Retournement de la politique suédoise en matière d’accueil des réfugiés

Tom Rollins

IRIN Contributor

Le mois de novembre dernier a marqué la fin de l’innocence. La vice-première ministre suédoise Åsa Romson a fondu en larmes en annonçant que son pays, l’une des nations européennes ayant accepté le plus grand nombre de demandeurs d’asile par habitant au cours des dernières années, mettait fin à sa politique d’ouverture envers les migrants.

Le pays était alors submergé par l’arrivée de jusqu’à 10 000 demandeurs d’asile par jour. Il s’agissait du premier signe annonciateur d’un changement de perspective politique. Peu de temps après, des contrôles frontaliers temporaires ont été introduits sur le pont de l’Øresund, qui relie Copenhague et Malmö, la troisième ville suédoise. Les contrôles frontaliers se sont étendus au Danemark et la police a éventuellement renforcé de manière significative les déploiements de gardes-frontières dans le sud du pays.

Ces mesures ont permis de diminuer de manière significative le nombre de nouvelles arrivées. Malgré tout, le gouvernement se prépare à adopter une série d’amendements majeurs modifiant la Loi suédoise sur les étrangers. Ces amendements réduiront l’accès des demandeurs d’asile potentiels au statut de réfugié à part entière, à la résidence permanente et à la réunification familiale.

Toutes ces mesures sont dites « temporaires », mais elles s’inscrivent dans la nouvelle norme européenne. La réputation de la Suède comme une terre d’accueil pour les réfugiés est gravement mise à mal.

« La Suède a une longue tradition d’accueil des réfugiés. Je crois que c’est quelque chose dont sont très fiers de nombreux Suédois, qu’ils soient de gauche ou de droite », a dit Martin Holmquist, responsable du service étranger du journal Fria Tidning. « La décision prise en novembre a été un moment clé dans le basculement de la gauche vers la droite. »

Le retournement de la politique suédoise en matière d’accueil des réfugiés a été confirmé en janvier lorsque le ministre de l’Intérieur Anders Ygeman a déclaré que le gouvernement expulserait entre 60 000 et 80 000 demandeurs d’asile déboutés arrivés l’an dernier dans le cadre d’un afflux sans précédent.

Les chiffres cités sont fondés sur le taux d’acceptation des demandes d’asile pour 2015, qui s’élevait à 55 pour cent. Ils ne tiennent cependant pas compte de l’énorme retard accumulé par l’Office suédois des migrations dans le traitement des demandes d’asile. Les coûts et les difficultés que supposent la localisation et l’expulsion de dizaines de milliers de personnes rendent par ailleurs cette proposition totalement irréaliste.

Selon Jenni Stavare, avocate spécialisée en matière de droit d’asile auprès de Fridh Advokatbyrå et membre du conseil d’administration du Swedish Network of Refugee Support Groups (FARR), un réseau de groupes de soutien aux réfugiés, les déclarations comme celles faites par M. Ygeman ont davantage pour but de « donner le ton » et n’expriment pas de réels objectifs.

« Cela a définitivement à voir avec le climat politique », a soutenu Mme Stavare. « Nous n’avons jamais été le genre de pays qui tente par tous les moyens d’empêcher les gens d’entrer ou qui expulse les gens par la force – cela ne fait pas partie de notre histoire –, mais c’est ce vers quoi nous nous dirigeons tranquillement. »

Craintes de répression

Les groupes de défense des droits des réfugiés craignent que l’augmentation des expulsions entraîne une hausse du nombre de personnes détenues à l’approche de leur renvoi forcé.

Si la Suède a toujours été considérée comme plus progressiste et modérée que nombre de ses voisins de l’Union européenne (UE) en ce qui concerne le recours à la détention des migrants, le nombre de demandeurs d’asile et de migrants sans papiers détenus a cependant augmenté au cours des dernières années. Plus de 3 500 personnes ont été détenues l’an dernier dans les cinq établissements spécialisés du pays, contre 1 742 en 2009.

Des organisations locales et internationales, notamment le Comité pour la prévention de la torture, ont exprimé leurs préoccupations au sujet d’au moins deux décès de détenus.

