MARRAKESH, 14 novembre 2016
Lou del Bello

Journaliste indépendante et contributrice régulière d’IRIN

La COP 22 de Marrakech devait se dérouler sans incident, mais la victoire inattendue du climatosceptique Donald Trump aux élections présidentielles américaines a changé la donne et le nouveau cycle de négociations des Nations Unies sur le climat a pris une importance bien plus cruciale.

Dans le huis clos des débats, les diplomates se pressent d’anticiper les prochaines décisions de M. Trump. La conférence, qui devait traiter des questions techniques de mise en œuvre de l’accord de Paris — entré en vigueur ce mois-ci — ressemble maintenant davantage à une tentative désespérée de sauvegarder le plan d’action mondial.

Au cours de sa campagne, M. Trump, qui a déclaré un jour sur Tweeter que le changement climatique était un mensonge inventé par les Chinois pour miner la compétitivité de l’industrie américaine, a promis à plusieurs reprises que son gouvernement mettrait un terme à son financement de l’aide climatique et qu’il « annulerait » l’accord de Paris. Ce traité historique attribuant un cadre légal à la réduction des émissions mondiales de CO2 a été signé par 195 pays et a bénéficié du profond soutien du président américain sortant Barack Obama.

Court-circuiter Paris

Les premiers signes sont inquiétants. Myron Ebell, « négationniste du changement climatique », devrait jouer un rôle majeur dans l’élaboration de la politique de M. Trump en tant que directeur de l’Agence de protection de l’environnement. Les hauts fonctionnaires de l’équipe de transition seraient déjà en train d’étudier la possibilité de se retirer au plus vite de l’accord de Paris en court-circuitant une procédure qui prend officiellement quatre ans.

Mais les positions politiques réelles qu’adoptera M. Trump sur de nombreuses questions clés après son investiture restent péniblement floues.

L’ambiance est donc sombre à Marrakech. Des discussions urgentes entre hauts fonctionnaires se succèdent dans cette deuxième et dernière semaine de négociations pour tenter de prévenir les manœuvres d’une administration américaine potentiellement préparée à faire fi du consensus mondial.

WMO

Un négociateur de haut rang a dit, sous couvert d’anonymat, que l’une des solutions envisagées consistait à introduire des sanctions commerciales pour les pays non membres de l’accord de Paris, qui a été ratifié par une centaine de nations.

Cette stratégie s’est révélée efficace par le passé. Conformément au protocole de Montréal visant à contrôler l’émission de dangereux gaz appauvrissant la couche d’ozone, les pays adhérents sont soumis à des restrictions commerciales leur interdisant les échanges d’hydrofluorocarbones (HFC) avec les États non parties.

« Autrement dit, si les États-Unis ne ratifient pas l’amendement, ils risquent de ne pas pouvoir importer ni exporter d’HFC et de s’isoler du marché mondial de ces substances durant la phase d’abandon de leur utilisation », a dit Avipsa Mahapatra, de l’Environmental Investigation Agency, qui s’attaque aux crimes contre l’environnement.

Ce système a contribué au haut degré d’observation du protocole de Montréal et, selon certains, il pourrait être reproduit pour l’accord de Paris.

Certains craignent cependant que des contraintes commerciales trop strictes soient contreproductives. Elles pourraient en effet inciter certains pays membres à se retirer de l’accord de Paris pour pouvoir échanger librement avec un partenaire clé comme les États-Unis.

« Ce n’est pas réaliste », a dit Kevin Fay, directeur de l’Alliance for Responsible Atmospheric Policy, une coalition d’industriels. « Des tactiques de pression à court terme ne pourraient que produire des effets contraires à ceux attendus. [M.] Trump y répondrait dent pour dent. »

Trouver un accord

M. Fay ne croit pas que l’accord de Paris sera gagné ou perdu dans les deux prochains mois précédant l’investiture de M. Trump. Il compte plutôt sur une bonne argumentation en faveur de la lutte contre le changement climatique, « car [M.] Trump n’a qu’une connaissance superficielle du problème ».

Identifier les points favorables aux États-Unis pourrait convaincre M. Trump et son équipe de reconsidérer leur position en matière de lutte contre le changement climatique, a-t-il ajouté.

Bien que les principaux participants à la conférence de Marrakech affirment officiellement que l’accord de Paris peut survivre même en cas de retrait des États-Unis, il est clair que les relations internationales ont entamé un virage radical.

Les accords commerciaux et les nouvelles alliances façonneront l’avenir de l’action mondiale pour le climat et les diplomates présents à la conférence des Nations Unies anticipent.

« L’Union européenne, la Chine et les autres membres [de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques] ont déjà bien fait savoir qu’ils avaient l’intention de donner suite à leurs engagements, quelle que soit la conduite de M. Trump », a dit Alden Meyer, directeur de la stratégie et de la politique au sein de l’Union of Concerned Scientists.

« Si les États-Unis se retirent vraiment de l’accord de Paris, des partenariats pourraient commencer à voir le jour entre des pays européens et asiatiques, laissant sur la touche d’importants acteurs américains ne disposant d’aucun régime sur le climat », a-t-il remarqué.

Il y a une dizaine d’années, l’économiste du climat Nicholas Stern proposait une taxe sur le carbone et une réglementation des échanges commerciaux comme base essentielle de la politique mondiale de lutte contre le changement climatique.

L’Union européenne dispose depuis longtemps d’un système d’échange de quotas d’émission et la Chine est sur le point de lancer son propre système national avec l’aide technique d’experts européens. Des États comme la Californie, l’Ontario et le Québec participent activement aux marchés du carbone et de nouvelles alliances pourraient donc prendre forme des deux côtés de l’Atlantique, sans passer par Washington.

Points de tension

Les intervenants à Marrakech laissent également entendre que les implications du changement climatique en matière de sécurité et de politique pourraient influencer les décisions de Washington. La Syrie est souvent citée comme exemple de crise exacerbée par des problèmes liés au changement climatique (une sécheresse extrême, en l’occurrence), argument à faire valoir auprès des conseillers de M. Trump après son investiture.

« Il est encore tôt, mais je suis sûr qu’il y a beaucoup de discussions en coulisse concernant les implications commerciales de la nouvelle politique climatique des États-Unis et la possibilité d’inciter le pays à adopter un régime climatique audacieux », a dit M. Meyer.

Le poids de l’opinion publique, qui s’est développée au cours des 20 dernières années autour de l’économie verte, ne doit pas non plus être sous-estimé. « Il y a une forte dynamique populaire en faveur de la lutte contre le changement climatique aux États-Unis et dans le monde et il serait imprudent de la part d’un pays ou d’un dirigeant de la remettre en question », a remarqué Mme Mahapatra, de l’Environmental Investigation Agency.

L’accord de Paris et l’amendement de Kigali, modification récente du protocole de Montréal qui permettrait d’éviter près de 0,5 °C de réchauffement du climat mondial, bénéficient d’un large soutien du secteur privé et de la société civile « et [leur intérêt est] absolument évident pour le climat et pour l’économie américaine ».

M. Trump a d’ores et déjà réussi à détourner Marrakech de ses objectifs. Mais le plus exaspérant pour les dirigeants et hauts fonctionnaires du monde entier présents cette semaine à la conférence est que personne ne sait quelles seront les conséquences sur l’accord de Paris de l’investiture de l’ancien magnat et célèbre animateur télé en janvier prochain.

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