Choc culturel pour de nombreux rapatriés dans le Sud

À l'approche des référendums du 9 janvier, les Soudanais sont de plus en plus nombreux à revenir du Nord du pays vers leur terre d'origine, au sud ou dans la région frontalière d'Abyei, mais nombre d'entre eux éprouvent des difficultés à s'adapter à un environnement appauvri et ravagé par la guerre.



« Ce n'est pas facile de se construire un nouveau chez-soi », a dit à IRIN un habitant d'Abyei, un territoire disputé se trouvant à cheval sur la frontière Nord-Sud.



« De nombreux rapatriés sont confrontés à une situation difficile après plusieurs dizaines d'années passées dans un environnement différent. Parmi les plus jeunes, certains ont quitté leur nouveau village pour retourner dans les villes environnantes et même à Khartoum ».



Le gouvernement du Sud-Soudan a lancé une campagne de rapatriement accéléré en octobre dans le but d’assurer le retour de milliers de personnes exilées à temps pour les référendums de janvier sur l'avenir du Sud et le statut d'Abyei. Les référendums sont prévus dans l'accord de paix de 2005 qui a mis fin au conflit entre le Nord et le Sud.



L'État d'Unity, qui a jusqu'à maintenant accueilli le plus de rapatriés, en comptait plus de 16 000 au 16 novembre. La semaine dernière, 2 150 rapatriés sont arrivés à Abyei, marquant le début du retour organisé d'environ 35 600 personnes dans la région.

 « Dans de nombreux cas, ils ont vendu tout ce qu'ils possédaient dans le Nord et reviennent avec ce qu'ils peuvent transporter », a dit Lise Grande, adjointe du Coordinateur résident et Coordinateur humanitaire des Nations Unies au Sud-Soudan. « Le moral et l'enthousiasme sont palpables – ils reviennent pour participer au référendum –, mais la réalité de la réintégration dans beaucoup de ces zones rurales sous-développées est très dure pour les familles ».



« Dans certains cas, l'adaptation est très difficile. Toute une génération de personnes originaires du Sud est née et a été élevée dans le Nord, principalement en milieu urbain. La majorité se rend actuellement dans des zones rurales qui ont souffert de plusieurs dizaines d'années de marginalisation et de sous-développement ».



Environ 250 000 migrants exilés dans le Nord se sont inscrits pour rentrer dans le Sud. Si personne ne connaît le nombre exact de personnes qui vont réellement faire le voyage, la communauté humanitaire s'attend à compter jusqu'à 150 000 rapatriés avant le référendum du 9 janvier dans le Sud. Cela représente tout un défi.



« Ce qui a surpris la communauté humanitaire, c'est l'ampleur des retours », a dit Mme Grande à IRIN. « Nous n'avions pas prévu ce programme en avance, mais nous nous démenons pour répondre aux besoins urgents de ces personnes ».



Un haut fonctionnaire soudanais a dit que le gouvernement essayait de gérer les attentes élevées de la population. « Les rapatriés se trouvant dans des camps ont reçu de l'aide », a dit Jok Madut Jok, sous-secrétaire du ministère de la Jeunesse sud-soudanais. « Maintenant, ils reviennent et sont choqués par ce qu'ils trouvent. Parfois, même leurs terres leur ont été prises ».



Selon le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations Unies (OCHA), les fonds limités accordés par le gouvernement du Sud-Soudan ont « entravé la planification et l'action et soulevé des préoccupations concernant la protection et l'aide à la réintégration ».



Abyei



À Abyei, les fonctionnaires qui ont accueilli les rapatriés ont abattu un taureau pour marquer l'événement. Certains rapatriés ont ensuite été conduits dans des villages pour y commencer une nouvelle vie, mais ils ont été laissés sans abri, avec seulement les camions qui les avaient amenés pour se protéger de la chaleur.














Photo: Erich Ogoso/IRIN
Lise Grande, adjointe du Coordonnateur résident et Coordonnateur humanitaire des Nations Unies au Sud-Soudan

« Le processus de rapatriement est organisé par l'Administration de la région d'Abyei et la Commission pour le secours et la reconstruction du Sud-Soudan ou SSRRC) », a dit à IRIN Margherita Coco, responsable du bureau auxiliaire du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies à Abyei. « La communauté humanitaire a décidé qu'à leur arrivée, un certain niveau d'aide leur serait offert. Pendant trois mois, le PAM fournit une ration de réintégration mensuelle ».



L’Administration d’Abyei a inscrit 35 600 personnes qui souhaitaient rentrer chez elles, dont 23 000 à Khartoum. Certaines sont même rentrées spontanément et la plupart d’entre elles sont maintenant installées. Leurs « tukuls » [huttes traditionnelles] et leurs abris de fortune parsèment les bords de route entre Agok et Abyei. Près des campements, de nouveaux champs de sorgho luxuriants fleurissent sur les terres fertiles d’Abyei.



Une situation précaire



Les observateurs craignent que la situation demeure précaire pour les rapatriés. « Jusqu’à 80 pour cent de la population du Sud-Soudan a été déplacée au moins une fois au cours des 15 dernières années et on ne peut que sous-estimer le défi que cela représente pour une région qui se remet de plusieurs décennies de guerre civile et dont le statut politique est en jeu », a dit dans un article Lucy Hovil, chercheuse principale de l’International Refugee Rights Initiative.



Les rapatriés sont censés abandonner leur statut de réfugié ou de personne déplacée à l’intérieur de son propre pays (PDIP) pour pouvoir bénéficier de la protection des autorités locales. Mais le Sud-Soudan pourrait voter en faveur de la sécession lors du référendum et il est difficile de déterminer si cela conduirait à une plus grande stabilité ou à un conflit.