En mars 2015, un Irakien a perdu la vie pendant son transfert d’un établissement de détention à l’aéroport Årlanda, à Stockholm. Une femme syrienne en phase terminale est également décédée en détention l’an dernier en attendant d’être expulsée vers la Bulgarie, où sa demande d’asile avait d’abord été enregistrée. Le Règlement de Dublin stipule en effet que les demandes d’asile doivent être traitées dans le premier pays dans lequel elles sont enregistrées.

Le gouvernement n’a pas annoncé de plans pour augmenter la capacité d’accueil des établissements de détention de migrants, mais le porte-parole du ministère de l’Intérieur Victor Harju a dit à IRIN : « Augmenter la capacité doit faire partie de [nos] plans à long terme. » Deux cent cinquante-cinq places de détention sont actuellement disponibles dans l’ensemble du pays.

Selon Michael Flynn, directeur exécutif du Global Detention Project, basé à Genève, il n’y a « aucun moyen d’éviter » l’augmentation des taux de détention si le gouvernement a véritablement l’intention de procéder à de vastes opérations d’expulsion. « Combien faut-il de places de détention pour expulser 80 000 personnes par année ? » s’est-il interrogé.

Un nouveau plan pour les rapatriements ?

L’Office des migrations a par ailleurs publié deux nouveaux documents décrivant les mesures qu’il compte mettre en oeuvre pour réformer le processus de demande d’asile et la gestion des demandeurs déboutés.

Le premier document, auquel IRIN a eu accès, propose de raccourcir les délais en identifiant plus rapidement les demandes « manifestement infondées » ayant peu de chances d’être acceptées et en accélérant leur traitement.

« Cela permettra d’améliorer l’efficacité du processus de demande d’asile... Il faudra cependant attendre quelque temps pour constater les effets de cette mesure », a indiqué l’agence dans un communiqué de presse.

Le second document traite des moyens par lesquels l’Office des migrations, la police, les prisons et le service des libérations conditionnelles espèrent augmenter le nombre de rapatriements cette année. L’un des principaux objectifs du plan est de « tester » des interventions qui permettraient de « réduire les incitations à rester ou créer de plus grandes incitations à quitter le pays après une décision d’expulsion ».

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Des responsables de la police ont signalé une « augmentation substantielle » des demandeurs d’asile déboutés « disparaissant » après avoir reçu leur ordre d’expulsion.

« Le gouvernement a décidé que les personnes dont les demandes sont rejetées ne recevront plus l’allocation quotidienne accordée aux demandeurs d’asile et ne pourront pas rester dans les logements fournis par les autorités », a dit M. Harju. Il a ajouté que les entreprises offrant aux demandeurs d’asile déboutés et aux migrants sans papiers de travailler pour elles « au noir » seront également ciblées.

Un projet de loi ayant pour effet de réduire l’accès des demandeurs d’asile rejetés aux services sociaux, y compris aux allocations et aux logements assignés par le gouvernement, devrait être présenté « très bientôt » devant le parlement, a dit à IRIN Rasmus Lenefors, un autre porte-parole du ministère de l’Intérieur.

Les nouvelles mesures, si elles sont adoptées, risquent de rendre la vie difficile pour des gens comme Liridona, une Albanaise qui a demandé que son vrai nom ne soit pas utilisé.

Plus tôt cette année, Liridona et sa famille ont quitté leur pays pour la Suède après que leur père, un policier, se fut retrouvé mêlé à une dispute avec un gang local. Elle a dit qu’ils avaient reçu des menaces de mort par téléphone et des menaces de violences sexuelles dans la rue.

Leur demande d’asile, déposée en février, a été traitée et rejetée en l’espace de trois semaines seulement.

« Un entretien aujourd’hui, un autre demain et un autre plus tard. Comment peuvent-ils prendre une décision en quelques jours seulement ? » s’interroge Liridona. « Les personnes qui travaillent avec les migrants ici ne comprennent pas que les gens [des Balkans] ont de véritables préoccupations et que leurs vies peuvent être en danger. »

La famille a décidé de faire appel de la décision. Si elle a le droit de rester dans le logement fourni par le gouvernement, elle ne reçoit cependant plus d’allocation. Par ailleurs, en vertu des nouvelles propositions, la famille devra quitter son logement si l’appel est rejeté.

Quoi qu’il arrive, Liridona insiste sur le fait qu’elle ne retournera pas en Albanie. « Je ne veux pas être illégale – les migrants clandestins n’ont rien », a-t-elle dit. « Mais je n’imagine pas une seconde retourner en Albanie. »

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