La paix fragile se maintient à l’approche des élections

Après huit ans d’attente, la joie de Kandé Bouaké de recevoir sa carte d’identité confirmant sa citoyenneté ivoirienne a vite fait place à la frustration lorsqu’il s’est entendu dire que sa carte d’électeur n’était pas arrivée, ce qui signifie qu’il ne pourra peut-être pas voter aux élections qui auront lieu dimanche.



« J’aimerais tellement tenir ma carte d’électeur entre mes mains », a dit M. Bouaké, 31 ans, à IRIN, dans la deuxième plus grande ville du pays, Bouaké. « Je suis retourné trois fois au bureau d’inscription et j’essaierai jusqu’à ce que j’obtienne ma carte ».



Qu’il s’agisse de vrais contretemps ou d’actes criminels, les cas comme celui de M. Bouaké pourraient faire ressurgir la question potentiellement explosive de l’identité nationale après les élections présidentielles du 31 octobre censées renforcer la réunification d’un pays divisé par des problèmes ethniques.



Selon le cabinet du Premier ministre, au 27 octobre, 90 pour cent des cartes d’électeur avaient été distribuées à Abidjan, la capitale commerciale, et 80 pour cent dans le reste du pays. Le 29 octobre a été déclaré jour férié pour permettre à davantage de personnes d’aller chercher leur carte.



La Commission électorale indépendante (CEI) envisage d’autoriser les personnes dont le nom apparaît sur les listes électorales à voter, même s’ils n’ont pas leur carte d’électeur, dans l’espoir d’éviter de violentes manifestations, a dit le président de la Commission, Youssouf Bakayoko.



La CEI a dit qu’elle allait examiner les cas non résolus d’identité après le scrutin. Selon un diplomate qui désirait garder l’anonymat, le nombre de cas devant encore être jugés serait estimé à 40 000.



Les personnes mécontentes du résultat des élections – qui, selon toute attente, devraient aboutir à un second tour – pourraient saisir cette opportunité pour les contester et organiser de violentes manifestations, a dit le diplomate à IRIN. Parmi les candidats figurent Laurent Gbagbo, le président sortant, Henri Konan Bédié, du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), et Alassane Ouattara, président du Rassemblement des républicains de Côte d’Ivoire (RDR).



Les élections ont été reportées plusieurs fois au cours des années d’efforts de paix qui ont suivi la rébellion de 2002, qui a laissé la moitié nord du pays entre les mains du groupe rebelle des Forces nouvelles (FN).



Craintes pour la sécurité



Les craintes en matière de sécurité persistent dans ce pays divisé par les clivages ethniques. Dans un rapport paru le 21 octobre, les Nations Unies s’inquiétaient du fait que « certains médias appellent à la violence et à une reprise des conflits ».



Dans le Sud, c’est Jeunes patriotes, un mouvement de jeunes pro-Gbagbo, qui est au centre des préoccupations en matière de sécurité. Watchard Kdjebo, directeur de campagne des Jeunes patriotes à Bouaké, au centre de la Côte d’Ivoire, a dit que l’organisation était prête à tout pour garantir la réélection du président sortant.

 












Photo: IRIN
Le président Laurent Gbagbo est au pouvoir depuis 2000 (photo d’archives)

« Nous n’allons pas laisser ceux qui ont plongé ce pays dans la division prendre le pouvoir. Et même s’ils y parviennent, nous n’allons pas les laisser diriger le pays », a-t-il dit à IRIN. « Nous ne pouvons pas imaginer que notre candidat, M. Gbagbo, perde cette élection ».



Dans le territoire du Nord, contrôlé par les rebelles, une partie de la population craint une flambée de violences pendant ou après les élections. Un habitant de Séguéla, au nord du pays, a dit que, malgré l’accord de paix prévoyant le désarmement et l’intégration des soldats rebelles à l’armée nationale, il ne se sentait pas en sécurité :



« Ma plus grande crainte est que l’on ne sait pas combien de soldats [rebelles] sont là, avec deux, trois ou quatre armes à feu. Avec ou sans les élections, cela n’a pas changé », a dit le commerçant de 23 ans.



Conformément à l’accord de paix de 2007, 4 000 rebelles des FN ont rejoint les brigades mixtes (loyalistes et ex-rebelles). Quelques groupes rebelles et milices ont été désarmés, mais pas tous.