« Outre les tensions entre les rapatriés et les personnes qui sont restées [dans le Sud], le manque général de protection des civils, les faibles capacités des forces de police et le processus incomplet de désarmement des civils donnent lieu à une situation extrêmement précaire », a remarqué Mme Hovil.



« Cette incertitude place le processus de rapatriement dans un cercle vicieux… Si les gens ne rentrent pas chez eux, alors ils ne pourront pas participer aux changements politiques qui (on peut l’espérer) rendront possible une paix durable. Mais en rentrant chez eux dans un contexte d’incertitude chronique, les gens risquent de compromettre leur sécurité si la situation venait à se détériorer à nouveau », a indiqué Mme Hovil dans son article.



Pénurie de services sociaux



La planification des rapatriements a été problématique. Dans l’État d’Unity, trois écoles ont dû héberger 2 700 rapatriés après des inondations qui ont coupé les routes par lesquelles ceux-ci devaient passer, ce qui a fortement perturbé les cours. D’autres rapatriés se sont retrouvés bloqués dans des lieux qu’ils ne connaissaient pas et où il est difficile de trouver du travail. L’un d’entre eux, qui avait parcouru le chemin long et pénible de Khartoum à Bentiu, dans l’État d’Unity, avec sa famille, n’a pas réussi à leur trouver à manger.



« Je considère les rapatriés comme le plus grand défi auquel le Sud-Soudan est confronté actuellement », a dit à IRIN un observateur de Juba qui a souhaité garder l’anonymat. « Cela s’explique surtout par l’absence de services sociaux essentiels pour les aider. Ces déplacements vont pourtant se poursuivre jusqu’au référendum ».

À Juba, selon les médias locaux, certains rapatriés ont dû dormir dehors en attendant l’aide du gouvernement. Un rapatrié a dit qu’ils avaient passé 17 jours sur une barge sur le Nil et qu’ils vivaient dehors, sans nourriture ni savon ni argent. Stans Yatta, commissaire de la SSRRC pour l’État de l’Equatoria central, a dit qu’ils évaluaient leurs besoins avant de les réinstaller dans le lieu de leur choix.



Selon des sources, les principaux problèmes sont la scolarité et les soins de santé. L’école est gratuite dans le Nord-Soudan, tout comme les soins de santé. De nombreuses personnes qui reviennent dans le Sud sont surprises par le mauvais état des systèmes d’éducation et de santé.



« Nous avions prévu que tout le monde allait venir et se rendre dans son comté respectif et que les commissaires des comtés s’occuperaient de la réinstallation de leurs rapatriés », a dit le ministre de l’Information et de la Communication de l’État d’Unity, Gideon Gatpan Thoar, à la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS).



Les besoins identifiés dans l’État d’Unity – que ce soit pour ceux qui ont atteint leur destination ou pour les plus de 6 500 personnes bloquées à Bentiu à cause des routes impraticables – sont élevés et vont des besoins alimentaires immédiats au logement, en passant par l’aide à la réintégration et à l’emploi.



« Si les évaluations n’indiquent aucun déplacement forcé ni aucune discrimination, le processus a soulevé d’importantes préoccupations en matière de protection, notamment en ce qui concerne le manque de sécurité pendant le transit, le manque d’accès à des abris sécuritaires dans les lieux d’accueil, la proportion élevée de femmes et d’enfants parmi les rapatriés, les risques de séparation des familles et l’exposition des groupes vulnérables aux violences », a dit l’OCHA.



D’autres arrivées



Les autorités du Sud-Soudan estiment à environ 1,5 million le nombre d’habitants du Sud se trouvant dans le Nord. Étant donné les difficultés rencontrées, les autorités envisagent une approche par étapes pour les rapatriés qui continueront à arriver en 2011.









« Ce n'est pas facile de se construire un nouveau chez-soi »

« J’étais à Bentiu et je pouvais voir des gens arriver avec toutes sortes de choses – des lits, des chaises, etc. », a dit Giovanni Bosco, responsable de l’OCHA au Sud-Soudan. « Ce n’est pas un retour à court terme, mais à long terme, alors nous essayons de faire en sorte que la transition se passe bien pour qu’ils ne deviennent pas des PDIP ».



La plupart sont conduits à destination, mais certains sont bloqués à Aweil, au nord de la région de Bahr al-Ghazal, à cause des inondations. Entre 20 000 et 25 000 autres personnes provenant du Darfour se dirigent également vers l’ouest et le nord de Bahr al-Ghazal.



Les données collectées par l’Office des migrations internationales (OMI) et la SSRRC montrent que deux millions de personnes déplacées sont rentrées dans le Sud depuis 2005, sur les quatre millions de personnes déplacées par les vingt années de guerre entre le Nord et le Sud.



Gerard Waite, responsable de l’OMI au Sud-Soudan, s’attend à des chiffres bien plus importants cette année en raison des élections et du référendum. Soixante pour cent des familles rapatriées sont sous la responsabilité d’une femme célibataire et soixante pour cent des rapatriés ont moins de 18 ans. Pour se rendre dans le Sud, 75 pour cent ont pris le bus ou un camion, 15 pour cent ont marché, six pour cent ont pris un bateau et trois pour cent ont pris l’avion.



« J’ai parlé aux rapatriés et ils disent que d’autres personnes sont en train de vendre leur propriété pour pouvoir rentrer », a dit M. Bosco à IRIN. « Des milliers d’autres personnes vont affluer ».



eo/cb – gd/amz