Surmonter les traumatismes en Casamance

Dans la région instable de la Casamance, des centaines d’enfants et d’adultes ne sont même pas conscients du traumatisme psychologique dont ils souffrent et savent encore moins comment se faire aider pour mettre fin aux nuits sans sommeil, aux journées vides de sens et aux difficultés d’apprentissage.



Une jeune élève qui était la première de sa classe à l’école secondaire s’est complètement repliée sur elle-même et ses résultats scolaires sont en chute libre, a dit Demba Ba, ancien directeur du centre social régional de Ziguinchor, la principale ville de la Casamance.



« Elle a soudainement commencé à s’isoler, elle ne participait plus en classe et ses notes ont dégringolé. Elle avait vu quelqu’un trancher la gorge de son père ».



Les habitants de la Casamance, où se produisent des violences sporadiques depuis qu’un soulèvement sécessionniste a éclaté, il y a 28 ans, souffrent de stress post-traumatique après avoir été blessés par une mine antipersonnel ou vu un proche se faire violer ou tuer ou parce qu’ils vivent dans une situation d’incertitude constante.



« Nous voyons des enfants qui ont vu leurs parents se faire torturer, leur mère ou leur sœur se faire violer, leur village rasé », a dit M. Ba en soulignant que cela nuisait fortement à leur capacité de concentration et d’apprentissage.



Que l’élément déclencheur soit direct, comme un accident dû à une mine, ou indirect, comme le fait d’être témoin de violences, le traumatisme a des conséquences fâcheuses sur les individus, les familles et la société en général, ont dit des victimes et des experts en psychologie.



« Si le traumatisme n’est pas traité correctement, il peut […] empêcher une personne de vivre normalement, d’entretenir des rapports normaux avec ses amis et sa famille et de garder un emploi ou continuer l’école », a dit Mamadou Lamine Diouf, médecin en chef au centre de soins psychiatriques de Ziguinchor.



Certaines personnes sont envoyées au centre par l’hôpital de Ziguinchor, par Handicap International ou par l’Association sénégalaise des victimes de mines (ASVM), a dit M. Diouf.



En 2009, le Centre national d’action antimines (CNAMS) a lancé un programme destiné aux victimes de mines antipersonnel. Selon le centre, sur les 751 survivants de mines, 160 civils et 171 militaires ont souffert de séquelles psychologiques. Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) soutient l’action de l’ASVM, en collaboration avec le centre social régional.



« Pour nous, il s’agit d’inciter les gens à exprimer les émotions négatives qui les envahissent », a dit M. Diouf à IRIN. « Pour cela, nous devons créer un environnement dans lequel ils se sentent les bienvenus et sont assurés d’une confidentialité totale… Nous ne pouvons surtout pas les pousser, sinon ils se refermeraient encore plus sur eux-mêmes ».



Souffrir en silence



Mais les gens doivent commencer par demander de l’aide. « Beaucoup souffrent en silence », a dit M. Diouf.



Certaines personnes pensent que leurs problèmes – migraines, cauchemars, manque de concentration, angoisse sociale – ne peuvent pas être soignés, ont dit des experts.



« Il est important de souligner que dans notre région – si ce n’est dans toute l’Afrique – les gens ne sont pas familiers avec le domaine de la santé mentale », a expliqué M.Diouf. « Nous devons donc sensibiliser les communautés et les autorités ».



M. Ba a également indiqué qu’il était essentiel de former les professeurs.



Les gens pensent souvent que les centres de soins psychiatriques sont « réservés aux fous », alors ils ne voient pas comment cela pourrait les aider avec leurs symptômes, a ajouté M. Diouf.



De nombreuses personnes qui souffrent de traumatismes se tournent vers les marabouts, car ils pensent que leurs soucis sont causés par une malédiction, ont dit à IRIN des médecins de Ziguinchor.



« J’ai reçu beaucoup de personnes qui souffraient de troubles psychologiques », a dit le marabout Tidiane Diémé. « J’essaye de les guérir avec des méthodes mystiques. Parfois ça marche, parfois non ».



« De nombreuses personnes savent qu’il existe des structures spécialisées dans les problèmes psychologiques. Mais vous savez, l’Afrique a ses propres réalités. Lorsque quelqu’un souffre de tels problèmes, il pense tout de suite au côté mystique des choses », a-t-il ajouté.



Retrouver l’espoir



Certains ne voient pas comment ils pourraient s’en sortir. Mamady Gassama, de l’ASVM, dit que cela met en évidence l’importance d’aider les gens à trouver du travail et se réinsérer dans la société.



« Parfois, je veux me tuer », a dit Awa Bodian, âgée de 79 ans, qui a marché sur une mine en 2002. « La vie ne signifie plus rien pour moi. Quand je pense à comment j’étais capable de travailler avant l’accident, je me demande si ça vaut la peine de continuer ».



Son fils, Lamine, a dit qu’elle criait souvent la nuit. « Je vois souvent des mines dans mon sommeil », a-t-elle dit.



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