapes. Le développement du réseau internet nous facilitera considérablement la vie et nous permettra de limiter nos dépenses [de communication]. » 

Les grandes organisations commencent également à explorer ce qui peut être fait en ce sens. L’ONG kényane VetAid mène actuellement une campagne de vaccination contre la « fièvre de la côte Est ». En fournissant aux vétérinaires locaux des smartphones de base dotés d’une application appelée EpiCollect, l’organisation a réussi à créer une base de données détaillant précisément combien d’animaux ont été vaccinés, où, quand et avec quoi. Ses partenaires financiers, comme la Fondation Bill et Melinda Gates, peuvent ainsi savoir exactement à quoi sert leur argent. 

L’un des fondateurs de VetAid, Nick Short, a dit à IRIN : « Pour l’instant, seuls les principaux bailleurs de fonds peuvent le faire, mais je crois que le public en général pourra bientôt savoir comment Oxfam, par exemple, dépense leur argent. À l’heure actuelle, ils ne savent pas très bien où les dépenses vont, et s’ils pouvaient voir des photos des progrès réalisés, ils se sentiraient plus impliqués. » 

Donateurs d’âge mûr 

Andrew Robinson, responsable des acquisitions numériques d’Action Aid, étudie actuellement la manière d’offrir ce genre de feed-back aux parrains d’enfants. 

Les donateurs d’Action Aid sont généralement d’âge mûr, ont eux-mêmes des enfants et disposent d’un revenu disponible suffisant pour parrainer un enfant à l’étranger. Ils sont heureux de pouvoir communiquer par courrier et ne souhaitent pas obtenir plus de feed-back si cela suppose une diminution des montants consacrés aux programmes d’aide. « Je m’attends cependant à ce que cela change avec l’arrivée des vingtenaires d’aujourd’hui dans notre groupe d’âge cible », a indiqué M. Robinson. « On peut ainsi s’attendre à une augmentation de ce genre de demande de la part de jeunes ayant grandi avec les technologies. »

« Il s’agit d’un véritable défi pour nous, car nous travaillons avec les enfants les plus pauvres et les plus exclus, qui sont aussi ceux qui vivent le plus loin des centres urbains. Le principal avantage de la communication numérique, c’est son immédiateté, mais nous avons des enfants au Népal dont le village se trouve à une journée de camion du lieu de réception du signal de téléphonie mobile le plus proche. Les gens ne souhaitent pas nécessairement établir un contact direct avec l’enfant qu’ils parrainent, mais ils s’intéressent à la communauté et à l’impact de leur aide sur celle-ci. Et nous devons être capables de prouver que nous faisons une différence. » 

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