Après la guerre, la faim dans le Katanga congolais

El Niño affectera quelque 550 000 personnes au cours de cette saison.

Habibou Bangré

Freelance journalist based in Kinshasa, DRC

Cela n’aurait pas dû se passer ainsi. Les rebelles séparatistes qui ont fait régner le chaos pendant plusieurs années dans cette région du sud-est de la République démocratique du Congo (RDC) ont été pacifiés. Les habitants qui avaient fui leurs foyers sont de retour sur leurs fermes et les pluies dont ils dépendent sont arrivées à temps. Le problème, c’est qu’elles n’ont jamais cessé.

Il a beaucoup plu durant cette saison – parfois jusqu’à trois fois par jour. Les semences qui avaient été plantées en hâte ont pourri sous terre. Selon Marrios Bwana Ngoshi Ilunga, de l’organisation non gouvernementale (ONG) Solidarités International, jusqu’à 40 000 habitants de cette petite région de la province de Katanga risquent de souffrir bientôt de la faim.

Dans l’ensemble de la RDC, 550 000 personnes ont été affectées par les pluies et les inondations entre octobre et mars. Cela est dû au phénomène El Niño, qui est particulièrement puissant cette année.

Il y a trois ans, cette région était connue sous le nom de « triangle de la mort », mais pas pour les mêmes raisons. Les rebelles Bakata-Katanga, qui affirment lutter pour obtenir l’indépendance de la province du Katanga – une province particulièrement riche en minéraux – étaient occupés à piller et à incendier les villages situés sur un vaste pan de territoire entre Pweto, Mitwaba et Manono, tuant leurs habitants et en recrutant d’autres de force.

Paul Masengo Kipekwe a dû fuir les Bakata-Katanga (« couper Katanga », en swahili) à deux reprises. La première fois, c’était en 2013, alors qu’il vivait à Pongo. « Quand ils sont venus, les Bakata-Katanga ont incendié nos maisons, pillé notre bétail, détruit nos champs », a-t-il dit.

Il a amené sa famille à Kanyoka, à quelques kilomètres de là, mais elle n’y était pas plus en sécurité. Les rebelles sont venus l’année suivante et ils ont dû fuir de nouveau. Au plus fort des troubles, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) estimait à 607 000 le nombre de personnes affectées par les violences.

L’année dernière, l’armée nationale a mené une série d’offensives qui ont permis de détruire plusieurs camps et d’ainsi affaiblir les rebelles. Le nombre de déplacés a chuté à 309 000 en 2015 : les habitants ont commencé à rentrer chez eux, espérant le succès du programme de désarmement et de l’amnistie offerte aux rebelles par le gouvernement.

Maigre récolte

M. Kipekwe est rentré à Kanyoka, où il a reçu un colis alimentaire de base contenant des denrées pour trois mois. Le colis, financé par le Programme alimentaire mondial (PAM) et l’ECHO, la branche humanitaire de la Commission européenne, contient de la farine de maïs, des haricots, de l’huile végétale et du sel. L’ECHO a également financé l’approvisionnement en semences de maïs, de haricots et d’arachides, ainsi que des équipements agricoles et des formations. Solidarités International s’est occupé de livrer le tout.

M. Kipekwe a commencé à cultiver sa terre en décembre, mais la saison des pluies a été si forte qu’il s’attend à récolter très peu de choses en mai-juin.

« Lorsque nous sommes revenus, nous étions très inquiets parce que nos champs avaient été détruits. Ces pluies aggravent vraiment notre situation. Les semences de haricots et de maïs ont été fortement affectées. Les arachides sont notre seul espoir », a dit M. Kipekwe, qui espère que l’aide alimentaire sera prolongée. En attendant, sa famille se nourrit de petits tubercules de manioc pour survivre.

Jean Bisongo Kabika, un autre villageois de Kanyoka, a fui les Bakata-Katanga à trois reprises. Deux de ses enfants sont morts des suites de la malnutrition. Mais, contrairement à nombre de ses voisins, il n’a pas commencé à cultiver la terre et n’est pas très motivé à le faire.

Il a dit qu’il avait « 1 000 doutes au sujet du futur ». « Si je cultive aujourd’hui et que je dois fuir encore... », a-t-il ajouté. Comme d’autres habitants qui sont rentrés chez eux, il a commencé à manger les semences au lieu de les planter.

« Lorsque nous leur avons donné une aide alimentaire, nous avons vu la malnutrition diminuer chez les enfants au fil des mois, mais on peut maintenant constater une rechute », a dit M. Ilunga.

Survivre avec presque rien

Selon Jérôme Kyungu Kamana, le chef du village de Kilangwa, au sud de Kanyoka, on enregistre déjà des cas de kwashiorkor – une forme grave de malnutrition due à une carence en protéine – chez les enfants en raison des mauvaises récoltes de haricots et de maïs.

Les habitants du village ont été déplacés pendant presque trois ans à cause des Bakata-Katanga. « Nous avions déjà connu l’insécurité alimentaire avant de fuir, mais les pluies sont venues ajouter à notre souffrance », a dit Kamana.

Assise dans l’ombre d’une maison, une femme écrase quelques racines de manioc séchées pour en extraire un peu de farine. À côté d’elle, une casserole contient la farine marron et blanche – beaucoup moins nutritive – qu’elle a obtenue à partir des pelures de manioc. « C’est ce qu’ils donnent normalement aux animaux, mais ils doivent maintenant en manger eux-mêmes [pour survivre] », a dit M. Ilunga.

Emerance Mukendwa dit qu’elle et d’autres villageois pouvaient passer « des jours entiers sans manger de fufu », le porridge traditionnel riche en amidon fait à partir de farine de manioc ou de maïs. « Avec le peu d’argent que nous avons, nous pouvons seulement nous permettre de manger des pelures de manioc. »

Malgré tout, Mme Mukendwa ne souhaite pas repartir. « La situation est la même partout. Il est très difficile de s’installer ailleurs quand on est un étranger. C’est pourquoi je préfère rester et souffrir ici. »

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