Cependant, les dirigeants des FN sont divisés quant à la façon d’envisager les élections et, surtout, quant à l’acceptation des résultats.



« Far West »



Certains craignent une flambée de violence dans l’ouest du pays – qu’on appelle souvent le « Far West » vu l’anarchie qui y règne.



Plus tôt ce mois-ci, plusieurs milliers de manifestants non armés ont momentanément empêché la femme du président de tenir un rassemblement organisé pour soutenir son mari dans la ville de Guiglo, dans l’ouest du pays.



« Il est vrai qu’on remarque généralement plus de troubles dans l’ouest, mais à la fin de la journée, lorsque j’ai demandé à la population de mettre fin aux manifestations, elle l’a fait », a dit à IRIN Maho Glofiei, chef de la plus grande milice active dans la région.



Son mouvement, le Front de libération du Grand-Ouest (FLGO), compte jusqu’à 25 000 membres divisés en milices qui parcourent la région et demeurent généralement hors de portée des institutions judiciaires et législatives. Plus tôt ce mois-ci, certains d’entre eux ont demandé une indemnité au gouvernement après avoir rendu leurs armes.



Observateurs internationaux



Les forces de sécurité de l’État doivent se préparer à des actes de violence potentiels, a dit à IRIN Matt Wells, chercheur pour Human Rights Watch. « L’effritement de l’autorité de la loi, qui dure depuis près d’une décennie et s’accompagne d’une impunité de longue date pour les crimes les plus graves, soulève les préoccupations quant aux mécanismes en place pour assurer la sécurité », a-t-il ajouté.



« Les forces de sécurité de l’État doivent être prêtes à intervenir rapidement et de manière impartiale. Le gouvernement devrait aussi insister sur le fait qu’il engagera des poursuites contre ceux qui cherchent à intimider ou à attaquer les électeurs ».



Quelques jours à peine avant l’élection, quelque 66 000 agent de scrutin, qui ont été recrutés pour tenir les bureaux de vote, doivent encore être formés, a indiqué le diplomate à IRIN.



Le chef d’état-major des armées, Philippe Mangou, a dit à IRIN que 8 000 soldats de l’armée nationale et des FN seront mobilisés pour sécuriser les bureaux de vote. Seuls 1 500 d’entre eux ont été déployés jusqu’à maintenant, ce qui signifie que 6 500 hommes doivent encore être envoyés aux quatre coins du pays d’ici le 29 octobre.



Quelque 200 observateurs d’ECOWAS et 100 de l’Union européenne sont déjà arrivés sur place, et les observateurs de l’Union africaine sont en route pour aider à surmonter les problèmes potentiels. Plus tôt ce mois-ci, le Conseil de sécurité des Nations Unies a accepté de lever l’embargo sur les armes, en vigueur depuis 2004, afin de permettre au gouvernement d’acheter des équipements antiémeutes et des armes « non létales ».



Les Nations Unies ont également voté l’envoi de 500 Casques bleus supplémentaires pour venir en aide aux 8 500 qui se trouvent déjà dans le pays.



Pas de répétition



En 2000, les manifestants sont descendus dans la rue avant même que la Commission électorale ait pu annoncer le résultat du scrutin. De violentes émeutes ont fait des dizaines de morts et entraîné l’évacuation d’urgence de plusieurs milliers d’étrangers.



« Un simple délai dans l’annonce des résultats ou une fuite d’information avant le temps pourrait provoquer une réaction violente de la population », a dit un partisan du président sortant.



Si les organisations non gouvernementales (ONG) ne souhaitent pas émettre de conjectures quant à la probabilité de débordements de violence, elles affirment prendre les mesures nécessaires pour se préparer à d’éventuelles tensions.



Giuliano Vascotto, directeur des opérations pour Save the Children, a dit que le personnel était « bien placé et préparé à répondre aux besoins des enfants si les tensions s’exacerbent au point de nécessiter une réponse ».



Le chef de la Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire (MINUCI), Choi Young-Jin, demeure optimiste. « Nous nous réjouissons d’avoir pratiquement terminé l’étape importante et délicate de la distribution des cartes [d’électeur] », a-t-il dit la semaine dernière sur les ondes de la radio des Nations Unies.



Pendant ce temps, la Commission électorale a distribué aux ONG et aux groupes de défense des droits civils plus de 300 000 prospectus appelant au calme pendant la tenue des élections, a indiqué le vice-président de la Commission, Coulibaly Gnenema Mamadou.



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